Wole Soyinka
Nous avons vu dans l’étape précédente que, malgré l’intervention des organismes internationaux spécialisés, malgré la multiplication des ong, les populations africaines continuent à s’appauvrir et s’enfoncent de plus en plus dans la misère. La dette extérieure africaine prend des proportions affolantes, exactement comme la démographie. C’est au tour du FMI et de la Banque mondiale d’entrer en scène. Des remèdes de chevaux sont appliqués aux économies africaines. Les plans d’ajustement structurel pullulent sur le continent, avec pour effet immédiat de jeter les gens dans le chômage, l’errance et une précarité jamais rencontrée auparavant sur le continent.
Les Africains, médusés, apprennent qu’ils vivaient au-dessus de leurs moyens ! eux qui n’avaient pas vu passer les sommes folles englouties dans des demeures dispendieuses et des projets bidons. Le secteur informel prend des proportions extraordinaires et arrive à épargner la disparition pure et simple à toutes ces populations au pouvoir d’achat inexistant et à la sécurité sociale nulle. Le monde entier se demande comment survivent les populations africaines alors que tous les voyants de leur tableau de bord économique sont soient au rouge, soit grillés. C’est la période de la débrouille au quotidien.
Après l’effondrement de l’URSS, l’Occident, désormais seul aux commandes de l’économie mondiale, met fin aux politiques de développement, affirme plus que jamais son penchant pour l’économie libérale à outrance et engage la bataille de la mondialisation. Et pour traiter « d’égal à égal » avec les dirigeants africains, la démocratisation des régimes est désormais recommandée (cfr. le discours de la Baule de François Mittérand en 1989).
En 1994, le franc CFA est dévalué de 50% par la volonté de la France. Du jour au lendemain, les maigres économies des populations touchées furent divisées par deux, doublant par la même occasion la dette des Etats. La jeunesse africaine, déshéritée pour longtemps, n’eut plus qu’une idée en tête, fuir hors de ce continent maudit. D’où les boat peoples des temps modernes, qui échouent régulièrement sur les plages des îles Canaries, de l’enclave espagnole Ceuta et Melila, de l’Italie ou de la Grèce. Face à eux, l’Europe masse ses gardes-frontières aux lieux de passage afin de rendre les frontières étanches…

Tant bien que mal, les conférences nationales ont abouti au renouvellement des régimes politiques en place. Les partis uniques, avec leurs sanglantes dictatures, ont peu à peu disparu du paysage africain. Malgré tout, le chaos s’est emparé de plusieurs pays, tels les deux Congo, la Centrafrique, la Côte d’Ivoire, le Tchad, le Kenya, le Soudan, sans parler de la Somalie… Surtout, l’Afrique, berceau de l’humanité et de la sagesse ancestrale, vient de connaître un geste énorme, et moment massif de négation de la vie et de l’humanité : le génocide rwandais, avec près d’un million de morts, massacrés pour la plupart à l’arme blanche… A travers cet acte démesuré, les crispations identitaires ont fini par déboucher sur les spasmes d’une horreur sans limite. Comme le rappelle l’écrivain camerounais Patrick Nganang, « on ne peut plus écrire aujourd’hui en Afrique, comme si le génocide de 1994 au Rwanda n’avait jamais eu lieu. (…) Tragédie la plus violente que l’Afrique ait connu ces derniers temps, il est aussi symbole d’une idée qui désormais fait corps avec la terre africaine : l’extermination de masse perpétrée par des Africains sur des Africains« [1].
Cependant, quelques lueurs d’espoir subsistent sur le plan politique avec l’alternance politique du Sénégal, du Mali, du Bénin… L’Europe qui se rend compte qu’elle ne récupérera jamais ses prêts met en place des suppressions de dettes ou des rachats douteux (des organismes privés rachètent les dettes des Etats et se font les champions des récupérations « immédiates » auprès des Etats africains, grâce à l’armada de leurs avocats et des lois occidentales). La voyoucratie économique internationale n’a ni mesure ni limites.
Le mythe du grand soir marxiste s’étant évanoui dans le fracas de l’effondrement de l’URSS, et l’american way of life semblant désormais inaccessible au rêve africain, les écrivains sont désormais muets en ce qui concerne les idéologies, qu’elles soient de droite ou de gauche. « On geste, un point c’est tout »[2], ainsi que dirait un héros de Sony Labou Tansi dans Une vie et demie. Comme le dit si bien Kesteloot[3], l’éthique est bafouée qu’elle soit moderne ou traditionnelle, l’ethnie n’est plus un refuge sûr, la famille s’est muée en un groupe parasite et en contradiction avec les exigences de l’économie de marché, le village n’est plus l’autorité de référence et le refuge des déclassés. D’autre part, le diplôme ne conduit plus au recrutement et au travail décent, les religions échouent à réorienter les masses populaires vers l’espérance. Société poubelle des gadgets et déchets occidentaux, c’est le thème de plusieurs fictions, telle celle de Pathé Diop.
C’est de cette manière que l’absurde, dont parle Sony Labou Tansi dans La vie et demie, s’installe progressivement dans le quotidien de la vie africaine et de sa littérature. Pabé Mongo, écrivain Camerounais, le synthétise bien dans cette déclaration : « Si nos aînés étaient essentiellement préoccupés par la reconnaissance et l’identité de l’homme noir, je dirais que nous autres sommes les écrivains des sept plaies de l’Afrique : la faim, la sécheresse, l’endettement, la détérioration des termes de l’échange, la maladie, la « poubellisation », les dictatures, le néo-colonialisme… La situation de l’homme noir s’est à tel point dégradée que notre littérature ne met plus en scène des héros, mais des victimes »[4]. Constat qui mériterait d’être mis en parallèle avec celui de l’absurde dans la littérature française, phase philosophico-littéraire qui a précédé celle du Nouveau Roman. Ce n’est donc pas par hasard si on a parlé de nouveau roman africain.
Comme le remarque L. Kesteloot, la France des années de guerre est un monde sans justice, sans finalité, sans lois, sinon celle du plus fort, la loi de la bombe et du canon. Sartre, Camus accusaient alors un dieu indifférent. Les écrivains africains, eux, n’accusent plus personne. Ils crient dans le vide. « Nous autres écrivains savons maintenant que nous sommes inutiles », constate Williams Sassine. Mais cet absurde est peut-être moins héritier de l’existentialisme occidental que des romanciers sud-américains comme Fuentes, Carpentier, Cortazar, Sabato, Asturias ou Garcia Marquez. On sait ce que Sony doit à ce dernier.
L’écriture romanesque africaine a donc bien changé. Aujourd’hui, le romancier africain s’est affranchi de toutes les idéologies qui exaltaient (et parfois inhibaient) ses aînés (Panafricanisme, marxisme, tiers-mondisme, solidarité africaine, valeurs ancestrales de la négritude). Boubacar Boris Diop a bien raison lorsqu’il constate : « elle est bien révolue, l’époque où, face à un ennemi commun, le colonialisme européen, les intellectuels africains de tous horizons mettaient en exergue leurs convergences. Une telle évolution affecte forcément l’imaginaire des écrivains ».

Face aux déclarations de la puissance prophétique et didactique du verbe de Césaire, la littérature actuelle choisit la voie de l’individualisme onirique. Elle se contente d’explorer l’univers intérieur de l’auteur, parfois jusqu’au vertige. Tous les paramètres formels du récit sont bousculés. La propension au dialogue déborde sur la narration pour donner « l’oralité feinte », ou le monologue sans fin ; le récit perd son fil chronologique pour faire des bonds –en avant et en arrière- dans le temps comme dans l’espace. Tout se mélange, futur projeté, passé resurgissant, reprise du présent, temps dédoublé dans les consciences d’autres narrateurs, temps vécu/ temps rêvé… « Il faut que le lecteur mérite d’entrer dans mon roman », déclare Boris Diop.
Il y a eu déjà, sur cette voie, L’Ecart de Mudimbe ou encore Giambatista Viko de Georges Ngal. Il y a aujourd’hui la satire sociale et politique, littérairement novatrice, du Camerounais Patrice Nganang (Temps de chien). Le réalisme impitoyable, au souffle épique et lyrique, du Béninois Florent Couao-Zotti (Le cantique des cannibales). La dérision virtuose de Kangni Alem, (Cola-Cola Jazz), le sens du sarcasme sans tabous de Sami Tchak (Place des fêtes), la férocité visionnaire de Kossi Efoui (La fabrique des cérémonies), tous trois issus du Togo… Ajoutons-y Gaston-Paul Effa et Daniel Biyaoula.
Hors de la littérature francophone, on peut retenir, au Nigéria : Wole Soyinka, Prix Nobel 1997 de littérature, Chinua Achebe, Ben Okri, Ken Saro-Wiwa, Amos Tutuola, Chimamanda Ngozi. Le Ghanéen Ayi Kwei Armah. Le Kenyan Ngugi wa Thiongo. Le Tanzanien Abdulrazak Gurnah. Le Zimbabwéen Chenjerai Hove. Le Somalien Nuruddin Farah. Les Sud-Africains Njabulo S. Ndebele, Alex La Guma. Le Soudano-Anglais Jamal Mahjoub. L’Ougandais Moses Isegawa…
Et de plus en plus présente et traduite en français, la littérature africaine lusophone : pour l’Angola, José Luandino Vieira, Pepetela, Manuel Rui… pour le Mozambique, Luis Bernardo Honwana ou Mia Couto… pour le Cap-Vert, Baltasar Lopes, Germano Almeida…
A société dégradée, parole débridée. Nombre de ces écrivains ont souvent repris à leur compte les révoltes des précurseurs et les ont exacerbées, mais ont choisi de les exprimer à travers un « désordre organisé » de la langue française et de ses structures, rendant de la sorte plus active et plus subjective la présence de l’écrivain dans le processus de communication avec son lecteur. Ce désordre est censé symboliser l’incohérence sociale et économique de l’Afrique « poubellisée », mais n’évite pas toujours le problème d’intelligence de ces nouveaux textes par le lecteur, avec ces phrases « sinistrées » qui se postulent comme allégorie d’un monde lui aussi « sinistré ». Nous débouchons ainsi sur ce que les spécialistes de cette littérature ont nommé « l’Afro-pessimisme », illustré notamment par une thématique tourmentée, mettant à nu les mécanismes de désagrégation des sociétés africaines, aux prises avec les affres de la modernité politique, économique et culturelle. Ce sont des textes pour la plupart iconoclastes. D’où les qualificatifs dont on les affuble, souvent : romans d’anomie, du baroque, du carnavalesque.

D’autres textes s’orientent tout de même vers l’accueil du multiple, voire du cosmopolite, comme peuvent l’attester les textes des écrivains de la diaspora. Ceux-ci se considèrent comme « citoyens du monde littéraire » et ne souhaitent pas être réduits à leur identité nationale, qu’ils trouvent trop étroite. Ils privilégient désormais la relation avec tous les hommes, d’où qu’ils viennent. Cette ouverture soulève des questions dans le monde francophone, notamment face au chauvinisme, avéré ou non, de la littérature française, qui ne parvient pas à renoncer à un rôle de locomotive francophone, que les autres littératures francophones subissent de plus en plus mal. C’est le sens d’un débat tel celui de la littérature-monde, engagé récemment en France, à travers manifestes et publications. Boubacar Boris Diop livre un constat alarmant sur cette conjoncture particulière : « Le versant francophone de la littérature africaine est devenu partie intégrante de l’économie du livre en France après avoir disparu progressivement de ses différents espaces nationaux. Si on cherche des romans guinéens ou sénégalais, il vaut mieux aller du côté du Quartier latin à Paris. Tout ce qui compte y est écrit, imprimé, publié et proposé en librairie. Voilà où nous en sommes après cinquante ans d’indépendance. Le plus tragique, c’est que cela ne fait même pas débat… »
[1] Patrice Nganang, Manifeste d’une nouvelle littérature africaine. Pour une écriture préemptive, Paris, Homnisphères, 2007, p. 24.
[2] Sony Labou Tansi, Une vie et demie, op. cit., p. 185.
[3] L. Kesteloot, Histoire de la littérature négro-africaine, p. 274
[4] MONGO Pabé cité par KESTELOOT, Lilyan, Histoire de la littérature négro-africaine, Paris, Karthala, 2001, p. 275.
Nous avons déjà signalé, dans l’étape précédente, la montée des partis uniques (ou iniques !) avec les coups d’état militaires du Togo et du Congo-Kinshasa. Mais chaque année apporte sa fournée de généraux au pouvoir, et avec eux, les désastres sociaux : ainsi en est-il des coups d’état au Congo-Brazzaville, en Haute-Volta, Centrafrique, Niger, Ghana, où la chute du monument que représentait Nkrumah fut vécu comme une véritable catastrophe africaine car elle signait la fin du panafricanisme.
Après la tragédie du Congo, il y eut celle du Biafra : plus d’un million de morts. Mais il y eut encore pire : l’arrivée au pouvoir des pitres sanguinaires tels Idi Amin et l’empereur Bokassa. L’Afrique sombrait peu à peu dans la farce burlesque et le cauchemar.
Avec les dictatures et la mal gouvernance qui envahissent le continent, l’euphorie des indépendances vole en éclats. Répressions, corruptions, détournement des richesses des Etats envahissent les cours dirigeantes africaines. Les appels au secours envers les anciens colonisateurs se multiplient pour soutenir les budgets en faillite. Fleurissent alors les éléphants blancs et les politiques structurelles, aussi impuissantes les unes que les autres. Les organismes internationaux tels Croix-Rouge, Caritas, OMS, PAM, Unicef, MSF se précipitent au chevet de l’Afrique, mais rien n’y fait. La fameuse détérioration des termes de l’échange achève de mettre à genoux l’Afrique. En 1980, les prix des matières premières produites par l’Afrique avaient baissé de moitié (tous fixés par les acheteurs extérieurs, occidentaux pour la plupart). L’Afrique avait beau augmenter sa production, la dette et la pauvreté empiraient.

