1 ¦ Objectifs de la leçon
A la fin de la leçon, l’élève doit être capable de :
- Comprendre les espoirs et les désillusions liés aux indépendances africaines dans les années 1960.
- Analyser les thèmes majeurs de la littérature africaine post-indépendance, notamment le conflit entre tradition et modernité et la critique sociale.
- Expliquer le rôle de la littérature comme outil d’engagement politique et culturel, ainsi que les contraintes idéologiques qui influencent les écrivains.
2. Quelques repères historiques
Les années soixante sont, idéologiquement très marquées par deux idéologies qui vont mobiliser durablement les intellectuels et les hommes politiques africains : il s’agit du panafricanisme et du tiers-mondisme. Porté par Présence africaine et le jeune mouvement de la FEANF[1] le panafricanisme, nourri par l’enthousiasme et les ambitions de la Négritude, sera à l’origine de plusieurs tentatives de regroupement ou de réunifications de pays et de territoire, mais finalement, sans grand succès. On sait que le 28 septembre 1958, sous la pression d’une délégation de la FEANF venue de Paris, Sekou Touré de Guinée Conackry dit non au Référendum de l’Afrique occidentale française concernant le maintien dans l’Union française. La Guinée le paya très cher par la suite. Pour se maintenir au pouvoir, Sekou Touré sombra rapidement dans une des pires dictatures du continent.
Les autres tentatives d’unification des pays virèrent à l’échec complet. Les nouveaux dirigeants africains voulaient tous accéder à des postes importants. L’Association Ouest-africaine se balkanisa en 14 Etats. Le 17 janvier 1959, le Mali est formé par quatre Etats : le Dahomey (Bénin), la Haute-Volta, le Sénégal et le Soudan. Mais sous la pression d’Houphouët Boigny, les deux premiers pays se retirèrent assez vite.

Toujours sous la poussée des bouillants intellectuels marxistes de la FEANF, les choix politiques s’orientèrent rapidement vers des partis et des mouvements uniques, à l’instar des pays communistes d’autres continents. Les impératifs étaient analogues. Pour vite quitter le sous-développement, il fallait planifier à tout crin et le jeu démocratique ordinaire passait pour une perte de temps. Personne ne soupçonnait, à l’époque, que le parti unique contienne les germes de la dictature. C’est Césaire qui résume le mieux les ambitions des intellectuels de cette époque. Au 2e congrès des écrivains, à Rome, voici ce qu’il déclare : « Notre responsabilité, c’est que de nous dépend en grande partie l’utilisation que nos peuples sauront faire de la liberté reconquise. Et c’est là ce qui, plus profondément que nos particuliers devoirs, fonde notre devoir d’homme. Car enfin, il est une question à laquelle aucun homme de culture, de quelque pays qu’il soit, à quelque race qu’il appartienne, ne peut échapper et c’est la question suivante : Quelle sorte de monde nous préparez-vous donc là ? ».
Au programme donc, la solidarité, le développement et la modernisation. L’africanisation massive des cadres propulsa la plupart de ces intellectuels dans les rouages du pouvoir national. Pourtant, dès 1961, l’essai de René Dumont, L’Afrique noire est mal partie[2] sonnait comme un avertissement. Mais dans l’euphorie généralisée des indépendances et de l’amélioration des conditions de vie pour la plupart des intellectuels, l’avertissement passe inaperçu. Il faut avoir à l’esprit cette extraordinaire exubérance, voire insouciance, pour comprendre à quel point les peuples africains se sentiront trahis par leurs élites quelques années plus tard.
Pourtant, des signes inquiétants apparaissent rapidement : l’indépendance du Congo-Belge qui vire rapidement au cauchemar, l’assassinat de Lumumba en janvier 61, la tentative de putsch au Sénégal et l’exil de Cheikh Hamidou Kane. Mais c’est surtout le coup d’état militaire du 13 janvier 1963 au Togo (il débouche sur l’assassinat du président Sylvanus Olympio) qui constitue pour nous le basculement symbolique de l’Afrique vers la dictature. Il sera suivi, deux ans, plus tard, par celui du lieutenant-Général Joseph Désiré Mobutu, au Congo-Kinshasa.

3. La production littéraire
Trois pistes principales s’offrent à la littérature écrite : le roman social, le théâtre historique et les écrits d’inspiration traditionnelle.
