(Djibouti)
Abdourahman Waberi, "Balbala", 1997.
Cette chronique a été rédigée en 2004 par Bernard Magnier dans le cadre du projet littafcar initié par l’ONG CEC (Coopération Education Culture).
Abdourahman Waberi, « Balbala », Serpent à Plumes, 1997 (rééd. Gallimard).
Né en 1965 sur ce « confetti de l’empire » alors nommé Côte française des Somalis puis Territoire Français des Afars et des Issas, avant de devenir, en 1977, la République de Djibouti, Abdourahman Waberi a l’assurance timide et la détermination tranquille des pionniers. Issu d’un peuple cerné au plus près par ses « grands » voisins érythréen, éthiopien et somalien, oublié dans le meilleur des cas, méprisé ou lassé d’être observé par la lorgnette de nombreux, célèbres et parfois talentueux « hôtes de passage », il a choisi de dire et d’inscrire au monde son « petit pays ».
Il le fit tout d’abord avec Le Pays sans ombre en 1994 et Cahier nomade en 1996, deux recueils de textes courts, comme autant de touches pointillistes permettant de dresser une fresque impressionniste de ce morceau de terre de la Corne de l’Afrique. Abdourahman Waberi traque la réalité du quotidien avant d’évoquer les soubresauts de son immédiate actualité. Sa vision est sans concession pour sa terre, bien que le regard poétique ait tendance à prendre le dessus sur la critique sociale et politique, comme ce fut également le cas dans les textes accompagnant le livre de photographies, publié sous le titre L’œil nomade.
En 1997, avec son premier roman, Balbala, qui emprunte son titre à un bidonville des faubourgs de la capitale, le romancier s’est engagé dans une voie plus immédiatement militante en proposant les « aventures » politico-amoureuses d’un « quatuor de Djibouti » à la destinée tumultueuse et conflictuelle avec les autorités. Il y a là, Waïs, le marathonien, « héros de la Nation »; Anab, sa sœur la « femme-fruit, fleur de bidonville », compagne de Yonis le médecin et, enfin, Dylleyta le poète fonctionnaire. Tous quatre se heurtent aux douleurs de la vie et à l’oppression politique qui sévit dans le pays, « quatre cavaliers d’une dérisoire apocalypse » emportés dans l’impétuosité et la générosité de leur jeunesse brisée par l’intolérance et la répression. Ils se heurteront à la corruption et à la bêtise, et la suffisance des nantis et le népotisme régnant auront raison de leur fougue.
Ce premier roman garde les ingrédients qui ont fait le charme de l’écriture d’Abdourahman Waberi qui, depuis, a poursuivi son oeuvre avec un recueil de textes écrits à la suite de son séjour au Rwanda après le génocide (Moisson de crânes), un recueil de poèmes (Les Nomades mes frères vont boire à la grande Ourse), un album pour enfants (Bouh et la vache magique) et avec des « variations romanesques » (Rift routes rails) et un roman (Transit), deux textes au cœur desquels la migration et l’errance sont à l’origine et à l’issue de toutes les destinées.
Depuis son éloignement de sa terre natale vers la Normandie (un exil « provisoirement définitif » aime-t-il à préciser), l’écrivain sait éviter, avec efficacité, les pièges et les travers de la critique distante et revancharde, les excès du pamphlet et l’évocation contemplative et béate
des nostalgies. Grand lecteur – un exercice qu’il pratique dans plusieurs langues et dont il aime laisser quelques traces dans ses livres –, Abdourahman Waberi joue des mots et de leur pouvoir, avec gravité et malice, usant volontiers de la citation explicite ou de la référence complice, et promenant un regard pertinent, amusé et intelligemment curieux, sur le monde, ses bruissements et ses douleurs.
Balbala, Serpent à plumes, 1997 ; réédition Gallimard Folio n°3463, 2002 Depuis plus de vingt ans, ancré dans son île de La Réunion où il est né à Saint-Denis en 1944 et où il enseigne les sciences naturelles, Axel Gauvin a su mettre en pratique son travail de militant pour la reconnaissance de la culture réunionnaise et l’usage littéraire de la langue créole, en élaborant une œuvre, écrite en français et en créole, le plaçant en première ligne parmi les écrivains les plus en vue de cette île de l’Océan Indien. L’Aimé, son troisième roman, écrit en français et publié en 1990, est, sans conteste, le livre qui lui a valu le meilleur accueil et le plus de lecteurs.
Par un soir de cyclone, un taxi dépose subrepticement un enfant au domicile de Marguerite Bellon. Le jeune garçon est son petit-fils, un orphelin chétif, malade, bouleversé dans son corps comme dans son esprit et dont le sommeil est peuplé de cauchemars. Grâce à sa grand-mère et à son compagnon Gaétan, P’tit Mé va apprendre à marcher, à s’exprimer, à vivre tout simplement. Marguerite va déborder de tendresse grand-maternelle et il sera pour elle « son P’tit Mé, son soleil de cinq heures, son rayon vert illuminant le couchant de sa vie ». Gaétan, vieil homme bourru et taiseux, va s’improviser instituteur et entreprendre une éducation très personnelle du garçon. Tous deux vont rivaliser d’affection pour rendre l’enfant à la vie et l’un et l’autre sauront quitter la vie avec discrétion après avoir confié l’enfant aux voisins et en lui évitant une nouvelle blessure.
Axel Gauvin réussit là une superbe histoire d’amour entre un petit-fils et sa grand-mère. Pas de grands mots mais une « tendresse utile », un livre sur l’enfance qui sait éconduire les méandres du mélodrame et les pièges de la niaiserie sentimentale. Un livre qui s’inscrit dans l’œuvre du romancier réunionnais entre l’évocation de la vie laborieuse des pêcheurs de la petite ville de Saint-Leu (Quartier trois lettres, son premier roman paru en 1980 et dont il publiera ensuite une version créole), l’observation de la diversité culturelle réunionnaise à travers les us et coutumes des enfants dans une cantine scolaire (Faim d’enfance) en 1987, la belle amitié entre un infirmier et son ami aux intentions suicidaires (Cravate et Fils) en 1996 et, enfin, en 2000, la dérive, nocturne et imbibée, d’une bande d’énergumènes en goguette chez un boutiquier chinois (Train fou).
Les personnages d’Axel Gauvin ont cela en commun qu’ils portent tous une blessure, une cicatrice ancienne, plus ou moins mal refermée. Ils ont en partage un mal-être qu’ils s’efforcent de dissimuler, en empruntant le masque du rire, en recourant aux paradis artificiels de divers alcools, ou, pire, en choisissant la fuite et la mort. A moins qu’ils ne trouvent un havre salvateur dans l’amour et l’amitié. Il semble évident que ces personnages bénéficient d’une totale complicité et d’une vraie cordialité de la part de leur créateur dont l’humanité sensible transparaît dans chacun de ses romans. Une langue généreuse et originale, fruit d’une
subtile alchimie et de nombreux allers-retours entre le français et le créole, vient, à propos, offrir une authenticité chaleureuse, loin de tout exotisme de façade, de tous stéréotypes et images convenues.
Dès 1977, Axel Gauvin avait publié un essai qui définissait sa trajectoire politique et linguistique, Du créole opprimé au créole libéré. Aujourd’hui, il poursuit son engagement et continue d’alimenter une oeuvre littéraire écrite directement en créole (essentiellement dans les domaines de la poésie et du théâtre), tout en ayant réussi à imposer son nom dans le paysage romanesque francophone dont il est incontestablement l’auteur réunionnais le plus en vue.