Les intellectuels comprennent alors que la fameuse indépendance avait été un leurre. Que seul l’économique comptait vraiment, et que là-dessus, l’Afrique avait été complètement flouée. Alors les ONG se multiplient à leur tour sous la bénédiction des dirigeants impuissants. Il est certain que le mythe d’une négritude triomphante commençait à se fissurer, et que chacun pressentait que « le meilleur n’est pas pour demain ». C’est d’ailleurs le titre, en 1968, d’un roman du Ghanéen Ayi Kwei Armah (L’âge d’or n’est pas pour demain, traduit de l’anglais[1]).
Vers la fin des années 80, le vent de la perestroïka venu de l’Est et la chute du mur de Berlin sonne le glas des dictatures du continent. Partout en Afrique se multiplient les bilans à travers des conférences nationales plus ou moins bâclées, qui accouchent peu à peu d’une culture et d’une pratique politique nouvelles, mais là, nous sommes déjà à l’orée de la quatrième partie.
Avant d’aborder Yambo Ouloguem et Amadou Kourouma (qui nous semblent être les auteurs-charnières vers l’étape suivante), il est bon de mentionner la parution, vers la même époque, de deux essais importants parce que sacrilèges : L. S. Senghor : Négritude ou servitude ?[2] du Camerounais Marcien Towa ainsi que Négritude et Négrologues[3] du Dahoméen Stanislas Adotevi. Livres blasphématoires dans le champ de la littérature africaine d’expression française car, pour la première fois, deux auteurs remettent en cause sans aucun ménagement l’héritage de leurs aînés. Et quels aînés ! Pour ne parler que d’Adotevi, il ramène la Négritude à un prétexte politique d’africanisation ambiguë, débouchant plus tard sur des épiphénomènes comme l’authenticité au Zaïre de Mobutu, les pitreries cauchemardesques de l’empereur Bokasa et le folklore de pacotille qui fleurit çà et là sur le continent, à la gloire des nouveaux princes noirs. En effet, au Tchad, les rites d’initiation traditionnelle sont élevés au niveau de la formation scolaire. Sans parler d’Haïti où le Vaudou est propulsé religion d’Etat par les Duvalier…
D’où ce constat, très important, du poète congolais Jean-Baptiste Tati-Loutard[4] : « On juge l’écrivain noir non par ce que vaut son œuvre, ce que vaut sa personnalité artistique, mais on cherche dans son œuvre une specificité raciale…
C’est ainsi que Senghor ne relève invariablement dans toutes les œuvres des Africains que le rythme, l’émotion, l’union avec les fores cosmiques…
La Négritude (…) constitue une force inhibitrice pour la création. Le jeune écrivain noir se sent presque obligé de parler autrement que l’Européen ou l’Asiatique (…) de parler du tam-tam et du balafon alors que ces instruments ne font plus partie de son décor familier (…) il y a là un élément d’insincérité« .
Au point que Césaire déclara en 1973 : « Si la négritude doit devenir une idéologie, si elle doit servir à des tyrans, alors je suis contre la négritude »[5].
Ont paru, trois ans auparavant, le roman précité d’Amadou Kourouma ainsi que Devoir de violence du Malien Yambo Ouologuem (prix Renaudot). Yambo Ouologuem, avec son héros Spartacus Kasoumi (en fait un anti-héros, cruel et cynique) déconstruit le mythe de l’Afrique traditionnelle harmonieuse et éternelle, victime de l’histoire, en mettant en scène de manière expressive toutes les violences qui couvaient et explosaient dans les sociétés africaines précoloniales. La satire est d’une férocité telle qu’elle suscite de l’émoi jusque dans le monde politique. Malgré sa tentative d’explication dans sa Lettre à la France nègre (1969), où il s’applique compter les recettes obligées d’un roman à succès (un peu de politique, un peu de sadisme, un peu de sexe dans un savant mélange), rien n’y fait. L’accusation de plagiat qui plane sur son œuvre (emprunts à Maupassant et à d’autres, non signalés) n’a fait qu’empirer sa disgrâce. On a complètement occulté le côté très novateur de son œuvre, proche de la postmodernité qu’on vente tant aujourd’hui, avec les techniques du patchwork et autres collages, religieusement saluées à travers la célébration de l’intertextualité. Cette incroyable audace ne sera jamais pardonnée à son auteur, qui fut frappé d’ostracisme de manière si radicale qu’il sombra dans une sorte de psychose.
Une telle radicalisation de la liberté dans l’écriture et dans la thématique n’a pas fait d’émule, à part peut-être un écrivain Guinéen dont on parle trop peu à notre avis, Saïdou Bokoum avec Chaîne (1973) qui plante un univers fait de violence désacralisation des valeurs. Bokoum met en route une écriture torrentueuse, corrosive à souhait, et qui emporte tout sur son passage. La narration, à la première personne, met en scène Kanaan, un étudiant africain évoluant en France. Le narrateur, à l’instar de Valentin Mudimbe dans L’odeur du Père, revendique une subjectivité absolue, qui met à mal le fonds de commerce racial de la Négritude : « Eh bien, moi, je ne suis pas un Noir. Moi, c’est moi ». Bien des écrivains de la quatrième génération ne dédaigneraient pas cette affirmation, comme nous le verrons plus loin.

Amadou Kourouma, avec son héros Fama Doumbouya, entame avec fanfare une critique acerbe des nouveaux pouvoirs africains, ceux d’après les indépendances avec toutes leurs tares, qu’il est fastidieux d’énumérer ici. « L’indépendance cha-cha » du célèbre chanteur congolais Kabasele de l’African Jazz a, désormais, un goût bien amer… La tradition de la stigmatisation des dictatures africaines connaîtra une nombreuse filiation, dont la littérature africaine n’est pas encore sortie à ce jour.
L’innovation narrative (oralité) et stylistique (lexique malinké) qu’inaugure l’ouvrage d’Amadou Kourouma est tout aussi importante car elle libère du carcan étouffant de l’académisme formel ambiant qui s’en tient, sans incartade, aux recettes de la langue française « politiquement correcte », sans parler du thème renouvelé de Tradition-modernisme. Nous pensons même que c’est ce renouvellement formel qui épargnera à l’auteur le cruel sort réservé à son contemporain Yambo Ouologuem. Sans doute aussi le fait que son héros est une sorte de résurgence féodale analphabète, qui juge tout à partir d’un regard nostalgique d’un passé désormais révolu. Mais on ne peut s’empêcher de relever le silence qui suit cette première publication… Un silence long de vingt-deux ans, qui sera enfin rompu par la parution de Monnè, outrages et défis (1990), roman où l’auteur poursuit son expérience stylistique, mais de manière plus feutrée. La filiation de ces innovations sera également nombreuse et variée et prendra des formes telles la « tropicalisation » du français, pratique devenue banale dans les romans africains.
A la suite d’Ahmadou Kourouma, les consciences et les langues se délient. Maints écrivains commencent à dénoncer ouvertement les handicaps africains. : Dongala, Fantouré, Mudimbe, Sassine, Massa Makan Diabaté, Francis Bebey, Henri Lopes, Guy Menga, Georges Ngal, Augustin Sondé Coulibaly, Amadou Ousmane, Abdou Anta Ka, Denis Oussou-Essui, Pascal Couloubaly, Amadou Koné, Guillaume Oyone, Bernard Nanga, Tchivéla Tchichellé, Idé Oumarou… Ils renoncent à la vision idyllique de la négritude pour se colleter à la dure vérité du témoignage sans complaisance. Le style devient alerte et la langue directe. Le roman se présente alors comme le meilleur outil de l’expression littéraire africaine. Sans doute, comme l’avait constaté Lucien Goldman, parce que le héros y était le plus apte à tenter une médiation avec sa société en crise, cette dégradation l’affectant également. La nouvelle, genre peu abordé jusqu’ici, s’épanouit et s’élargit à d’autres pays (Ibrahima Sall, Francis bebey, Prosper Bazié, Patrick Ilboudo, Liliane Ramarosoa, Titmité Bassori, Maliza mwina Kitende, M. Mbengue)[6].
La dénonciation des dictatures et de la gabegie va s’intensifier. Si l’humour, la satire tempèrent encore la critique (tel chez Henri Lopes), les nouveaux romans versent de plus en plus dans la métaphore onirique d’une violence sans nom.
Au théâtre, la satire politique avait commencé avec Monsieur Togo-Gnini de Bernard Dadié, pièce qui ridiculisait la nouvelle bourgeoisie africaine. Mais les écrivains se rendaient compte qu’ils avaient perdu leur influence sur la politique africaine. La détérioration des termes ne concernaient pas que l’économique. Les mots avaient également dévalué. Ce qui rendit leur écriture de plus en plus pessimiste.
Le roman de métamorphose (ou de mœurs) s’attaque aux problèmes de la tradition, de la polygamie et de l’infériorisation de la femme (Mongo Beti : Perpétue ou l’habitude du malheur), sans parler de la dot. Le modernisme n’aurait apporté aux femmes que deux formes de libération : la prostitution et le célibat. Comme par hasard d’ailleurs, c’est vers ces années 80 qu’explose également le roman féminin. Nous y reviendrons.

Jusque-là, le roman semble toujours évoluer dans le même cadre formel : la linéarité du récit, qui le cantonne au modèle balzacien et le réalisme, qui renvoie souvent au vécu des auteurs. Jusqu’à l’avènement de La vie et demie de Sony Labou Tansi, qui franchit une nouvelle étape dans l’évolution du roman africain.
Jusqu’ici, les dénonciations des tares africaines dans les fictions étaient comme transcendées par la part d’espérance et de foi en l’avenir que véhiculaient les textes. Les intrigues débouchaient sur une note positive, après l’affrontement. L’humour donnait au drame un visage humain, même si l’ironie et le sarcasme dominaient.
Mais à la fin des années septante, plus précisément avec la parution de La Vie et demie de Sony Labou Tansi, l’apocalypse dans l’horreur sans rémission envahit le chant littéraire africain. Ce livre truculent, parodique et extrêmement violent, s’attaque de manière radicale, frontale, au problème des dictatures africaines et de la bêtise humaine en général. Il constitue une balise importante de la nouvelle orientation de la littérature africaine et mérite qu’on s’y arrête un moment.
Le récit met en scène un ballet démentiel des « guides providentiels » aux règnes ubuesques. Dès les premières pages[7], le fantastique se noie dans d’horribles mares de sang avec l’impossible assassinat de Martial, un opposant qui revient de l’au-delà pour tourmenter ses bourreaux. Dans cette atmosphère glauque et cauchemardesque, les « soleils des Indépendances » diffusent désormais une lumière bien pâle.
Avec une rare clarté, l’auteur y aborde tour à tour les motivations de son écriture[8], la justification du titre[9], son sens de l’engagement[10] et sa conception de l’afro-pessimisme[11].
La vie et demie est, en substance, l’histoire d’une dynastie dictatoriale face à une dynastie d’opposants. La dynastie dictatoriale, dont trois individus sont mis en scène, est celle de sa Majesté Cézama 1e, de Henri-au-cœur-Tendre et de Jean-Oscar-cœur-de-Père. A tous, le narrateur applique indifféremment le terme générique de Guide Providentiel. Face à eux se dresse une dynastie d’opposants formée du père Martial, de sa fille Chaïdana ainsi que de sa petite-fille, également du nom de Chaïdana.
Le premier tableau que plante le texte est une scène d’horreur, la tentative d’assassinat du père Martial devant sa famille réunie. Malheureusement pour le Guide Providentiel, Martial ne consent pas à « mourir sa mort »[12], expression sans doute directement traduite de la langue maternelle de l’auteur. Malgré toutes les mutilations que le Guide Providentiel lui inflige, Martial, ou ce qui en reste, résiste, toujours débout et flottant au-dessus des lambeaux de sa chair[13]. Le Guide Providentiel fait ramasser celle qui jonche déjà le sol et ordonne à son cuisinier d’en faire un ragoût pour le reste des membres de la famille. Tous ne résistent pas à cette épreuve barbare, à part Chaïdana. D’où le titre du roman que Chaïdana, s’adressant au médecin du Guide Providentiel, explique à la p. 22 : « Ils m’ont mis là-dedans un corps et demi (…). Vous ne pouvez pas deviner, docteur, vous ne pouvez pas savoir comme ça vibre une chair et demie ».
Son père (plus précisément, le fantôme de ce dernier) lui apparaît régulièrement pour l’inciter à quitter la ville, mais elle veut rester. Elle reste pour, dit-elle, venger les siens, en utilisant l’arme de la prostitution. Son système à elle de mise à mort est d’attirer les dignitaires du régime dans la chambre qu’elle loue à l’hôtel La Vie et demie. Trois ans plus tard, 36 ministres ont rejoint mystérieusement leur dernière demeure. L’hécatombe devient une affaire d’Etat et l’ONU est obligée d’envoyer des enquêteurs pour s’enquérir du mystérieux mal qui décime le gouvernement d’un de ses pays membres.

Chaïdana réussit enfin à épouser le Guide Providentiel. Mais chaque fois qu’ils veulent consommer le mariage, la figure de Martial fait brutalement irruption, faisant perdre aux attributs du Guide Providentiel l’énergie requise. Chaïdana, harcelée par le fantôme de son père, est obligée de disparaître pour entrer dans la clandestinité. La rage du Guide Providentiel est terrible. La répression aussi, contre les partisans de Martial.
Désormais, le schéma narratif ainsi esquissé ne connaîtra plus de variations importantes. Il peut se ramener à trois phases : élan/chute/repos et retour à la case de départ. L’élan est toujours la répression ordonnée par les Guides Providentiels ; la chute est la résistance, sinon la survie des adeptes de Martial, à commencer par sa fille ; puis le repos comme un instant d’accalmie où chaque partie restaure ses énergies avant le prochain affrontement.
Au dernier chapitre se déroule une guerre civile, monstrueuse et meurtrière, entre le Guide Providentiel et les partisans de Chaïdana la petite-fille, parmi lesquels une trentaine d’enfants de Jean-cœur-de-Père, son ex-époux. Trentaine d’enfants qui ont fui la dictature de leur père, ont fait sécession dans la province de Damellia, où ils ont instauré la démocratie et le développement économique. Cette bataille finale prend des allures d’apocalypse, de par la puissance des armes utilisées, de type visiblement nucléaire.
De manière étrange, les survivants à ce cataclysme décrètent l’oubli de l’histoire et de la mémoire. Ce qui ne peut que les prédisposer au retour des mêmes aberrations. À un des enfants du Guide Providentiel qui avait survécu, il est conseillé ce qui suit : « Cher héros, on ne dit pas ces choses-là. On ne les a pas vécues. C’était le temps où nous rêvions. Depuis que nous avons choisi la réalité, nous avons défendu qu’on parle de ces choses-là » (p. 191).
Le texte se clôt sur cette phrase sinistre : « il est mort, monsieur le Ministre de Sa toute-Grasse-Hernie » (p. 192). clôture provisoire car ce Ministre sera le héros d’un des romans suivants, L’Etat honteux, où le cycle des mêmes horreurs se déploie au sein d’une intrigue nouvelle. Avec La vie et demie, on peut affirmer que Sony Labou Tansi a pressenti l’amoncellement des cadavres du Rwanda avec une acuité extraordinaire.
Plein d’autres textes avaient d’ailleurs annoncé la couleur avant Sony Labou Tansi : Le cercle des Tropiques d’Alioune Fantouré, Sahel ! Sanglante sécheresse d’Alpha Mandé Diarra, La Carte d’identité de Jean-Marie Adiaffi, Toiles d’araignées et Noctuelles vivent de larmes d’Ibrahima Ly. De Williams Sassine, Le Jeune homme de sable et Warriamu, d’Ibrahima Sall Routiers des chimères, de Tierno Monénembo Les crapauds-brousse et Les écailles du ciel. De valentin Yves Mudimbe L’écart et Shaba 2, de sylvain Bemba Léopolis, et Félix Tchicaya U Tam’Si avec Les Méduses, après sa pièce ubuesque : Le destin glorieux du Maréchal Nnikon Nikku.
Après La vie et demie, plusieurs textes s’engouffrent dans l’ouverture thématique ainsi inaugurée et en font un trou béant : au Cameroun, nous avons Bernard Nanga avec Les chauves-souris, Yodi Karone avec Le bal des caïmans, Werewere-Liking avec Elle sera de jaspe et de corail, Calixhe Beyala avec Tu t’appelleras Tanga et C’est le soleil qui m’a brûlée, Sévérin Abega avec La Latrine (tout un programme !). Au Sénégal, Pathé Diop publie La poubelle (encore un autre programme !), Boubacar Boris Diop Les tambours de la mémoire, Le cavalier et son ombre …
En Côte d’Ivoire, Véronique Tadjo donne Le royaume aveugle, Tanella Boni Une vie de crabe, Amadou Koné, Les coupeurs de tête. Au Burkina Faso, Pierre Claver Ilboudo publie Adama ou la force des choses, Bila Kaboré, Les indésirables et Patrick Ilboudo Procès du muet. Au Bénin, Moudjib Djinadou écrit Mogbe ou Le cri de mauvais augure, au Togo, Kossi Efoui publie La polka, en guinée, Oumar Kanté écrit Fatoba l’archipel mutant, au Gabon, Okumba Ngoke nous donne à lire La mouche et la glu, Laurent Owondo, Au bout du silence.
A Djibouti Abdourahman Wabéri publie Cahier Nomade et Balbala ; au Congo-Brazza, Emmanuel Dongala publie Jazz et vin de palme et Caya Makhele Le cercle des vertiges ; au Congo-Kinshasa, Ngandu Nkashama donne La mort faite homme, Tshisungu, Le Croissant des larmes, Bolya Baenga, Cannibale… Une syntaxe signifiante de ces titres peut donner à elle seule l’ampleur de la terreur qui envahit les villes et les campagnes africaines. Il y en a d’ailleurs bien d’autres, car il est impossible de les reprendre tous ici.
En dehors du monde francophone, la même matière s’étale dans les récits-catastrophes du Mozambicain Luis Bernardo Honwana Nous avons tué le chien teigneux, dans le roman historique de l’Angolais Pepetela, Yaka, et dans Une saison d’anomie de Wole Soyinka.
Quelles que soient les causes exogènes qui ont préparé la libéralisation politique des années 90, il était prévisible, au vu de toute cette matière, que la situation ne pouvait pas impunément perdurer et que les jours des dictatures les plus sanguinaires étaient comptés. Ce qui nous amène à la 4e et dernière étape historique de notre parcours.
[1] L’œuvre d’Ayi Kwei Armah met en scène un personnage, l’Homme, travailleur des chemins de fer, honnête citoyen devenu excroissance, dans un climat de prévarication généralisée. Lecture sans complaisance de l’ère post-coloniale, The Beautyful Ones Are not Yet Born, partage l’amertume de l’oracle de René Dumont L’Afrique noire est mal partie que nous avons mentionné dans la partie précédente.
[2] TOWA, Marcien, L. S. Senghor : Négritude ou servitude ?, Yaoundé, Clé, 1971.
[3] ADOTEVI,Stanislas, Négritude et Négrologues, Paris, 10/18, 1972.
[4] In Nouvelle poésie négro-africaine, interview de Marc Rombaut ( Poésie, n° 42-43-44, Paris, Ed. Saint-Germain-des-Prés, s.d.
[5] In Césaire, l’homme et l’œuvre, entretien avec L. Kesteloot et B. Kotchy, Paris, Présence africaine, 1973.
[6] Pour des plus amples informations, consulter l’anthologie de Guy Ossito Midiohouan, Maraboutiques, Cotonou, Ed. du Flamboyant, 1996 (et à L’Harmattan, 1999).
[7] LABOU TANSI, Sony, La vie et demie, Paris, Seuil, 1979, pp. 11-14.
[8] « La vie et demie, ça s’appelle écrire par étourderie. Oui. Moi qui vous parle de l’absurdité de l’absurde, moi qui inaugure l’absurdité du désespoir – d’où voulez-vous que je parle sinon du dehors ? A une époque où l’homme est plus que jamais résolu à tuer la vie, comment voulez-vous que je parle sinon en chair-mots-de-passe ? (…)
J’écris pour qu’il fasse peur en moi. Et, comme dit Ionesco, je n’enseigne pas, j’invente. J’invente un poste de peur en ce vaste monde qui fout le camp » (p. 9).
[9] « J’ose renvoyer le monde entier à l’espoir, et comme l’espoir peut provoquer des sautes de viande, j’ai cruellement choisi de paraître comme une seconde version de l’humain –pas la dernière bien entendu- pas la meilleure – simplement la différente » (p. 9).
[10] « A ceux qui cherchent un auteur engagé je propose un homme engageant » (p. 9).
[11] « Et à l’intention des amateurs de couleurs locale qui m’accuseraient d’être cruellement tropical et d’ajouter de l’eau au moulin déjà inondé des racistes, je tiens à préciser que La Vie et Demie fait ces taches que la vie seulement fait. Ce livre se passe entièrement en moi. Au fond, la Terre n’est plus ronde. Elle ne le sera jamais plus » (p. 10).
[12] LABOU TANSI, Sony, Op. cit., p. 13.
[13] Débauche de barbarie qui ressemble étrangement au supplice féroce infligé à Mulele par les sbires de Mobutu le 10 octobre 1968 ; Mulele justement extradé de Brazzaville, et qui (comme le dit le guide providentiel de Martial) avait « blessé la République (d’un certain nombre) de guerres civiles » (p. 15).
Les années soixante sont, idéologiquement très marquées par deux idéologies qui vont mobiliser durablement les intellectuels et les hommes politiques africains : il s’agit du panafricanisme et du tiers-mondisme. Porté par Présence africaine et le jeune mouvement de la FEANF[1] le panafricanisme, nourri par l’enthousiasme et les ambitions de la Négritude, sera à l’origine de plusieurs tentatives de regroupement ou de réunifications de pays et de territoire, mais finalement, sans grand succès. On sait que le 28 septembre 1958, sous la pression d’une délégation de la FEANF venue de Paris, Sekou Touré de Guinée Conackry dit non au Référendum de l’Afrique occidentale française concernant le maintien dans l’Union française. La Guinée le paya très cher par la suite. Pour se maintenir au pouvoir, Sekou Touré sombra rapidement dans une des pires dictatures du continent.
Les autres tentatives d’unification des pays virèrent à l’échec complet. Les nouveaux dirigeants africains voulaient tous accéder à des postes importants. L’Association Ouest-africaine se balkanisa en 14 Etats. Le 17 janvier 1959, le Mali est formé par quatre Etats : le Dahomey (Bénin), la Haute-Volta, le Sénégal et le Soudan. Mais sous la pression d’Houphouët Boigny, les deux premiers pays se retirèrent assez vite.

Toujours sous la poussée des bouillants intellectuels marxistes de la FEANF, les choix politiques s’orientèrent rapidement vers des partis et des mouvements uniques, à l’instar des pays communistes d’autres continents. Les impératifs étaient analogues. Pour vite quitter le sous-développement, il fallait planifier à tout crin et le jeu démocratique ordinaire passait pour une perte de temps. Personne ne soupçonnait, à l’époque, que le parti unique contienne les germes de la dictature. C’est Césaire qui résume le mieux les ambitions des intellectuels de cette époque. Au 2e congrès des écrivains, à Rome, voici ce qu’il déclare : « Notre responsabilité, c’est que de nous dépend en grande partie l’utilisation que nos peuples sauront faire de la liberté reconquise. Et c’est là ce qui, plus profondément que nos particuliers devoirs, fonde notre devoir d’homme. Car enfin, il est une question à laquelle aucun homme de culture, de quelque pays qu’il soit, à quelque race qu’il appartienne, ne peut échapper et c’est la question suivante : Quelle sorte de monde nous préparez-vous donc là ? ».
Au programme donc, la solidarité, le développement et la modernisation. L’africanisation massive des cadres propulsa la plupart de ces intellectuels dans les rouages du pouvoir national. Pourtant, dès 1961, l’essai de René Dumont, L’Afrique noire est mal partie[2] sonnait comme un avertissement. Mais dans l’euphorie généralisée des indépendances et de l’amélioration des conditions de vie pour la plupart des intellectuels, l’avertissement passe inaperçu. Il faut avoir à l’esprit cette extraordinaire exubérance, voire insouciance, pour comprendre à quel point les peuples africains se sentiront trahis par leurs élites quelques années plus tard.
Pourtant, des signes inquiétants apparaissent rapidement : l’indépendance du Congo-Belge qui vire rapidement au cauchemar, l’assassinat de Lumumba en janvier 61, la tentative de putsch au Sénégal et l’exil de Cheikh Hamidou Kane. Mais c’est surtout le coup d’état militaire du 13 janvier 1963 au Togo (il débouche sur l’assassinat du président Sylvanus Olympio) qui constitue pour nous le basculement symbolique de l’Afrique vers la dictature. Il sera suivi, deux ans, plus tard, par celui du lieutenant-Général Joseph Désiré Mobutu, au Congo-Kinshasa.

Trois pistes principales s’offrent à la littérature écrite : le roman social, le théâtre historique et les écrits d’inspiration traditionnelle.
L’aventure ambiguë, très beau roman philosophique de Cheik Hamidou Kane (devenu d’emblée un classique) donne le ton. Une variété de thèmes va ainsi être abordée, qui auront la vie dure : tradition-modernisme, sagesse africaine-technique européenne, idéalisation du milieu traditionnel…
En ce qui concerne les œuvres, citons les plus emblématiques : Chemin d’Europe (Ferdinand Oyono), Les Fils de Kourétcha (Aké Loba), Le chant du lac (Olympe Bhêly-Quénum), Sous l’orage (Seydou Badian).
La nouvelle ou le récit bref étaient portés par Henri Lopes (Tribaliques), Francis Bebey (Embarras et compagnie, Le Fils d’Agatha Moudio), Guillaume Oyono (Les Chroniques de Mvoutessi). Les perturbations occasionnées par le contact des cultures sont illustrées notamment dans Le Mandat de Sembene Ousmane. Mongo Beti en avait indiqué la voie dans Mission terminée. Sur le lit du choc entre civilisation occidentale et traditions africaines, tout devient prétexte thématique : relations parents-enfants, garçons-filles, coutumes, croyances religieuses, héritage, mariage, polygamie, stérilité, maladie, travail, solidarité, âpreté de la vie urbaine, etc. Cette thématique sera florissante et se prolongera bien au-delà des années soixante sous le vocable de « romans de mœurs » avec, entre autres, Une si longue lettre de Mariama Ba, Le sang des masques de Seydou Badian, Princesse Mandapu de Pierre Bambote ou encore, plus tard, maints récits de Ngandu Nkashama.
L’option stylistique choisie est clairement le réalisme, qui dominera la production africaine francophone pendant plus de trente ans.
A des fins de simple illustration, signalons la sortie, en 1962, de La mort de Chaka du Malien Seydou Badian, de Trois prétendants,… un mari du Camerounais Oyono M’Bia (Clé, Yaoundé). Suivra, en 1963, Le Jugement suprême de Benjamin Matip (Cameroun). Plus tard (1966) suivront des textes tels La marmitte de Koka-Mbala et L’oracle du Congolais (brazza) Guy Menga encore Un nègre au pouvoir de Marcel-Joseph Mulumba (Congo-Kinshasa).
Mais il faut surtout souligner la parution de La tragédie du roi Christophe d’Aimé Césaire, qui met en scène les évènements qui menèrent à l’indépendance de Haïti en 1804. Césaire va même plus loin, quittant la remémoration historique, il aborde de front l’actualité brûlante telle qu’elle prend visage en Afrique, un visage où l’horreur s’invite souvent. Ainsi en est-il d’Une saison au Congo[3] . Il y décrit le destin tragique du premier Premier ministre congolais Patrice-Emery Lumumba et sa mort ignominieuse, dans un Congo tout à coup en flammes. Dans une Afrique devenue frileuse sur le plan politique avec la montée de la pensée unique, personne n’ose le suivre sur une telle voie et la pièce est interdite, quasiment partout[4]. C’est de cette manière que la censure et l’autocensure ont commencé tout doucement leur œuvre d’occultation et de silence. Celle-ci ira s’amplifiant jusqu’à la fin des années 90.

Rares sont les textes vraiment convaincants. Le texte le plus réussi est sans contexte celui du Burkinabe Nazi Boni, Crépuscule des temps anciens (1961). Mais signalons également le texte du Guinéen Djibril Tamsir Niane, Soundjata, l’épopée mandingue et Cette Afrique-là d’Ikelle-Matiba. Hampâté Bâ donne des récits initiatiques tels Koumen, Kaïdara ou L’éclat de l’étoile.
Côté biographie en milieu traditionnel, il était très difficile de concurrencer L’enfant noir de Camara Laye qui, sur ce point, constituait un modèle difficilement imitable. Boubou Hama livra sa biographie en trois volumes dans Kotia-Nima. D’autres biographies fleurirent telles celles de Bernard Dadié, Climbié ou des récits de vie comme De Tilène au plateau de Nafissatou Diallo. C’est plutôt chez un écrivain anglophone, Chinua Achebe, que le milieu traditionnel est le mieux intégré au récit moderne, avec The arrow of God ou Things fall apart, qui tous ont connu une traduction française.
Disons qu’à cette période, et conformément au chant enthousiaste des fondateurs de la négritude, elle verse également dans l’euphorie, tel que peuvent le montrer ces brefs extraits :
– Hymne de mon pays
Hymne de mon rocher vert
Réveille-moi chaque matin
Car je suis témoin
J’ai vu mil neuf cent soixante
(Boukary Diouara, Mali)
– Nous avons pleuré toute la nuit
Et le coq a chanté, sur la tombe de l’Ancêtre
Et le coq a clamé l’aube du grand départ
Et le coq a chanté sur le front de la pirogue
In-dé-pen-dan-ce !
(Charles Ngandé, Cameroun)
– Je suis le nouveau Gahanéen
Je suis le nouveau Ghana
Je suis la nouvelle Afrique
Je suis le nouveau monde
Je bâtis de ma main
Je bâtis le destin
D’un continent.
(Félix Morisseau-Leroy, Haïti, ode à Nkrumah).
Pour le reste, le jugement de Condetto Nenekhaly Camara, poète et dramaturge guinéen, que signale Jean-Pierre Jacquemin dans son cours de littérature africaine, reste d’actualité :
« Littérature poétique de témoignage : affirmation d’une nouvelle condition du négro-africain s’élevant sur les ruines d’une imagerie colonialiste ou se murant dans un univers artificiel et irréel transposé en terre d’Afrique, le fil de ce courant littéraire était ténu.
Il importait plutôt de l’élargir en l’intégrant au grand mouvement de la vie et à ses multiples richesses et expériences sans cesse renouvelées. Cette voie, la plus fructueuse qui eût rattaché la poésie négro-africaine à la poésie universelle, il ne paraît pas qu’en dehors de Dadié, un autre l’ait suivie. Il semble plutôt que les poètes de la génération actuelle se soient fourvoyés dans des sentiers sans issue. Ne retenant chez Césaire que l’aspect apparent et superficiel de sa manière ou chez Senghor un faux retour vers des données et un vocabulaire africains, ils se livrent pour la plupart à une sorte de prostitution littéraire favorisée, il est vrai, par le snobisme que suscite toute manifestation culturelle des Négro-africains. La complaisance des maisons d’édition d’un côté, l’ambition et le désir frénétique de vouloir écrire à tout prix, quand même on n’a rien ou peu à dire, accroissent les dangers. Et ceux-ci sont grands : celui de croire et de baptiser poésie des mots ou des noms africains insérés dans le corps de phrases françaises, celui de jeter un cri onomatopéique par ci, une exclamation par là ; pis encore, celui de transcrire phonétiquement des locutions ou des aphorismes africains. C’est oublier que la poésie est faite de réalités transmutées par la vertu d’un langage et d’un rythme qui n’appartient pas à la prose. La disposition linéaire, le culte de phrases scindées en leur milieu ou en leur tiers ne font pas un poème, pas plus que la simple évocation de la nature ou des choses. L’Occident a bien sûr donné corps à un autre mythe : que tous les nègres sont poètes et que, pour être reconnus comme tels, il leur suffit de noircir d’innocentes pages blanches et de juxtaposer des images plates et incohérentes.” 15.
De manière générale, il faut garder à l’esprit que la poésie africaine affiche le corpus le plus imposants des genres pratiqués. C’est dire si la tâche est immense pour le parcourir de manière satisfaisante. Une des manières les plus simples est de parcourir quelques anthologies. Il en existe, et de qualité, telles celle de Lilian Kesteloot, ou la série paraissant chez Fernand Nathan sur les lettres africaines. Depuis les années 80 se sont multipliées des anthologies à déclinaison nationale. Terminons ce petit point sur la poésie par quelques suggestions de noms, en plus de ceux déjà cités ci-haut : pour le Congo Brazzaville, Jean-Baptiste Tati-Loutard, Maxime N’Debeka et surtout Tchicaya U Tam’si. Pour le Congo-Kinshasa, Matala Mukadi Tshiakatumba, Kasele Laïsi, Tshitungu Kongolo, Clémentine Faïk-Nzuji, Mukala Kadima-Nzuji… Pour la Centrafrique, Pierre Makombo Bambote… Pour la Côte d’Ivoire, Bernard Binlin Dadié… Pour le Burkina Faso, Jacques Guegane… Pour la Somalie, William Syad… Pour l’Ile Maurice, Raymond Chasle, Edouard Maunick… Pour le Sénégal, Malick Fall…
Pour clôturer ce parcours des années soixante, il faut signaler le discours critique porté, très souvent par des professeurs de littérature, tels Lilian Kesteloot, Mohamadou Kane, Jacques Chevrier, Georges Ngal. Comme en occident, trois grandes écoles se dégagent : l’école formaliste et structuraliste, l’école thématique qui comprend la sociocritique et la psychocritique. Mais le discours critique est largement dominé par La sociologie du roman de Jean-Jacques Goldman (lui-même disciple de Georges Lukacs). Les idéologies à la mode, à savoir le panafricanisme, le marxisme (sans parler du nationalisme naissant) y côtoient les recommandations de la Négritude. Chaque œuvre publiée est évaluée à l’aune de ces impératifs : exaltation de l’Afrique, de son unité, de sa libération totale (idéologique, politique, économique). Le manifeste culturel panafricain publié dans Présence africaine (n° 71, 1969) est très clair sur ce point : « Apprécier les œuvres africaines selon les normes propres au continent et selon les impératifs de la lutte de libération et de l’unité. Créer à cette fin en Afrique des institutions culturelles appropriées ;
Encourager les créateurs africains dans leurs missions de refléter les préoccupations du peuple, afin de combler le fossé creusé entre les élites intellectuelles et les masses populaires« .
Une œuvre littéraire africaine devait donc être jugée sur des critères sociopolitiques ou d’identité culturelle. Cette dernière dimension étant du reste estimée comme prioritaire. Les qualités d’écriture étaient considérées comme une condition nécessaire mais pas suffisante. C’est à partir des tels critères que le roman iconoclaste de Yambo Ouloguem (Devoir de violence) fut condamné sans appel, comme nous le verrons dans la partie suivante.
Plusieurs critiques ont élaboré des grilles de lectures et d’interprétation de ces récits africains. La plus complète a été sans doute celle du Congolais Georges Ngal[5].
Il y retient 4 critères :
1. les romans de la contestation (tout le corpus anticolonial)
2. les romans du refuge dans les valeurs du passé (parmi lesquels les écrits d’inspiration traditionnelle)
3. les romans de la métamorphose (tout le roman social, et du choc des cultures)
4. les romans du dépassement (qui regroupe tous les inclassables).
Dans cette dernière catégorie, on peut retrouver Un piège sans fin, d’Olympe Bhêly-Quénum, roman de l’absurde et de la fatalité du destin. Ou encore Le regard du roi de Camara Laye, roman initiatique et de quête spirituelle, d’autant plus emblématique qu’il met en scène un Blanc, Clarence, avide de s’initier aux mystères cachés de la sagesse africaine, et qui aspire au regard du roi comme à l’objet de sa rédemption et de sa reconnaissance. Mais à partir de la fin des années soixante, d’autres livres (tels Devoir de violence déjà cité) suivront et qui vont requérir d’autres lectures et d’autres grilles d’interprétation.

[1] Fédération des Etudiants d’Afrique Noire Française. On pouvait y retrouver des personnalités telles Cheik Anta Diop, Albert Tevoedjre, Joseph Kizerbo Thomas Melone, Abdoulaye Wade…
[2] Paris, Seuil, 1961.
[3] Paris, Seuil, 1966.
[4] Présentée au festival des Arts Nègres au Sénégal en 1966, elle donne à voir une résistance nouvelle : les dignitaires présents dans la salle se lèvent et s’en vont.
15 Condetto Nenekhaly Camara, communication au séminaire de la FEANF, 1961
[5] Georges Ngal, Tendances actuelles de la littérature africaine d’expression française, Editions du Mont Noir, Kinshasa-Lubumbashi, 1972
En guise d’entrée en matière, voici quelques chiffres concernant l’Afrique, forcément sommaires, mais qui pourraient donner une idée de l’ampleur de la tâche que requiert un propos tel que libellé dans le titre :

Ces vingt dernières années, il n’est pas rare de voir contester l’existence même de la littérature africaine, dans la mesure où il est inhabituel de parler de la littérature « européenne » ou « asiatique ». Fustigeant cette vision « monolithique », Leonora Miano estime que « refuser de reconnaître [la] diversité subsaharienne, n’avoir toujours pas pris conscience de ce qu’on ne voit pas le monde de la même manière quand on est un Peul ou un Bantou, c’est continuer à porter sur les peuples subsahariens le regard qui fut celui des négriers. Ceux qui décidèrent de noyer les identités subsahariennes derrière la couleur de la peau » (MIANO Leonora, Habiter la frontière, Paris, l’Arche Editeur, 2012, 35.). Quant à Kossi Efoui, il s’insurge contre cette vision « essentialiste » qui consiste à lire toute œuvre littéraire venant d’Afrique comme un palimpseste, dans les filigranes duquel s’offre la « spécificité africaine » de son auteur.
Mais procéder de la sorte, c’est d’abord oublier que le concept « littérature africaine » n’est pas à calquer sur un quelconque modèle précédent, mais qu’il est le produit d’une historicité singulière qui a vu l’Europe entrer dans une dialectisation extrême, notamment avec l’Afrique, en se réservant le beau rôle du référentiel universel et en figeant de cette manière toutes les autres cultures en objets des musées européens. Le concept de « littérature africaine » est, évidemment, lié de manière étroite à celui de « culture africaine », dont on connaît les tribulations sous l’époque coloniale, au sein même de son discours d’escorte idéologique. La fameuse table rase pratiquée par les colonisateurs face aux diverses cultures africaines est loin d’avoir été un simple épiphénomène. Bien au contraire, elle constituait le cœur même de l’entreprise coloniale qui, idéalement, s’offrait comme le recommencement absolu de l’histoire africaine. C’est contre cette dernière prétention que les pères fondateurs de la Négritude se sont dressés pour réaffirmer l’Afrique multimillénaire, avec ses cultures, ses valeurs et son esthétique.
Par ailleurs, L’on n’oubliera pas que tous les pays africains au sud du Sahara, à quelques exceptions près (l’Ethiopie), ont subi le traumatisme de l’esclavage, de la déportation, de la colonisation et plus tard (pour tous), des dictatures ainsi que des dictats des organismes financiers internationaux, sans parler de néo-colonialisme. Maintes études historiques montrent, par ailleurs, que ces peuples ont un fonds commun de civilisation traditionnelle, en ce qui concerne leur mode d’organisation sociale, leurs valeurs et leur expression artistique. Nous y reviendront lorsque nous aborderons la question des littératures nationales.
Enfin, il ne faut pas perdre du vue que les intellectuels et les écrivains africains, qu’ils soient francophones, anglophones ou lusophones, ont toujours été en contact et ont toujours considéré que leur combat pour la liberté et pour le développement était le même, du Sénégal à l’Afrique du Sud, en passant par le Nigeria, le Congo belge et l’Angola. La participation de tous aux deux Congrès des écrivains du monde noir, en 1956 à Paris et en 1959 à Rome (en plus des Noirs américains) l’atteste largement. Il est évident que cet argumentaire vient également au secours de la pertinence d’un cours tel que celui que nous mettons en chantier ici. C’est cette historicité particulière dont nous voulons rendre compte à travers l’appellation « Littérature africaine ». Il est bien évident que ce concept se videra progressivement de son contenu au profit des littératures nationales, dans leur ambition de substituer peu à peu les spécificités littéraires de chaque pays au regard monolithique de départ. C’est tout le bien qu’on peut leur souhaiter.

Clôturons provisoirement ce débat avec une réflexion de l’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop, toute en nuance et en subtilité : « l’Afrique est un continent où les mêmes épreuves historiques modèlent depuis la nuit des temps des communautés humaines très semblables par leur spiritualité et leur mode de vie. L’entreprise est pourtant plus ardue qu’il n’y paraît à première vue. Ce ne sont pas des paroles en l’air : voilà au moins un quart de siècle que je cherche, sans succès, à cerner les contours de ce champ littéraire dont je suis partie prenante et, oui, je sais d’expérience que sous son apparente homogénéité il est prompt à poser des leurres et à décrire de folles spirales qui rendent vaine toute tentative de définition. Au bout du compte, je ne suis toujours pas sûr de savoir quel contenu donner à ce qu’on appelle littérature africaine ni même si elle existe pour de vrai » (DIOP, Boubacar Boris, La littérature africaine : une aventure si ambiguë).
Discours d’Aimé Césaire lors du premier Congrès des écrivains et artistes noirs à Paris en 1956.
Bien qu’elle ait à son actif moins d’un siècle de pratique, la littérature africaine offre une production si abondante, si complexe et si diversifiée qu’il est hors de question, dans un parcours tel celui-ci, d’en faire le tour exhaustif. Ceci nous impose plusieurs limites.
Nous allons uniquement nous préoccuper de la littérature africaine écrite, d’origine assez récente, car elle n’est pas à confondre avec le mimétisme de certains lettrés d’origine africaine ayant écrit à la manière et selon une sensibilité européenne. On ne parle de littérature noire qu’au moment où des Noirs ont écrit des livres qui expriment leur propre culture et leur sensibilité particulière, et non pas celle de leurs colonisateurs occidentaux, car nous pensons que la littérature est, quelque part, l’expression du vécu d’un peuple et donc, de sa culture. Ainsi en est-il de Juan Latino signalé par Janheinz Jahn au XVIe siècle. Il est né en Guinée en 1516, mais il avait été amené comme esclave en Espagne, puis libéré pour finir par devenir professeur de latin à l’Université de Granada. Ses œuvres en latin existent, mais appartiennent intégralement aux normes et principes des milieux où s’est passée sa formation culturelle.
Quant à Antoine-Guillaume Amo, le philosophe africain du XVIIe siècle, il est né à Axim, une ville africaine du Golfe de Guinée. On le nommera, pour cela, Amo Guinea-Afer, ou Amo Guinea-Africanus. Il a enseigné en Allemagne dans les universités de Halle, de Wittemberg et d’Iéna entre 1730 et1740, avant de retourner mourir dans son pays. Après quarante ans de vie en Allemagne, tout naturellement, il fait partie, de par sa production intellectuelle, de l’univers qui l’a formé à la science et à la philosophie, dans la mesure où sa culture d’origine n’a participé ni de près, ni de loin à l’élaboration de sa compétence. Plus encore, elle n’a rien reçu en retour, de manière structurelle, de toute cette connaissance.
Nous avons bien dit littérature noire, ce qui nous amène à ne pas aborder celle du Maghreb, qui relève d’une autre sensibilité et d’une autre histoire (du fait, notamment, de la proximité de la Méditerranée et de l’Europe, de l’absence de la traite et de la tradition d’une littérature écrite en arabe).
Littérature africaine, oui, mais essentiellement d’expression française, car là aussi il faut signaler la diversité des aires linguistiques, qui va des textes produits en langues nationales à ceux publiés dans la langue du colonisateur, à savoir le français, l’anglais et le portugais, voire l’espagnol. Pour autant, ce qui sera dit de l’aire d’expression française sera valable, mutatis mutandis, pour les autres aires. Plusieurs arguments montrent cette cohérence persistante, par-delà les frontières artificielles héritées de la colonisation. En effet, les vraies aires culturelles qui inspirent les œuvres africaines et leur donnent une résonnance spécifique sont plus de nature ethnique (bambara, Ouolof, malinké, kongo, shona, zoulou) qu’étatique.
Nous aborderons cette littérature en quatre grandes étapes, de nature chronologique (et beaucoup plus thématique vers la fin) car liées aux soubresauts de l’histoire des pays africains, soubresauts engendrés par leur contact avec la civilisation occidentale, ainsi que par les multiples conséquences de ce fait historique incontournable. On ne pourra donc pas faire l’économie des faits historiques ayant influencé, sinon rythmé la marche de cette littérature. Ces faits historiques ont d’ailleurs constitué, d’une manière ou d’une autre, l’atmosphère, la source thématique et d’inspiration des écrivains africains.
La première étape, intitulée « Les textes fondateurs », va des origines aux indépendances qui, pour une écrasante majorité, ont été obtenues en 1960. Elle voit naître la prise de conscience de la race noire sur sa situation historique, la nécessité de la défense de ses valeurs niées ou bafouées, l’éveil de la conscience politique et le combat pour l’indépendance.
La deuxième étape est la plus courte de toutes. Elle va des indépendances jusqu’au début des années 70. Elle connaîtra l’euphorie de l’indépendance, de la liberté, sinon de la libération. C’est également la période de la responsabilité avec l’africanisation tous azimuts de la vie politique, économique et culturelle. Mais très vite, avec le coup d’état d’Étienne Gnassingbé Eyadema au Togo et de Joseph Désiré Mobutu au Congo, va surgir le spectre des dictatures et de la confiscation des libertés, qui mènera au désenchantement. Les écrivains en prennent acte rapidement. Ce qui modifie progressivement leurs thématiques et leur engagement pour la cause africaine.
La troisième étape couvre toute la période dictatoriale, à savoir 1970-1990. C’est la période des exclusions, des emprisonnements, de l’exil et de la paupérisation inexorable de l’Afrique avec son cortège de misères et de déshumanisation. Les soleils des indépendances viennent de basculer dans les violences indigènes, puis dans le cauchemar. Comme sous la colonisation, la parole littéraire, plus ou moins censurée, plus ou moins violente, s’élève pour dénoncer l’imposture, le mensonge et le nouvel esclavage. L’absurde de cette situation politique modifie profondément le style et le phrasé de ces textes qui, jusque-là s’étaient essentiellement consacrés à l’exaltation et à la célébration des valeurs du monde noir (Négritude oblige).
La quatrième et dernière étape démarre au lendemain des conférences nationales qui marquent le retour à la liberté politique, et s’étend jusqu’à nos jours. L’acte le plus symbolique de ce nouveau retour à la liberté se trouve être justement la libération de Nelson Mandela en Afrique du Sud, événement dont la portée dépasse de très loin le destin singulier de ce résistant exemplaire. C’est la chute d’un des pires bastions de la domination blanche : celle de l’apartheid. C’est également le symbole de l’abjection des dictatures, quelles qu’elles soient et d’où qu’elles viennent. L’acte soulève un immense espoir sur le continent.
Péniblement, l’Afrique tente de reprendre, cette fois-ci véritablement à son compte, l’expérience démocratique si rapidement bâclée au lendemain des indépendances. Entre-temps, le monde a changé. Les politiques d’ajustement structurels et d’aide massive à l’Afrique ont échoué à sortir l’Afrique de la misère. Les illusions de l’engagement pour la cause africaine se sont évanouies dans l’enfer des dictatures et de la gabegie due aux propres fils du continent, même si elle se fait en complicité avec les prédateurs étrangers. Par ailleurs, la mondialisation vient exacerber ce qu’il y avait de précaire et d’instable dans les rouages économiques des pays africains. Sans parler des pandémies anciennes et nouvelles qui, à côté de la famine et des guerres civiles fratricides, déciment la population. Jusqu’à ce moment massif de mort et de nihilisme, sans exemple dans l’histoire africaine : le génocide rwandais…
Devant ce qui apparaît aux yeux de la plupart comme la trahison des intellectuels, les écrivains renoncent à leur rôle de porte-paroles et de guides des masses africaines. Chacun se retire dans son univers intérieur pour développer une parole singulière et individuelle. Une parole qui, souvent, aborde de nouveaux thèmes et prend ses distances avec tous les mythes qui ont nourri l’imaginaire littéraire jusque-là. C’est la raison pour laquelle nous avons prévu des entrées d’un autre type à ce parcours littéraire, à savoir les constellations thématiques. Celles-ci permettent un autre type d’approche, moins chronologique mais plus proche de la réalité littéraire de ces 30 dernières années, à savoir une diversification impressionnante de thématiques, d’écritures et de parcours de vie chez les écrivains africains, dont la moindre n’est sans doute pas la production littéraire des diasporas africaines, installées à Paris, à Londres, aux Etats-Unis, etc.
Dans un souci essentiellement didactique, voici les constellations thématiques retenues à ce jour :
1) Tradition & modernisme
2) Formation & Initiation
3) Lien social
4) Question identitaires
5) Violence : dictature, abus, déséquilibres
6) Perte des valeurs & déchéances
7) Voyage
8) Récits de vies
9) Questions sociétales (Environnement, homosexualité, polygamies, tribalisme, nouvelles religions…).
Ces constellations se veulent innovantes dans la mesure où elles se proposent de donner, le plus possible, la parole aux écrivains eux-mêmes afin qu’ils nous parlent de leur travail d’écriture, de leur métier et de leur parcours culturel.
Ces constellations doivent pouvoir éclairer le lecteur sur la circularité des œuvres et des auteurs, dans une hybridation et une mobilité autant culturelles que géographiques. Elles mettront également en évidence l’épineux problème du lectorat « naturel » des œuvres africaines.
Il reste évident que ces quelques lignes du présent cours ne donnent qu’une pâle idée de ce qu’est devenu, en si peu de temps, le champ littéraire africain. C’est dire donc que le lecteur ou l’apprenant devra considérer la lecture assidue des œuvres comme le fondement même et l’issue obligée de cette formation, car si ces pages donnent bien quelques balises utiles pour ce faire, il faut se dire qu’aucune exégèse, aucun commentaire, si brillants soient-ils, ne pourront jamais remplacer le contact direct avec les œuvres. Pour ce faire, les chroniques littéraires proposées çà et là au fil du parcours peuvent constituer d’excellentes suggestions de lecture.
A la fin de la leçon, l’élève doit être capable de :
1. Expliquer pourquoi et comment certains pays africains ont été libérés tardivement ;
2. Connaître quelques grandes figures de la lutte politique africaine ;
3. Discuter du rôle de l’OUA en Afrique postcoloniale ;
4. Expliquer les causes et les conséquences de l’intervention de l’armée dans la vie politique.
L’histoire politique de l’Afrique postcoloniale est très mouvementée. Elle est marquée tantôt par des continuités tantôt par des ruptures avec l’ordre colonial et l’impérialisme. C’est l’Afrique des mouvements de libération pour une indépendance totale du continent. C’est l’Afrique dont les leaders veulent bâtir un Etat continental et de grands ensembles régionaux mais préfèrent ne pas toucher aux frontières héritées de la colonisation. C’est l’Afrique dominée par la Guerre Froide et divisée entre le Bloc occidental capitaliste et le Bloc de l’est communiste. C’est l’Afrique des crises politiques récurrentes réglées par des coups d’Etat militaires ou par des conférences nationales et par la volonté de changement démocratique.
L’année 1960 a été appelée « année de l’Afrique », en fait année des indépendances africaines. Quelques pays étaient déjà indépendants avant 1960 (Soudan en 1956, Ghana en 1957, Guinée en 1958), quelques autres le furent au courant de l’année 1960 (Cameroun, Congo-Brazzaville, République Démocratique du Congo, Gabon, Tchad, République Centrafricaine, Somalie, Tanganyika) et 26 autres le furent encore après cette date. Si le président tanzanien Julius Nyerere et le président kenyan Jomo Kenyatta, ont négocié avec la puissance coloniale britannique, la plupart des pays africains ont accédé à l’indépendance par la violence.
La crise congolaise de 1960, avec l’assassinat macabre du Premier Ministre Patrice Lumumba et les sécessions du Katanga et du Sud Kasaï, servent de prétexte pour le Portugal et l’Union sud-africaine, qui estiment qu’il est trop tôt pour confier la responsabilité politique aux Africains. Entre 1960 et 1963, c’est dans les territoires, qui restent encore à décoloniser, que la dynamique révolutionnaire domine.
L’Afrique du Sud poursuit, sans désemparer, sa politique d’apartheid, c’est-à-dire, de ségrégation raciale, caractérisée par une discrimination des Noirs et des métis par les Blancs. Il y a dans les parcs des bancs qui sont interdits aux Africains ; les salles d’attente et les guichets, dans les gares, sont séparés ; l’accès aux professions bien rémunérées sont quasi impossible. La police tue sans pitié des centaines des Noirs lors des grèves et des opérations de l’ordre, par exemple, la tuerie de Sharpville en 1960. La plus active des associations des protestataires contre l’apartheid est l’African National Congress (A.N.C.), créé en 1912 et dont le chef est en 1952, Albert J. Luthuli. L’ANC voit émerger, plus tard, des figures célèbres comme Nelson Mandela, premier président noir de l’Afrique du Sud.
En Angola, les révolutionnaires eux-mêmes ne sont pas unis. Il y a d’une part l’UPNA (Uniao dos populacoes de Angola : Union des Populations de l’Angola) dirigé par Holden Roberto, qui devient, en 1962, le FNLA (Frente National de Libertaçao de Angola : Front National de Libération de l’Angola et d’une part le Movimento Popular de Libertaçao de Angola (Mouvement Populaire de Libération de l’Angola. En 1966, Jonas Savimbi quitte le FNLA pour créer l’UNITA (Uniao Nacional par Independancia Total de Angola : Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola). Au Mozambique, Eduardo Mondale crée, en 1962, le mouvement indépendantiste FRELIMO (Front de Libération du Mozambique) qui mène à partir de 1964, la lutte armée pour la libération du pays, avec l’appui de l’Union Soviétique et de la Chine. Les colonies portugaises n’accèdent à l’indépendance qu’après 1970 : Guinée-Bissau (1973), Mozambique (1975), Angola (1975).
Les territoires sous mandat belge, le Rwanda et le Burundi obtiennent leur indépendance le 1er juillet 1962, la plupart des colonies anglaises accèdent à l’indépendance entre 1961 et 1976.

A la fin de l’année 1973, dans les townships d’Afrique du Sud, sous l’impulsion de Steve Biko (mort en prison le 12 septembre 1977) travailleurs, artistes, éditeurs et étudiants s’associent pour créer un vaste Mouvement de la Conscience noire (Black Consciousness Movement), qui se définit comme « un état d’esprit, un mode de vie qui rejette les valeurs qui font des Noirs des étrangers sur leur propre terre, qui promeut l’autodéfinition plutôt que la définition après les autres, qui considère l’unité de groupe comme la clé pour prendre le pouvoir politiquement et économiquement. Ce mouvement réclame une indépendance des Noirs en proposant de construire une théorie politique permettant au peuple de passer à l’action. Pour y parvenir, il convient de former des intellectuels pétris de la culture populaire, prêts à mener des actions d’éducation populaire, sans avoir besoin nécessairement d’une organisation autour d’eux.
Après la Seconde Guerre Mondiale, la Guerre Froide commence avec la division du monde entre le bloc capitaliste à l’Ouest et le bloc communiste à l’Est. Aussi bien Washington que Moscou soutiennent des mouvements de libération en Afrique. Les clivages idéologiques soutiennent un jeu d’alliances comme marqueur d’identités politiques.
Dans ses nombreux écrits, Frantz Fanon insiste constamment sur la nécessité pour tout mouvement de libération, pour tout gouvernement d’avoir une doctrine, des objectifs, et un programme afin de pouvoir expliquer au peuple où il va et comment il va y aller. Il n’y a pas de politique sans idéologie. Celle-ci offre un éclairage, des moyens d’analyse permettant de cerner les réalités de la société.
Pour Frantz Fanon, l’Afrique a besoin d’une pensée neuve et originale susceptible de libérer le continent de toutes les contraintes, de toutes les répressions, de toutes les aliénations et de toutes les dominations : colonialisme, impérialisme, néo-colonialisme économique et culturel. Il s’agit d’une société fondamentalement libre et égalitaire, non répressive et non autoritaire.
Le socialisme africain signifie, pour lui, le choix d’un régime tout entier tourné vers l’ensemble du peuple, basé sur le principe que l’homme est le bien le plus précieux. Le socialisme africain s’oppose à l’impérialisme qui est un processus historique, économique et politique de domination et d’exploitation par lequel certains pays (pays capitalistes) ont été en mesure de se développer dans le même temps où d’autres (pays colonisés) stagnaient et régressaient.
Trois groupes idéologiques se sont formés, à savoir : le Groupe de Brazzaville, le Groupe de Casablanca et le Groupe de Monrovia. Le Groupe de Brazzaville est créé en décembre 1960 par douze anciennes colonies françaises : Congo-Brazzaville, Côte d’Ivoire, Sénégal, Mauritanie, Haute-Volta, Niger, Dahomey, Tchad, Gabon, République Centrafricaine, Cameroun, Madagascar. Ils signent la naissance de l’Union Africaine et Malgache (UCAM) qui deviendra OCAM (Organisation Commune Africaine et Malgache en 1965). Ce bloc politique des « modérés » confirme sa réticence à rompre avec la France et rompt avec l’objectif de création d’un regroupement continental. Sur invitation du Maroc, les pays africains « progressistes » se réunissent en conférence à Casablanca, en janvier 1961, et crée le Groupe de Casablanca, composé du Ghana, de la Guinée, du Mali, de la RAU (Egypte et Syrie) et la Lybie. Ils condamnent unanimement le colonialisme et l’apartheid mais restent divisés sur d’autres dossiers. La Charte de Casablanca établit un comité politique réunissant tous les chefs d’Etat, un comité économique réunissant les ministres des finances, un comité culturel réunissant les ministres de l’éducation et un commandement suprême réunissant les états-majors des pays membres. Le Groupe de Monrovia est un élargissement du Groupe de Brazzaville qui bénéficie du renfort de huit pays : Libéria, Nigéria, sierra Leone, Somalie, Ethiopie, Lybie et Tunisie. Sur initiative du Président Léopold Senghor, la conférence a lieu à Monrovia, le 8 mai 1961. Le Groupe de Monrovia est plutôt réformiste et individualiste de l’indépendance. Ce grand rassemblement plaide pour la non-ingérence dans les affaires internes et pour le maintien des frontières coloniales. Le Groupe de Monrovia est présenté comme proche des Etats-Unis.

Il convient de noter que l’on est en face de trois mouvances : la mouvance radicale de Nkrumah, (« nous devons nous unir dès maintenant ou périr »), un « courant d’évolution régionale par étapes », c’est-à-dire une mouvance gradualiste, un régionalisme incarné par des personnalités comme Léopold Sedar Senghor et Julius Nyerere, et un « courant défaitiste, collaborationniste et capitulard » autour de l’axe Monrovia-Abidjan-Lagos-Tananarive. Ces trois courants ont rendu urgente la création d’une organisation continentale ouverte à tous les Etats africains.
Léopold Sedar Senghor a pris à corps le concept de « négritude », défini par Aimé Césaire, et la circonscrit comme un ensemble de valeurs de civilisation du monde noir. C’est l’ensemble des qualités, des valeurs du monde noir. La négritude, c’est un Neger-Sein (ETRE-Nègre) actif et non passif.
Le Président tanzanien, Julius Nyerere développe la philosophie politique de l’Ujamaa (Self-reliance) qui est une idéologie du développement fondée sur les principes du socialisme et de l’autosuffisance. Il s’agit d’un socialisme qui met l’accent sur l’égalité des chances et sur la nécessité de réduire l’injustice sociale.
Face aux clivages idéologiques, certains chefs d’Etat et de gouvernement ont affiché un comportement atypique. Le politologue Moncef Djaziri a qualifié de chefs d’Etat dissonants, des chefs d’Etat qui, par leurs discours de rupture, comportements et décisions spécifiques, produisent des perturbations dans le système international. Ils ont institué des régimes politiques et ont initié des pratiques marquées par des aspects spécifiques qui les éloignent des conceptions politiques des grands modèles dominants ; ils se situent donc clairement aux antipodes des modèles occidentaux. A l’image des sons musicaux dissonants, qui produisent une sensation auditive désagréable, les chefs d’Etat dissonants émettent un message qui troublent les efforts visant à réaliser l’harmonie dans le système international. Ces chefs sont, en fait, porteurs de visions différentes que celles qui sont en vigueur. Ces leaders ou chefs d’Etat ou de gouvernement jouissent de la légitimité populaire ou révolutionnaire. On peut citer les figures de proue suivantes : Ahmed Ben Bella, Kwame Nkrumah, Patrice Lumumba, Gamäl abdel-Nasser , Thomas Sankara et Mo’ammar al-Qadhafi, Mobutu et surtout Nelson Mandela.
Chez ces chefs d’Etat dissonants, on peut constater une volonté de différenciation qui résulte de l’histoire de la colonisation et de ses effets, en particulier de la lutte acharnée et systématique des puissances colonialistes en vue de tenter d’effacer les cultures indigènes. Leur action politique est dictée par la détermination de défendre la dignité bafouée par la colonisation. C’est dans cette volonté d’autochtonisation qu’il faut inscrire le « Consciencisme » de Nkrumah, le modèle nassérien d’égyptianisation », le « modèle Jamâhîriyen » de Qadhafi.
Kwame Nkrumah, l’auteur philosophe du « Consciencisme », fut appelé l’Osagyefo (le Messie), change le nom de son pays de Gold Coast (Côte d’Or) en Ghana, pour des raisons suivantes : « Ce pays va s’appeler Ghana parce que ce nom est profondément enraciné dans l’histoire ancienne de l’Afrique Occidentale, parce qu’il parle à l’imagination de la jeunesse africaine, parce qu’il rassemble. Il faut célébrer la grandeur et les hauts faits d’une civilisation que nos ancêtres ont fait s’épanouir bien des siècles avant la pénétration européenne et le partage colonial de l’Afrique. »

Le Président Joseph-Désiré Mobutu se révèle être le rempart contre le communisme en Afrique centrale, étant donné que la plupart des pays qui entourent son pays sont de mouvance socialiste. Il affirme que son pays n’est ni à gauche, ni à droite et ni même au centre. Comme Nkrumah, il change, en date du 27 octobre 1971, le nom de son pays de « République Démocratique du Congo », en « République du Zaïre », habité par des citoyens zaïrois. Le fleuve « Congo » devient le fleuve « Zaïre », la monnaie également. La révolution zaïroise interdit les prénoms chrétiens et le port des costumes, des jupes et des cravates. A la place, les hommes portent « l’abacost’ et les mamans zaïroises le pagne. Lui-même se nomme désormais Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Wazabanga. Il considère son parti unique, le M.P.R. (Mouvement Populaire de la Révolution) comme une « Eglise », dont lui-même est « Le Président Fondateur du M.P.R. », « Le Messie » ; Il aime se faire appeler le « Guide de la révolution zaïroise ». L’idéologie du parti est le « Mobutisme », c’est-à-dire l’ensemble des enseignements des pensées et actions du Président-Fondateur du M.P.R. » et la philosophie politique : « Le recours à l’authenticité » : « Nous voulons être nous-mêmes et non pas ce que les autres veulent que nous soyons. » Mobutu explique la philosophie de l’authenticité de la manière suivante : « L’authenticité est une prise de conscience du peuple zaïrois de recourir à ses sources propres, de rechercher les valeurs de ses ancêtres, afin d’en apprécier celles qui contribuent à son développement harmonieux et naturel ; C’est le refus du peuple zaïrois d’épouser aveuglément des idéologies importées. C’est l’affirmation de l’homme tout court, là où il est, tel qu’il est, avec ses structures mentales est sociales propres. » (Mobutu, Discours, allocutions, messages, New York, 4 octobre 1974). Cette philosophie, inspirée du Consciencisme de Nkrumah, est une remise en question de la décolonisation comme base de la décolonisation mentale et prône le culte de la personnalité du chef, en se fondant sur les valeurs anciennes.
Le 27 avril 1994, Nelson Mandela, Président de l’A.N.C., est élu premier président noir d’Afrique du Sud avec 62% des suffrages, Lors de sa prestation de serment, le 10 mai 1994, il déclare que son pays vient enfin d’atteindre l’émancipation politique et promet que plus jamais, ce beau pays ne connaîtra encore l’oppression d’un homme par un autre et s’engage à libérer son peuple de la servitude, de la pauvreté, des privations, des souffrances, du sexisme et des autres discriminations.
Il convient de noter enfin que certains chefs d’Etat cherchent à singer les anciens dominateurs ou à se venger d’eux. Ce fut le cas du Président centrafricain Jean-Bedel Bokassa qui se fait consacrer Empereur, en imitant le sacre de l’Empereur Napoléon Bonaparte et du Général Idi Amin Dada, de l’Uganda, qui se fit transporter en tipoy par des Britanniques comme ses ancêtres l’ont fait jadis sous la domination coloniale.

Sur invitation et sous la présidence de l’empereur Hailé Sélassié, trente chefs d’Etats et de gouvernement africains participent, du 22 au 25 mai 1963, à Addis-Abeba, à la conférence constitutive de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA). A sa création, cette institution a pour objectifs de renforcer l’unité et la solidarité entre Etats voisins ; coordonner et intensifier leur coopération et leurs efforts pour offrir de meilleures conditions d’existence aux peuples d’Afrique ; défendre leur souveraineté, leur intégrité territoriale et leur indépendance ; éliminer le colonialisme en Afrique sous toutes ses formes; et favoriser la coopération internationale en tenant compte de la Charte des Nations Unies et de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.
Dès sa création, l’OUA est déterminée à éradiquer le colonialisme et la discrimination raciale. Elle est en quête de l’unité politique et économique. Elle accorde une place essentielle au règlement pacifique des conflits interafricains. Une Commission de médiation, de conciliation et d’arbitrage est mise en place à cet effet, mais ses moyens sont limités à telle enseigne que l’organisation est parfois obligée de recourir à des Conseils des Sages ou Comités ‘ad hoc’ pour tenter de trouver des solutions aux différends. Une Charte africaine des droits de l’homme et des peuples est adoptée au Sommet de 1981 à Nairobi, et conduit à la création en 1987 de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples. L’OUA s’implique également dans des questions liées au développement et à la coopération économique.
Sur initiative du Président libyen Moammar Qadafi, un sommet extraordinaire est convoqué à Syrte (en Libye) pour décider du remplacement de l’OUA par une nouvelle organisation appelée Union Africaine (UA), officiellement lancée le 9 juillet 2002, avec pour priorité d’accélérer et d’approfondir le processus d’intégration économique et politique sur le continent. L’Acte Constitutif de l’UA est inspiré, dans ses organes et ses institutions, du modèle de l’Union Européenne. La vision de l’UA est de « bâtir une Afrique intégrée, prospère et en paix, dirigée par ses citoyens et constituant une force dynamique sur la scène mondiale ». Contrairement à l’OUA, qui défendait le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats, l’UA opte pour le principe de non–indifférence quipermet d’ordonnerdesinterventions militaires dans des circonstances graves (crimes de guerre, génocide, crimes contre l’humanité).
La frontière, c’est la limite d’un espace où s’exerce l’activité humaine ; c’est aussi un tracé qui délimite le territoire d’un Etat.
En Afrique ancienne, on trouve plusieurs types de frontières séparant des groupes humains selon leur mode de vie : séparation des peuples de la forêt et des peuples de la savane, zones de séparation des pasteurs nomades et des agriculteurs sédentaires, délimitation précise des terres d’un village, d’un clan ou d’une chefferie, délimitation fluide et variable du territoire d’un empire ou d’un royaume.
La Conférence, qui se tient à Berlin du 15 novembre 1884 au 26 février 1885, n’a pas pour objet de partager l’Afrique en Etats mais elle a plutôt reconnu des ‘’zones d’influence’’ ou mieux des « sphères d’influence abstraites découpées au cordeau ». L’occupation effective du territoire se fait conformément au « principe de l’impérialisme », selon lequel la puissance établie sur la côte doit progresser vers l’intérieur du continent et s’arrêter là où elle rencontre une autre puissance. La prise de possession effective du territoire, pour être reconnue, doit être notifiée aux autres puissances.
La démarcation des frontières des Etats se fait progressivement. Elle suit l’occupation effective du territoire. En effet, jusqu’à la veille des indépendances africaines, les puissances coloniales continuent à négocier au sujet des frontières pour des raisons économiques ou à cause des difficultés d’encadrement administratif efficace des populations frontalières et surtout du contrôle des flux migratoires.
Les frontières d’Afrique, héritées de la colonisation, ont mauvaise presse parce qu’on les qualifie d’arbitraires, artificielles et absurdes, poreuses et subverties, indéfendables et non défendues. Ces lignes de démarcation seraient responsables de nombreux conflits et du mal-développement.

Bien que ces frontières ne tiennent pas toujours compte des données ethniques et linguistiques, elles sont déclarées inviolables. En effet, se référant au paragraphe 3 de l’article III de la Charte de l’OUA de 1963 relatif au respect de la souveraineté et de l’intégrité de chaque Etat et de son droit inaliénable à une existence indépendante, la déclaration du Caire du 21 juillet 1964 engage les Etats membres à « respecter les frontières existant au moment où ils ont accédé à l’indépendance. » C’est ce que l’on appelle le principe d’intangibilité des frontières héritées de la colonisation. » Ce principe d’inviolabilité met fin à l’ambition unitaire de Nkrumah mais il est globalement respecté jusqu’à présent.
Il convient de noter que l’on fait bon usage des frontières africaines parce qu’elles sont subverties, travaillées et utilisées par les sociétés comme une ressource, et qu’elles ne sont pas perçues comme un obstacle. La non-coïncidence entre les grandes aires linguistiques, les bassins économiques et les découpages étatiques, modifie l’usage de la frontière linéaire et favorise un continuum frontalier. Les fleuves et les lacs ne sont pas des barrières mais plutôt des voies de passages qui favorisent les contacts entre peuples. L’Afrique est un continent polyglotte mais le caractère transnational de certaines langues officielles, régionales et véhiculaires sur les quelques deux mille langues vivantes recensées, favorise des réseaux d’échanges et de communication. De plus, l’Afrique est un continent marqué par une intense circulation interne, aux échelles locale et régionale, fondée sur les complémentarités entre régions côtières et intérieures : entre zones d’élevage et aires de production vivrière, entre zones de production agricole et marchés urbains. L’animation des bordures combine des échanges de produits de base, des trafics plus ou moins licites, et des flux frauduleux et de contrebande institutionnalisée. Tout un monde vit du trafic frontalier : marchands et transporteurs, douaniers et militaires, à telle enseigne que les aires transfrontalières sont marquées par une haute intensité d’échange, lieux de passage entre marchés enclavés et marchés mondiaux. Toute cela favorise l’intégration du commerce régional et des services.
Immédiatement, après l’indépendance, l’armée se fait remarquer, par le déclenchement des mutineries, des sécessions et des rébellions et empêche les jeunes Etats de faire calmement l’expérience démocratique.
On a dénombré en Afrique entre 1960 et 1990, plus de 300 coups d’Etat réussis et ratés. C’est à partir de 1965 et de manière régulière jusqu’aux années 1975 que ce phénomène atteint une contagiosité étonnante à telle point qu’à certaines périodes, il ne se passe pas de semaine, parfois même de jour où l’on apprend que quelque part dans le monde, l’armée a pris les choses en mains. Après cette date, on constate une légère accalmie ponctuée de coups de force çà et là jusqu’au début du XXIe siècle.
Au moment de la prise du pouvoir, l’armée avance toujours un prétexte curatif : l’Etat est malade de ses politiciens et voici que l’armée vient apporter le moyen magique pour guérir l’Etat, restaurer l’autorité de l’Etat, redresser l’économie et reconstruire la nation. Dès que tout cela sera réalisé, elle retournera à la caserne.
Les officiers ont toujours évité la démocratie et ont instauré le parti unique, rassemblant tous les citoyens sous un large mouvement de masse, placé sous la direction d’un chef qui concentre tous les pouvoirs entre ses mains.
La plupart des Etats africains, à l’exception de quelques rares pays comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire, la Tanzanie, le Kenya et le Botswana, ont connu des interventions militaires sous forme de mutineries ou de coups d’Etat réussis ou de tentatives de coups d’Etat échouées, de mutineries ou de guérillas. Nombreux coups d’Etat ont été opérés en Afrique, entre 1960 et 1975, lorsque l’armée a décidé de prendre le pouvoir en déposant violemment ou par la ruse les dirigeants en exercice
Alors qu’il y a des pays où l’armée n’est intervenue qu’une seule fois, d’autres pays ont connu plusieurs interventions, le nombre de coups d’Etat variant entre deux et cinq, parfois deux fois la même année. Des raisons institutionnelles, économiques, idéologiques, ethniques, des ambitions personnelles, etc., semblent avoir motivé la multiplicité de ces interventions.
Les pères de l’indépendance ont glissé facilement du multipartisme vers le parti unique parce qu’ils laissent croire à l’opinion que le multipartisme ne sert pas la cause de l’unité nationale et que le parti unique aide à dépasser les querelles tribales. Les régimes militaires ont toujours été autoritaires. De même après la prise du pouvoir, le premier geste des régimes militaires a toujours été celui d’interdire les partis politiques, de limiter les libertés du peuple et de museler les opinions, soi-disant, rétablir l’ordre et la paix. Dans certains pays, comme le président guinéen Sékou Touré et le président zaïrois Mobutu, on institue le parti unique en parti-Etat, une machine politique s’identifiant à l’Etat lui-même.
Durant la Guerre Froide, la plus grande partie de l’Afrique est composée de pays dont les systèmes de gouvernement sont autoritaires, à parti unique, étouffant les libertés fondamentales et les droits humains. Avant la chute du mur de Berlin en 1989, seuls deux pays ont des systèmes démocratiques institutionnalisés : le Botswana et l’île Maurice. Dans la plupart des autres pays, on constate une démocratie de façade, avec des élections organisées comme des rituels visant à perpétuer le règne des personnes au pouvoir, qui se considèrent comme indispensables et jouent avec la légalité pour rester indéfiniment au pouvoir.
Après la chute du mur de Berlin, qui marque la fin de la Guerre Froide, des conférences nationales sont organisées, dans les années 1990, afin d’en finir avec les coups d’Etat et les crises politiques récurrentes, et comme espace palabrique, un espace public de prise de parole sur des questions d’intérêt national, un moment de révision de la constitution et de résolution des conflits. C’est le Président Mathieu Kerekou du Bénin qui organise la première Conférence nationale (du 19 au 28 février 1990) présidée par un évêque. Elle n’est pas souveraine à l’origine mais elle se déclare tout de suite souveraine, en fait comme un pouvoir constituant original, une structure institutionnelle génératrice de nouveaux pouvoirs capables d’instaurer la démocratie et dont les décisions sont opposables à tous. L’expérience sera reprise au Gabon (27 mars au 19 avril 1990), au Congo-Brazzaville (25 février au 19 juin 1991), au Niger (29 juillet au 3 novembre 1991), au Mali (29 juillet au 12 août 1991), au Togo (10 juillet au 28 août 1991), au Zaïre (aujourd’hui RDC, 7 août 1991 au 6 décembre 1992) et au Tchad (15 janvier au 7 avril 1993). La plus longue est celle de la RDC qui dura 385 jours et qui inaugure une période de transition de 16 ans.

Les deux dernières décennies ont clairement montré que l’Afrique manifestait un besoin urgent d’instauration d’un ordre démocratique, grâce à des élections transparentes, aux résultats justes et crédibles, et à la mise en place des institutions capables de promouvoir le développement et la paix. Trois raisons militent pour aider à comprendre que la démocratie est importante pour l’avenir économique de l’Afrique. La première est que les démocraties du continent ont en général affiché des taux de croissance économique qui sont 30 pour cent plus rapides que ceux des autocraties. Elles sont donc mieux équipées pour créer des emplois nécessaires au fur et à mesure que la population augmente. Deuxièmement, la démocratie rend la politique et les politiques plus compétitives, plus flexibles et plus pragmatiques. Enfin, les démocraties sont plus pacifiques, c’est-à-dire mieux outillées pour résoudre les tensions et les conflits des sociétés de façon pacifique. La démocratie est le régime politique préféré des citoyens.
L’histoire de l’Afrique postcoloniale nous montre que l’indépendance de l’Afrique n’a pas été un cadeau que les colonisateurs ont offert aux peuples africains. C’est le résultat d’une lutte âpre qui s’est poursuivie jusque durant la période postcoloniale. Cette lutte contre l’impérialisme et contre le néo-colonialisme a pour ambition d’affirmer la personnalité africaine par la décolonisation mentale, politique, économique et culturelle. La lutte d’autodétermination et d’émancipation des Etats africains a souvent abouti à la fragilisation des Etats, à l’instabilité des Etats, à des guerres civiles et des coups d’Etats à répétition. L’incapacité et le manque de volonté politique des gouvernements africains à promouvoir le bien commun de leurs peuples, la mauvaise gouvernance, la privatisation et la criminalisation de l’Etat ont souvent conduit au manque de confiance des Africains vis-à-vis de leurs gouvernants et de fierté d’appartenir à leur Etat.
A la fin de la leçon, l’élève doit être capable de :
1. Expliquer les manifestations du changement culturel de l’Afrique postcoloniale ;
2. Comprendre la nécessité de préserver le patrimoine culturel africain
3. Analyser le rôle de la culture dans la construction identitaire des États africains ; ;
4. Discuter des grands événements culturels organisés en Afrique depuis 1960 ;
5. Expliquer l’apport de la culture au développement de l’Afrique.
La culture africaine est à la fois héritage ancestral et innovation moderne. Elle regroupe les coutumes, les croyances, les arts et les savoirs transmis de génération en génération. Depuis 1960, avec les indépendances, les sociétés africaines cherchent à préserver leurs traditions tout en s’ouvrant au monde moderne.
Cependant, ce développement culturel a été freiné par des crises politiques, le néocolonialisme et, en RDC particulièrement, le GENOCOST (génocide lié à l’exploitation brutale des ressources). Malgré cela, la culture demeure une force de cohésion, d’émancipation et d’affirmation identitaire.
Depuis 1960, la littérature africaine est l’un des moyens les plus puissants par lesquels les Africains ont affirmé leur identité, dénoncé les oppressions et projeté une vision d’avenir. Elle est à la fois mémoire, critique sociale et laboratoire de l’imaginaire.
Ainsi, la littérature postcoloniale africaine a contribué à décoloniser les imaginaires, donner la parole aux dominés, porter la mémoire des résistances et inscrire l’Afrique dans l’universel sans renier ses racine

Après les indépendances, les arts plastiques africains se sont diversifiés en se libérant progressivement de l’académisme colonial. Chaque région du continent a produit une école ou un courant qui exprime à la fois mémoire et innovation.
Ces écoles ont fait de l’art un espace de mémoire et de résistance, mais aussi de créativité moderne.
Depuis les années 2010, la restitution des œuvres pillées par la colonisation est au cœur des débats :
La restitution n’est pas seulement matérielle : elle constitue une reconnaissance des crimes coloniaux et une réparation morale et symbolique.
Depuis les années 1980, l’art africain s’impose sur la scène mondiale. Héritiers des traditions locales, les artistes contemporains interrogent mémoire, injustices et migrations.
L’art contemporain africain est désormais planétaire, exposé à Dakar, Venise, Londres, Paris ou New York, affirmant que l’Afrique n’est pas seulement mémoire, mais aussi innovation et créativité universelle.

L’architecture africaine contemporaine est diverse et reflète l’évolution des sociétés. On distingue :
Exemples marquants :

La sculpture africaine contemporaine se développe à partir des années 1960. Elle a deux grandes orientations :
Malgré les critiques occidentales, cet art témoigne d’une créativité authentique, d’une beauté plastique et d’une adaptation aux réalités économiques modernes.

Le 14 décembre 2021, la rumba congolaise a été inscrite par l’UNESCO sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Cette reconnaissance internationale confirme que la rumba n’est pas seulement une musique, mais un symbole identitaire et historique pour l’Afrique et sa diaspora.
Née au début du XXe siècle, la rumba s’inspire à la fois des rythmes bantous traditionnels (notamment le nkumba, danse ancestrale du bassin congolais qui symbolise l’union et la fertilité) et des sonorités afro-cubaines ramenées par les marins et commerçants via l’Atlantique. Cette fusion a donné naissance à un style musical original, à la fois enraciné dans l’Afrique et ouvert au monde.
La rumba congolaise est ainsi une mémoire partagée entre les deux Congos (Kinshasa et Brazzaville), un lien entre l’Afrique et sa diaspora, et une fierté panafricaine désormais reconnue au niveau mondial.
La musique africaine postcoloniale reflète les luttes, les espoirs et les identités des peuples. Chaque région a produit des styles devenus des références mondiales :
La musique africaine est à la fois un miroir de la société et un outil de résistance. Elle transcende les frontières et accompagne les grandes luttes de libération comme les mutations identitaires du continent.
La musique africaine ne serait pas complète sans l’apport des femmes artistes, qui ont brisé les barrières sociales et porté la mémoire et la résistance.
Ces artistes féminines ont donné à la musique africaine une dimension universelle et émancipatrice, au même titre que les grandes figures masculines.

Les arts du spectacle – théâtre, danse, performance – occupent une place essentielle dans la culture africaine postcoloniale. Ils prolongent la tradition orale et deviennent des instruments de critique sociale, de transmission de mémoire et d’affirmation identitaire.
A. Nigeria (Mbari Club, Ibadan, années 1960)
B. RDC
C. Sénégal et Afrique de l’Ouest
D. Afrique du Nord et Maghreb
E. Afrique de l’Est
F. Afrique australe
Les arts du spectacle en Afrique postcoloniale allient héritage oral et critique sociale. Ils sont un lieu de création, de résistance et de mise en scène des aspirations populaires.
Depuis les indépendances, les festivals panafricains sont devenus des moments de rencontre, de célébration et de rayonnement de la culture africaine. Ils affirment une identité commune, valorisent les artistes et constituent une diplomatie culturelle au service de l’unité africaine.
Ces festivals ne sont pas de simples événements culturels. Ils incarnent une politique de l’unité africaine, renforcent les liens entre les peuples et affirment la place de l’Afrique dans la culture mondiale.

Après les indépendances, les musées africains sont devenus des instruments de représentation nationale et de transmission de la mémoire collective. Ils ne se limitent pas à conserver des objets : ils valorisent l’identité culturelle, renforcent la conscience historique et participent aux débats sur la restitution du patrimoine pillé.
Ainsi, les musées africains sont à la fois conservatoires, symboles identitaires et espaces de justice historique.
Tableau 1 Les grands musées africains
| Musée | Ville / Pays | Date de création | Spécificités / Rôle |
| Musée National | Lusaka, Zambie | 1964 | Symbole de l’unité nationale ; retrace l’histoire de la Zambie de la préhistoire à l’indépendance. |
| Musée National | Lomé, Togo | 1975 | Présenté comme le « Togo en miniature » ; valorise la diversité culturelle du pays. |
| Musée National | Yaoundé, Cameroun | 1988 | Conçu comme un « livre d’histoire » vivant ; conserve la mémoire nationale et la diversité culturelle camerounaise. |
| Musée Dynamique | Dakar, Sénégal | 1966 | Vitrine culturelle post-indépendance ; accueille expositions africaines et internationales. |
| Musée des Civilisations Noires | Dakar, Sénégal | 2018 | Grande vitrine panafricaine ; conçu pour accueillir les restitutions d’œuvres d’art pillées. |
| Robben Island Museum | Robben Island, Afrique du Sud | 1997 (après la fin de l’apartheid) | Ancienne prison de Nelson Mandela ; site de mémoire de la lutte anti-apartheid. |
| Grand Musée Égyptien | Le Caire, Égypte | (en construction, ouverture progressive depuis 2021) | Conserve le patrimoine pharaonique ; l’un des plus grands musées archéologiques au monde. |
| Musée National | Addis-Abeba, Éthiopie | 1958 | Conserve Lucy (3,2 millions d’années) ; rappelle l’Afrique comme berceau de l’humanité. |
Parler du GENOCOST du point de vue culturel, c’est montrer que ce génocide pour des gains économiques lié au caoutchouc, aux minerais stratégiques, au coltan et au cobalt n’a pas seulement détruit des vies, mais aussi attaqué la mémoire et la créativité des Congolais. Sa violence la plus sournoise réside dans la volonté de nier l’humain et de transformer la souffrance en marchandise.
a. Une mémoire volée
Le GENOCOST a produit une fracture mémorielle : des millions de morts réduits au silence, des récits tronqués, une histoire bafouée. Derrière chaque minerai exporté se cache une mémoire de sang, et la culture devient un champ de lutte pour la rappeler.
b. L’art comme résistance
Malgré l’absence de mémoriaux officiels, les artistes ont fait de leurs œuvres des tombeaux symboliques. Peinture, musique, littérature et théâtre incarnent une contre-mémoire insurgée qui dénonce à la fois l’ancien colonisateur, les multinationales et les élites complices.
c. Une culture face à la marchandisation
Le GENOCOST tue doublement : par les vies perdues et par la réduction de la culture à un produit. On célèbre la rumba ou l’art congolais sans reconnaître qu’ils portent les stigmates d’un peuple meurtri. L’hypocrisie mondiale consiste à admirer ces créations tout en fermant les yeux sur les cadavres derrière chaque gramme de coltan.
d. Le devoir de mémoire
Intégrer le GENOCOST dans la culture, c’est refuser l’oubli et transformer la mémoire en outil de résistance. Tant que les Congolais chantent, peignent et racontent, le génocide économique ne pourra pas effacer leur histoire.
L’Afrique postcoloniale a produit une culture foisonnante : la littérature a décolonisé les esprits, les arts plastiques ont affirmé l’identité visuelle et posé la question des restitutions, la musique portée par la rumba a uni et mobilisé les peuples, les festivals et musées ont projeté une fierté panafricaine. Avec le GENOCOST, la culture africaine devient aussi un espace de mémoire et de dénonciation. Malgré les crises et les entraves néocoloniales, elle reste une arme de résistance et un moteur de renaissance.
Depuis 1960, l’Afrique postcoloniale a connu un essor culturel majeur. La littérature s’est émancipée, les arts plastiques se sont diversifiés à travers plusieurs écoles, la musique est devenue un miroir de la société, le théâtre un lieu de critique sociale, et les festivals panafricains ont affirmé l’unité culturelle. Les musées symbolisent la mémoire nationale. Malgré les crises, la culture demeure un pilier de développement et d’affirmation identitaire.
A la fin de la leçon, l’élève doit être capable de :
En 1960, plus de 17 pays africains accèdent à l’indépendance. Cet élan d’émancipation nourrit de grands espoirs : les économies, jusque-là organisées pour servir les métropoles coloniales, doivent désormais répondre aux besoins des populations africaines. Mais la réalité est contrastée :
Entre crises et innovations, entre dépendance et espoir d’autonomie, l’économie africaine oscille depuis 60 ans entre vulnérabilités et dynamiques de transformation.
La décolonisation s’accompagne d’un ralentissement de la croissance économique en Afrique à cause des crises mondiales. Les jeunes Etats font face à des structures désarticulées de l’économie dans la mesure où ils ont hérité de la colonisation une production extravertie pour alimenter les marchés extérieurs des métropoles des anciens pays colonisateurs.
Ensuite, les prix des matières premières d’exportation diminuent alors qu’ils sont leur source de revenu. Cette situation va impacter négativement les ressources publiques et les dépenses d’investissement au moment où la population augmente sensiblement. Le PIB par habitant est aussi affecté. Comme l’Afrique ne peut résoudre ses propres problèmes sans recourir à l’assistance des pays industriels, elle est obligée de signer des conventions de partenariat avec les pays européens et d’entretenir des relations de coopération bilatérale. Il en résulte la caractéristique majeure de la dépendance de l’Afrique vis-à-vis de l’Occident.
Le développement de l’Afrique se trouve bloqué parce que le continent attire peu d’investissements étrangers, plus ou moins 3% du total mondial entre 1965 et 1983. Le pouvoir d’achat de la population surtout celle de l’Afrique subsaharienne est généralement très médiocre. Les syndicats des travailleurs naissent partout dans le monde professionnel pour protéger les intérêts des travailleurs. On assiste à des explosions de grèves souvent violemment réprimées comme à Durban en Afrique du Sud en 1983, puis en 1980.
Les villes et les centres urbains connaissent une explosion démographique due à plusieurs facteurs : des taux d’accroissement naturel élevé, un afflux important des bras inemployés en provenance des campagnes, la misère dans les campagnes qui a provoqué l’exode rural massif, le manque de terre, le mirage de l’argent dans les villes, etc. Mais comme le taux d’absorption des travailleurs par le monde professionnel atteint à peine 20% de la population active, les villes africaines sont ainsi devenues des lieux de développement et/ou d’actualisation des activités économiques informelles pour la survie. La situation économique déplorable conduit à des taux élevés de réfugiés économiques.
Le secteur agropastoral comprend l’agriculture et l’élevage. L’agriculture est l’épine dorsale de l’économie africaine et occupe plus ou moins 80% de sa population. Mais, l’Afrique souffre de son isolement à cause du retard technologique. Les politiques agricoles et le développement du monde rural ont été hérités de la colonisation. Le continent africain continue à pratiquer généralement une agriculture d’exportation pendant que les Africains eux-mêmes ne produisent pas assez de denrées de base comme les céréales, la viande, les tubercules pour couvrir totalement leurs besoins. Les facteurs à l’origine de cette situation sont, entre autres, la croissance démographique, l’évolution des modes de consommation, le délabrement de l’infrastructure agricole, l’absence de la motivation des agriculteurs locaux, etc.
Dans certains pays, la plantation coloniale a plus ou moins disparu après l’indépendance (Algérie, Kenya, Angola et Mozambique). Ailleurs, les plantations de sisal, café, thé, tabac, etc., continuent à être exploitées (Tanzanie, Kenya, etc.). En Zambie, la production agricole commerciale s’est poursuivie après l’indépendance. L’ancienne Afrique australe britannique continue à exporter ses produits agricoles, notamment le maïs à destination de la RDC. Mais les plantations n’ont pas beaucoup contribué à réduire la pauvreté dans les milieux ruraux dans certains pays d’Afrique.

La production agricole est confrontée à plusieurs contraintes environnementales et humaines. La progression du désert (55% du territoire africain sont menacés), la dégradation des sols, la destruction de la couverture forestière sont les causes principales des résultats médiocres de la production agricole et de la pauvreté observée dans les milieux ruraux entre 1960 et 1980. A ces contraintes écologiques s’ajoutent des contraintes liées à l’homme. On observe des migrations massives des personnes adultes masculines qui quittent les milieux ruraux vers les centres urbains et les villes à la recherche de l’emploi dans les industries et les services. Dans certains autres pays, les guerres affectent surtout les milieux ruraux et poussent des milliers de populations à se réfugier dans d’autres pays.
L’augmentation de la population rurale a aussi un impact négatif sur la production à cause de l’utilisation excessive des sols à certains endroits. C’est le cas au Kenya, au Rwanda, en Ethiopie, en Tanzanie et en Egypte. L’utilisation des techniques modernes contribue aussi à la détérioration brutale de l’environnement dans certaines régions. La plupart des agriculteurs africains pratiquent les cultures pluviales hormis les grandes exploitations modernes mécanisées.
Entre 1960 et 1980, la production agricole par rapport à la population dans 35 pays africains donne des résultats contrastés. Certains pays ont augmenté leur production agricole totale et la production vivrière par habitant (Swaziland, Côte d’Ivoire, Cameroun, Burundi, Rwanda et Malawi), d’autres ont assisté à la stagnation de leur production (Ghana, Nigéria, Tchad, Tanzanie, Congo), d’autres enfin ont augmenté leurs productions agricoles totales et vivrières plus vite que leurs populations (Botswana, Soudan). D’autres pays, notamment ceux du Sahel, ont connu des baisses de leurs productions à cause des périodes de sécheresse (Mauritanie, Mali, Sénégal, Tchad, etc.).
Les cultures du coton, d’arachides, du café et du Cacao ont dévasté des régions entières, compromettant ainsi la culture vivrière.
Quant à l’élevage, il tient une place très réduite dans l’économie Africaine. La pêche industrielle par contre, est en progression dans les états côtiers.
Pour assurer ses productions agropastorales, industrielles et minières et certains services du tertiaire, l’Afrique a besoin des sources énergétiques. Dans l’ensemble, l’Afrique fournit 40% d’énergie mondiale. D’autres sources d’énergie sont :
-Le Pétrole et Gaz naturel
Le pétrole est exploité dans beaucoup de pays africains : Nigeria, Algérie, Gabon, Egypte, Angola, Libye, R.D.C., Congo Brazza, etc. l’Afrique fournit à elle seule près de 12% de la production mondiale du pétrole mondial et 10% des gaz naturels. La production pétrolière africaine a considérablement augmenté depuis les années 1990. En 2005, 50% des exportations africaines sont constituées par le pétrole. Entre 2000 et 2008, la production a augmenté de 25% pour atteindre 12% de la production mondiale. L’Angola est devenue au mois d’avril 2008, le premier producteur africain et a ravi ainsi la première place au Nigeria à cause de l’insécurité dans le delta du Niger. De 1980 à 2005, le nombre des pays africains producteurs du pétrole est passé de neuf (1980) à 11 (1997), à 15 (2002) et à 17 (2005). En 2010, l’Afrique fournissait le tiers de la production mondiale.

Mais malheureusement, la production du pétrole a partout enrichi une minorité d’individus et n’a pas permis le décollage économique. Elle a par contre détruit une agriculture jadis florissante (Algérie, Nigeria), provoquée la corruption, les gaspillages et les pénuries. C’est ainsi que, par exemple, l’Angola qui a gagné plus de 30 milliards de dollars en 2006 grâce à ses exportations pétrolières, voit plus de 70% de sa population vivre avec moins de 2 dollars par jour et un enfant sur quatre y meurt avant l’âge de cinq ans faute de soins
En RDC, le pétrole est produit dans la province du Kongo Central. Mais, il n’est pas adapté aux besoins locaux. Il est exploité par la société Congo Italienne de Raffinage (SOCIR). Le gaz naturel en RDC est en réserve dans les lacs Kivu, Albert, etc.
En dehors du pétrole et du gaz naturel, l’Afrique fournit plus ou moins 40% des réserves mondiales d’hydroélectricité. Les sites privilégiés sont :
L’électricité en RDC est surtout d’origine hydraulique, produite par une vingtaine de barrages dont les plus importants sont : Inga, Mwadingusha, Nzilo, Zongo, etc.
Malheureusement, beaucoup d’Africains n’ont pas accès à l’électricité. 200 millions en 1970, 500 millions en 2002. Or, en 30 ans des dizaines de millions des Kilomètres de lignes ont été tirés.
L’Afrique offre au monde 70% de minerais du Fer, très abondant mais non exploité et négligé. On le trouve au Liberia, en Mauritanie, en RDC, etc. L’Afrique produit aussi le cuivre, le zinc, le manganèse, le plomb, le chrome, la bauxite, le cobalt, l’uranium, l’étain, l’aluminium, l’or, le diamant, etc. En RDC, les ressources du sous-sol sont abondantes et variées et représentent environ 80% des exportations.
Mais, les économies basées sur les matières premières sont vulnérables, car elles reposent sur la vente de ces matières dont l’Afrique ne contrôle pas les cours. Cette situation n’a eu qu’un impact négatif sur le développement social significatif et n’a pas bénéficié aux couches les plus défavorisées du continent. L’apparition des sociétés transnationales qui assurent l’exportation des ressources minières du continent aggravent davantage la situation.

Le continent Africain est faible dans le domaine de l’industrialisation. Cette situation s’explique par le fait que durant la période coloniale, l’Afrique a joué le rôle d’un simple fournisseur des matières premières à la métropole. En outre, il faut ajouter l’isolement du continent à l’acheminement des équipements de base pour l’industrie. Cependant, on trouve dans certains pays quelques industries de transformation comme, par exemple, en RSA, au Nigeria, en RDC, au Cameroun, en Zambie, etc. Dans ce domaine, la contribution africaine au niveau mondial a également baissé, passant de 2% au 1990 à 1% en 2000.
Dans ces domaines, l’Afrique est encore moins engagée. Le commerce interafricain occupe une place minime dans le chiffre global des échanges mondiaux. De façon générale, les économies africaines sont trop dépendantes d’un ou des deux produits, étant donné que le continent est à la merci des baisses des cours ou des aléas climatiques et politiques. Souvent, on produit à peu près les mêmes articles et on importe les mêmes biens et services.
Cette situation est le fait que les pays industrialisés clients et fournisseurs de l’Afrique interviennent dans les secteurs à exploiter, dans la fixation des prix aussi bien des matières premières qu’ils achètent que des produits manufacturés qu’ils vendent. D’autre part, les dépenses de prestige font que l’épargne locale soit gelée et immobilisée. Ce qui fait que la plupart des Etats africains, comme la RDC, ne peuvent survivre sans financements extérieurs, malgré leurs nombreuses richesses.
Mis à part le pétrole, le rang africain sur le marché mondial décline davantage, passant de 9,1% en 1987 à 2,3% en 1996 à 1,8% en 1998, à 1,9 en 2000 et à 2% en 2002. Or en 1960, l’Afrique détenait, par exemple, 73% du commerce mondial des huiles végétales, 27% en 1990 et moins de 10% en 2002. En 1960, le continent africain produisait 20% de toute l’huile de palme mondiale. Mais, en 2002, cette proportion est tombée à 3%. L’arachide représentait 60% de la production mondiale contre seulement 18% en 2002. Pour six produits principaux (cacao, café, coton, bois, sucre et cuivre), la baisse entre 1960 et 2003 a atteint une moyenne de 22 à 38% et la part de l’Afrique dans l’ensemble des exportations des productions agricoles industrielles a baissé à 3% en 2002 contre 7,2% en 1970.
La RDC a connu une période postcoloniale émaillée de violences économique, politique, sociale et culturelle : sécession katangaise de juillet 1960 à janvier 1963, zaïrianisation en novembre 1973, longue période de transition politique conflictuelle d’avril 1990 à avril 1997 avec son cortège de sous-violences à savoir les pillages du tissu économique en 1991-1992, les conflits interethniques, notamment celui Kasaïens-Katangais en 1991-1994, la guerre de libération et l’avènement de l’AFDL en 1996-1997, la guerre d’agression des troupes rwandaises, ougandaises et burundaises à partir du 2 août 1998. Ces différentes violences ont eu un impact négatif sur l’économie de la RDC dans la mesure où elles ont provoqué le ralentissement voire l’arrêt des activités de certaines entreprises, avec comme conséquences la réduction de l’emploi, le licenciement massif des travailleurs et donc l’augmentation du nombre de chômeurs.
Deux grands moments caractérisent cette période longue de trente-deux ans : une courte période (1965-1973) de prospérité suivie d’une longue période de crise multidimensionnelle (1973-1997) inaugurée par la politique de zaïrianisation (novembre 1973) et aggravée par la transition politique conflictuelle des années 1990.
C’est à partir de l’année 1974 que le Congo entre pratiquement en crise avec la mise sur pied par le gouvernement du président Mobutu de la politique improductive de zaïrianisation. Celle-ci a consisté en la récupération et la redistribution par les Congolais des filiales congolaises des sociétés belges et des entreprises commerciales étrangères. Cette politique n’atteignit pas ses objectifs et découragea les investisseurs étrangers. Le départ des commerçants étrangers (Grecs, Portugais, Hindous, etc.) pillés par le gouvernement de Mobutu a entraîné le chômage des centaines de travailleurs.

L’agriculture est une activité économique qui a pour objectif la transformation et la mise en valeur du sol pour obtenir des produits végétaux et animaux utiles à la consommation de l’homme. L’agriculture englobe donc la culture et l’élevage. Ces activités agropastorales ont commencé avant la colonisation, se sont poursuivies et transformées pendant la colonisation et ont continué après la période coloniale. La République Démocratique du Congo (RDC) possède deux tiers de la forêt tropicale d’Afrique et a un potentiel hydroélectrique énorme. Mais les activités agropastorales du pays ont été marquées par deux décennies de conflits. A ce facteur politique, s’ajoutent d’autres éléments qui ont contribué à la dégradation des activités agropastorales, à savoir, les conjonctures économiques, le manque d’une politique de planification responsable, l’absence d’une politique de suivi et de pérennisation, les conflits fonciers, la dégradation des infrastructures routières, des infrastructures scolaires pour la formation des paysans agricoles, etc. Le tableau ci-dessous montre que toutes les productions agricoles d’exportation connaissent une chute depuis 1968 jusqu’en 1973. Nous pouvons dire aussi que cette baisse de la production a continué jusqu’au cours des années 2000. Le secteur agricole et la filière bois présentent des opportunités de diversification économique pour la RDC. Le Plan national stratégique de développement (PNSD), en cours de finalisation, prévoit d’utiliser la transformation de l’agriculture pour faire accéder la RDC en 2022 au statut de pays à revenu intermédiaire, notamment par l’implantation des parcs agroindustriels dans les différentes régions du pays, qui prendront en compte les intérêts des petits producteurs. L’industrialisation de la filière bois renforcerait les efforts déployés dans le secteur agricole.
L’économie de la RDC repose essentiellement sur les industries extractives, qui sont étroitement dépendantes des cours mondiaux et de la dynamique économique internationale. Ainsi, le pays a souffert de la chute des cours du cuivre et d’autres métaux non ferreux, laquelle a entrainé une baisse des recettes, des dépenses et des réserves de change. Les causes avancées pour justifier, entre autres, la chute de la production agricole valent aussi pour la production minière. Les deux tableaux ci-dessous illustrent bien cette situation. Le premier tableau sur la production minière de la Gécamines montre comment les métaux non ferreux ont connu une chute de leurs produits entre 1967 et 1999. Les conflits interethniques, la mise en quarantaine du Zaïre à la suite des incidents sanglants sur le campus universitaire de Lubumbashi en mai 1990, le pillage du tissu économique du pays ont mis à genoux les entreprises, notamment la Gécamines. Le tableau ci-dessous est illustratif.

Tableau 1 : Evolution des principaux métaux non ferreux produits à la Gécamines, 1967-1999 (en milliers de tonnes métal)
| Année | Cuivre | Cobalt | Zinc |
| 1967 | 318,9 | 9,7 | 214,7 |
| 1968 | 324,5 | 10,5 | 208,0 |
| 1969 | 362,2 | 10,6 | 172,0 |
| 1970 | 385,5 | 14,0 | 185,2 |
| 1971 | 405,8 | 14,5 | 194,9 |
| 1972 | 408,2 | 13,0 | 179,8 |
| 1973 | 460,7 | 15,1 | 156,4 |
| 1974 | 471,1 | 17,5 | 68,7 |
| 1975 | 463,4 | 13,6 | 65,6 |
| 1976 | 407,7 | 10,7 | 60,6 |
| 1977 | 450,9 | 10,2 | 51,0 |
| 1978 | 391,3 | 13,1 | 43,5 |
| 1979 | 369,8 | 14,0 | 43,7 |
| 1980 | 425,7 | 14,6 | 43,8 |
| 1981 | 468,2 | 11,1 | 57,6 |
| 1982 | 466,4 | 5,5 | 64,4 |
| 1983 | 465,8 | 5,4 | 62,5 |
| 1984 | 465,5 | 9,1 | 68,4 |
| 1985 | 470,0 | 10,6 | 67,9 |
| 1986 | 476,0 | 14,5 | 63,9 |
| 1987 | 473,7 | 11,9 | 55,5 |
| 1988 | 438,5 | 10,0 | 61,1 |
| 1989 | 422,5 | 9,3 | 54,0 |
| 1990 | 338,7 | 10,0 | 38,2 |
| 1991 | 222,1 | 8,6 | 28,3 |
| 1992 | 135,0 | 6,5 | 19,0 |
| 1993 | 45,9 | 2,1 | 4,1 |
| 1994 | 29,3 | 3,3 | 0,6 |
| 1995 | 32,5 | 4,0 | 4,5 |
| 1996 | 38,8 | 6,0 | 3,2 |
| 1997 | 36,4 | 3,0 | 1,7 |
| 1998 | 37,3 | 3,8 | 1,2 |
| 1999 | 29,6 | 2,3 | 0 |
Source : GCM-L’SHI, Rapports annuels, 1967-1994, 1996 ; Banque Centrale du Congo, Rapports annuels 1997-1999.
Le GENOCOST désigne le génocide commis pour des gains économiques en République démocratique du Congo. C’est un concept qui met en lumière la face sombre de l’économie africaine : derrière les chiffres de production et les richesses minières se cachent des millions de vies humaines sacrifiées pour nourrir la machine économique mondiale.
Le franc CFA (aujourd’hui « franc de la Communauté financière africaine » pour l’Afrique de l’Ouest, et « franc de la Coopération financière en Afrique centrale » pour l’Afrique centrale) est une monnaie créée en 1945 par la France et toujours utilisée par 14 pays africains.
1. Origine coloniale
2. Fonctionnement actuel

3. Avantages et critiques
4. Débats et évolutions récentes
L’Afrique regorge beaucoup de richesses du sol et du sous-sol. Mais, nous avons vu que les pays africains ont connu un ralentissement dans leur croissance économique. Cette situation est due en partie par l’héritage colonial qui a fait que l’économie africaine a été une économie extravertie aussi bien dans le domaine agropastoral que dans le domaine minier et industriel. L’Afrique exportait ses matières premières à bas prix, mais achetait à des prix élevés les produits finis. L’Afrique a connu aussi des problèmes d’investissement et de financement qui font qu’elle est dépendante des pays occidentaux. Elle ne peut rien entreprendre sans une assistance financière étrangère. Les économies africaines ne profitent pas à toute la population et ne permettent pas un développement du continent. Mais il existe en Afrique des pays plus industrialisés que d’autres.