3.1. En ce qui concerne le roman
L’aventure ambiguë, très beau roman philosophique de Cheik Hamidou Kane (devenu d’emblée un classique) donne le ton. Une variété de thèmes va ainsi être abordée, qui auront la vie dure : tradition-modernisme, sagesse africaine-technique européenne, idéalisation du milieu traditionnel…
En ce qui concerne les œuvres, citons les plus emblématiques : Chemin d’Europe (Ferdinand Oyono), Les Fils de Kourétcha (Aké Loba), Le chant du lac (Olympe Bhêly-Quénum), Sous l’orage (Seydou Badian).
La nouvelle ou le récit bref étaient portés par Henri Lopes (Tribaliques), Francis Bebey (Embarras et compagnie, Le Fils d’Agatha Moudio), Guillaume Oyono (Les Chroniques de Mvoutessi). Les perturbations occasionnées par le contact des cultures sont illustrées notamment dans Le Mandat de Sembene Ousmane. Mongo Beti en avait indiqué la voie dans Mission terminée. Sur le lit du choc entre civilisation occidentale et traditions africaines, tout devient prétexte thématique : relations parents-enfants, garçons-filles, coutumes, croyances religieuses, héritage, mariage, polygamie, stérilité, maladie, travail, solidarité, âpreté de la vie urbaine, etc. Cette thématique sera florissante et se prolongera bien au-delà des années soixante sous le vocable de « romans de mœurs » avec, entre autres, Une si longue lettre de Mariama Ba, Le sang des masques de Seydou Badian, Princesse Mandapu de Pierre Bambote ou encore, plus tard, maints récits de Ngandu Nkashama.
L’option stylistique choisie est clairement le réalisme, qui dominera la production africaine francophone pendant plus de trente ans.
3. 2. Le théâtre
A des fins de simple illustration, signalons la sortie, en 1962, de La mort de Chaka du Malien Seydou Badian, de Trois prétendants,… un mari du Camerounais Oyono M’Bia (Clé, Yaoundé). Suivra, en 1963, Le Jugement suprême de Benjamin Matip (Cameroun). Plus tard (1966) suivront des textes tels La marmitte de Koka-Mbala et L’oracle du Congolais (brazza) Guy Menga encore Un nègre au pouvoir de Marcel-Joseph Mulumba (Congo-Kinshasa).
Mais il faut surtout souligner la parution de La tragédie du roi Christophe d’Aimé Césaire, qui met en scène les évènements qui menèrent à l’indépendance de Haïti en 1804. Césaire va même plus loin, quittant la remémoration historique, il aborde de front l’actualité brûlante telle qu’elle prend visage en Afrique, un visage où l’horreur s’invite souvent. Ainsi en est-il d’Une saison au Congo[3] . Il y décrit le destin tragique du premier Premier ministre congolais Patrice-Emery Lumumba et sa mort ignominieuse, dans un Congo tout à coup en flammes. Dans une Afrique devenue frileuse sur le plan politique avec la montée de la pensée unique, personne n’ose le suivre sur une telle voie et la pièce est interdite, quasiment partout[4]. C’est de cette manière que la censure et l’autocensure ont commencé tout doucement leur œuvre d’occultation et de silence. Celle-ci ira s’amplifiant jusqu’à la fin des années 90.

3. 3. Quant aux écrits d’inspiration traditionnelle
Rares sont les textes vraiment convaincants. Le texte le plus réussi est sans contexte celui du Burkinabe Nazi Boni, Crépuscule des temps anciens (1961). Mais signalons également le texte du Guinéen Djibril Tamsir Niane, Soundjata, l’épopée mandingue et Cette Afrique-là d’Ikelle-Matiba. Hampâté Bâ donne des récits initiatiques tels Koumen, Kaïdara ou L’éclat de l’étoile.
Côté biographie en milieu traditionnel, il était très difficile de concurrencer L’enfant noir de Camara Laye qui, sur ce point, constituait un modèle difficilement imitable. Boubou Hama livra sa biographie en trois volumes dans Kotia-Nima. D’autres biographies fleurirent telles celles de Bernard Dadié, Climbié ou des récits de vie comme De Tilène au plateau de Nafissatou Diallo. C’est plutôt chez un écrivain anglophone, Chinua Achebe, que le milieu traditionnel est le mieux intégré au récit moderne, avec The arrow of God ou Things fall apart, qui tous ont connu une traduction française.
3. 4. La poésie
Disons qu’à cette période, et conformément au chant enthousiaste des fondateurs de la négritude, elle verse également dans l’euphorie, tel que peuvent le montrer ces brefs extraits :
– Hymne de mon pays
Hymne de mon rocher vert
Réveille-moi chaque matin
Car je suis témoin
J’ai vu mil neuf cent soixante
(Boukary Diouara, Mali)
– Nous avons pleuré toute la nuit
Et le coq a chanté, sur la tombe de l’Ancêtre
Et le coq a clamé l’aube du grand départ
Et le coq a chanté sur le front de la pirogue
In-dé-pen-dan-ce !
(Charles Ngandé, Cameroun)
– Je suis le nouveau Gahanéen
Je suis le nouveau Ghana
Je suis la nouvelle Afrique
Je suis le nouveau monde
Je bâtis de ma main
Je bâtis le destin
D’un continent.
(Félix Morisseau-Leroy, Haïti, ode à Nkrumah).
Pour le reste, le jugement de Condetto Nenekhaly Camara, poète et dramaturge guinéen, que signale Jean-Pierre Jacquemin dans son cours de littérature africaine, reste d’actualité :
« Littérature poétique de témoignage : affirmation d’une nouvelle condition du négro-africain s’élevant sur les ruines d’une imagerie colonialiste ou se murant dans un univers artificiel et irréel transposé en terre d’Afrique, le fil de ce courant littéraire était ténu.
Il importait plutôt de l’élargir en l’intégrant au grand mouvement de la vie et à ses multiples richesses et expériences sans cesse renouvelées. Cette voie, la plus fructueuse qui eût rattaché la poésie négro-africaine à la poésie universelle, il ne paraît pas qu’en dehors de Dadié, un autre l’ait suivie. Il semble plutôt que les poètes de la génération actuelle se soient fourvoyés dans des sentiers sans issue. Ne retenant chez Césaire que l’aspect apparent et superficiel de sa manière ou chez Senghor un faux retour vers des données et un vocabulaire africains, ils se livrent pour la plupart à une sorte de prostitution littéraire favorisée, il est vrai, par le snobisme que suscite toute manifestation culturelle des Négro-africains. La complaisance des maisons d’édition d’un côté, l’ambition et le désir frénétique de vouloir écrire à tout prix, quand même on n’a rien ou peu à dire, accroissent les dangers. Et ceux-ci sont grands : celui de croire et de baptiser poésie des mots ou des noms africains insérés dans le corps de phrases françaises, celui de jeter un cri onomatopéique par ci, une exclamation par là ; pis encore, celui de transcrire phonétiquement des locutions ou des aphorismes africains. C’est oublier que la poésie est faite de réalités transmutées par la vertu d’un langage et d’un rythme qui n’appartient pas à la prose. La disposition linéaire, le culte de phrases scindées en leur milieu ou en leur tiers ne font pas un poème, pas plus que la simple évocation de la nature ou des choses. L’Occident a bien sûr donné corps à un autre mythe : que tous les nègres sont poètes et que, pour être reconnus comme tels, il leur suffit de noircir d’innocentes pages blanches et de juxtaposer des images plates et incohérentes.” 15.
De manière générale, il faut garder à l’esprit que la poésie africaine affiche le corpus le plus imposants des genres pratiqués. C’est dire si la tâche est immense pour le parcourir de manière satisfaisante. Une des manières les plus simples est de parcourir quelques anthologies. Il en existe, et de qualité, telles celle de Lilian Kesteloot, ou la série paraissant chez Fernand Nathan sur les lettres africaines. Depuis les années 80 se sont multipliées des anthologies à déclinaison nationale. Terminons ce petit point sur la poésie par quelques suggestions de noms, en plus de ceux déjà cités ci-haut : pour le Congo Brazzaville, Jean-Baptiste Tati-Loutard, Maxime N’Debeka et surtout Tchicaya U Tam’si. Pour le Congo-Kinshasa, Matala Mukadi Tshiakatumba, Kasele Laïsi, Tshitungu Kongolo, Clémentine Faïk-Nzuji, Mukala Kadima-Nzuji… Pour la Centrafrique, Pierre Makombo Bambote… Pour la Côte d’Ivoire, Bernard Binlin Dadié… Pour le Burkina Faso, Jacques Guegane… Pour la Somalie, William Syad… Pour l’Ile Maurice, Raymond Chasle, Edouard Maunick… Pour le Sénégal, Malick Fall…
4. Pour conclure
Pour clôturer ce parcours des années soixante, il faut signaler le discours critique porté, très souvent par des professeurs de littérature, tels Lilian Kesteloot, Mohamadou Kane, Jacques Chevrier, Georges Ngal. Comme en occident, trois grandes écoles se dégagent : l’école formaliste et structuraliste, l’école thématique qui comprend la sociocritique et la psychocritique. Mais le discours critique est largement dominé par La sociologie du roman de Jean-Jacques Goldman (lui-même disciple de Georges Lukacs). Les idéologies à la mode, à savoir le panafricanisme, le marxisme (sans parler du nationalisme naissant) y côtoient les recommandations de la Négritude. Chaque œuvre publiée est évaluée à l’aune de ces impératifs : exaltation de l’Afrique, de son unité, de sa libération totale (idéologique, politique, économique). Le manifeste culturel panafricain publié dans Présence africaine (n° 71, 1969) est très clair sur ce point : « Apprécier les œuvres africaines selon les normes propres au continent et selon les impératifs de la lutte de libération et de l’unité. Créer à cette fin en Afrique des institutions culturelles appropriées ;
Encourager les créateurs africains dans leurs missions de refléter les préoccupations du peuple, afin de combler le fossé creusé entre les élites intellectuelles et les masses populaires« .
