Négritude
La première véritable théorisation de ce concept, on la doit à Jean-Paul Sartre dans Orphée noir, sa célèbre préface à L’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française[1] publiée par Léopold Sedar Senghor. Le philosophe y déclare notamment ceci : « Puisqu’on l’opprime dans sa race et à cause d’elle, c’est d’abord de sa race que (le Noir doit) prendre conscience. Ceux qui, durant des siècles, ont vainement tenté, parce qu’il était nègre, de le réduire à l’état de bête, il faut qu’il les oblige à le reconnaître pour un homme. Or il n’est pas ici d’échappatoire, ni de tricherie, ni de « passage de ligne » qu’il puisse envisager : un Juif, blanc parmi les blancs, peut nier qu’il soit juif, se déclarer un homme parmi les hommes. Le nègre ne peut nier qu’il soit nègre ni réclamer pour lui cette abstraite humanité incolore : il est noir. Ainsi est-il acculé à l’authenticité : insulté, asservi, il se redresse, il ramasse le mot de « nègre » qu’on lui a jeté comme une pierre, il se revendique comme noir en face du blanc, dans la fierté« .
Lors d’une intervention au Congrès de son parti, en 1959, voici comment Senghor décrit les circonstances qui les amenèrent, lui et ses amis, au lancement du mouvement de la négritude : « Nous étions alors plongés, avec quelques autres étudiants noirs, dans une sorte de désespoir panique. L’horizon était bouché. Nulle réforme en perspective, et les colonisateurs légitimaient notre dépendance politique et économique par la théorie de la table rase. Nous n’avions, estimaient-ils, rien inventé, rien créé, rien écrit, ni sculpté, ni peint, ni chanté. Des danseurs ! et encore… Pour asseoir une révolution efficace, notre révolution, il nous fallait d’abord nous débarrasser de nos vêtements d’emprunt – ceux de l’assimilation- et affirmer notre être, c’est-à-dire, notre négritude »[2]. Dans la foulée, voici comment il définit la Négritude : « La négritude est le patrimoine culturel, les valeurs et surtout l’esprit de la civilisation négro-africaine ».
Senghor distingue également la négritude des sources, c’est-à-dire celle d’avant la colonisation et la négritude moderne, entendue comme l’instrument de lutte contre l’aliénation, l’assimilation, la table rase culturelle coloniale.
Premier à être publié : Léon Gontran Damas. En effet, Pigments, son recueil de poème paraît en 1937. Pour lui, la négritude consiste surtout à rejeter l’assimilation qui brimait sa spontanéité et à « défendre sa qualité de nègre et de guyanais » (Entretien de L. Kesteloot avec Léon Damas, en juin 1959).
C’est Césaire qui donne la définition la plus consensuelle : « Conscience d’être noir, simple reconnaissance d’un fait, qui implique acceptation, prise en charge de son destin de noir, de son histoire et de sa culture » (Entretien avec Lilyan Kesteloot de juin 1959). C’est d’ailleurs son Cahier d’un retour au pays natal qui sera le porte-étendard littéraire du nouveau mouvement.
Voilà donc les trois hommes, trois tempéraments et trois destins qui vont trôner sur les lettres africaines pendant plusieurs décennies : Césaire, l’homme du peuple, Senghor, l’homme le moins acculturé des trois, et Damas, un assimilé total, qui se découvre tout à coup dans l’hypocrisie, et n’a de cesse que de l’éradiquer en lui.
[1] Paris, PUF, 2011. Première édition : 1948.
[2] SENGHOR, L. S., Rapport sur la doctrine et la propagande du parti, Congrès constitutif du Parti du Rassemblement Africain (PRA), fascicule ronéotypé, 1959.