Une œuvre littéraire africaine devait donc être jugée sur des critères sociopolitiques ou d’identité culturelle. Cette dernière dimension étant du reste estimée comme prioritaire. Les qualités d’écriture étaient considérées comme une condition nécessaire mais pas suffisante. C’est à partir des tels critères que le roman iconoclaste de Yambo Ouloguem (Devoir de violence) fut condamné sans appel, comme nous le verrons dans la partie suivante.
Plusieurs critiques ont élaboré des grilles de lectures et d’interprétation de ces récits africains. La plus complète a été sans doute celle du Congolais Georges Ngal[5].
Il y retient 4 critères :
1. les romans de la contestation (tout le corpus anticolonial)
2. les romans du refuge dans les valeurs du passé (parmi lesquels les écrits d’inspiration traditionnelle)
3. les romans de la métamorphose (tout le roman social, et du choc des cultures)
4. les romans du dépassement (qui regroupe tous les inclassables).
Dans cette dernière catégorie, on peut retrouver Un piège sans fin, d’Olympe Bhêly-Quénum, roman de l’absurde et de la fatalité du destin. Ou encore Le regard du roi de Camara Laye, roman initiatique et de quête spirituelle, d’autant plus emblématique qu’il met en scène un Blanc, Clarence, avide de s’initier aux mystères cachés de la sagesse africaine, et qui aspire au regard du roi comme à l’objet de sa rédemption et de sa reconnaissance. Mais à partir de la fin des années soixante, d’autres livres (tels Devoir de violence déjà cité) suivront et qui vont requérir d’autres lectures et d’autres grilles d’interprétation.

5. Résumé
- Les années 1960, marquées par les indépendances, sont dominées par le panafricanisme et le tiers-mondisme, mais les tentatives d’unité africaine échouent rapidement, laissant place à des régimes autoritaires et à des désillusions politiques.
- L’euphorie des indépendances laisse vite apparaître des crises (coups d’État, assassinats politiques, dictatures), créant un sentiment de trahison face aux élites et aux promesses non tenues de liberté et de développement.
- La littérature africaine se développe fortement, surtout à travers le roman réaliste, qui explore les tensions entre tradition et modernité, les transformations sociales et le choc des cultures.
- Le théâtre et certains écrits engagés abordent directement les réalités politiques et les dérives des nouveaux États, mais la censure et l’autocensure limitent progressivement la liberté d’expression.
- La production littéraire et la critique sont fortement encadrées par des critères idéologiques (négritude, panafricanisme, marxisme), valorisant l’engagement politique et culturel des œuvres, parfois au détriment de leur liberté esthétique.
[1] Fédération des Etudiants d’Afrique Noire Française. On pouvait y retrouver des personnalités telles Cheik Anta Diop, Albert Tevoedjre, Joseph Kizerbo Thomas Melone, Abdoulaye Wade…
[2] Paris, Seuil, 1961.
[3] Paris, Seuil, 1966.
[4] Présentée au festival des Arts Nègres au Sénégal en 1966, elle donne à voir une résistance nouvelle : les dignitaires présents dans la salle se lèvent et s’en vont.
15 Condetto Nenekhaly Camara, communication au séminaire de la FEANF, 1961
[5] Georges Ngal, Tendances actuelles de la littérature africaine d’expression française, Editions du Mont Noir, Kinshasa-Lubumbashi, 1972



