1 ¦ Objectifs de la leçon
A la fin de la leçon, l’élève doit être capable de :
- Définir les concepts de colonisation, de colonialisme, et d’impérialisme.
- Citer et expliquer les différentes motivations qui poussent les Européens à entreprendre la colonisation de l’Afrique.
- Savoir que des critiques et des résistances ont eu lieu contre la colonisation, en Afrique, et en Europe.
2 ¦ Quelques repères historiques
Nous avons déjà signalé, dans l’étape précédente, la montée des partis uniques (ou iniques !) avec les coups d’état militaires du Togo et du Congo-Kinshasa. Mais chaque année apporte sa fournée de généraux au pouvoir, et avec eux, les désastres sociaux : ainsi en est-il des coups d’état au Congo-Brazzaville, en Haute-Volta, Centrafrique, Niger, Ghana, où la chute du monument que représentait Nkrumah fut vécu comme une véritable catastrophe africaine car elle signait la fin du panafricanisme.
Après la tragédie du Congo, il y eut celle du Biafra : plus d’un million de morts. Mais il y eut encore pire : l’arrivée au pouvoir des pitres sanguinaires tels Idi Amin et l’empereur Bokassa. L’Afrique sombrait peu à peu dans la farce burlesque et le cauchemar.
Avec les dictatures et la mal gouvernance qui envahissent le continent, l’euphorie des indépendances vole en éclats. Répressions, corruptions, détournement des richesses des Etats envahissent les cours dirigeantes africaines. Les appels au secours envers les anciens colonisateurs se multiplient pour soutenir les budgets en faillite. Fleurissent alors les éléphants blancs et les politiques structurelles, aussi impuissantes les unes que les autres. Les organismes internationaux tels Croix-Rouge, Caritas, OMS, PAM, Unicef, MSF se précipitent au chevet de l’Afrique, mais rien n’y fait. La fameuse détérioration des termes de l’échange achève de mettre à genoux l’Afrique. En 1980, les prix des matières premières produites par l’Afrique avaient baissé de moitié (tous fixés par les acheteurs extérieurs, occidentaux pour la plupart). L’Afrique avait beau augmenter sa production, la dette et la pauvreté empiraient.

Les intellectuels comprennent alors que la fameuse indépendance avait été un leurre. Que seul l’économique comptait vraiment, et que là-dessus, l’Afrique avait été complètement flouée. Alors les ONG se multiplient à leur tour sous la bénédiction des dirigeants impuissants. Il est certain que le mythe d’une négritude triomphante commençait à se fissurer, et que chacun pressentait que « le meilleur n’est pas pour demain ». C’est d’ailleurs le titre, en 1968, d’un roman du Ghanéen Ayi Kwei Armah (L’âge d’or n’est pas pour demain, traduit de l’anglais[1]).
Vers la fin des années 80, le vent de la perestroïka venu de l’Est et la chute du mur de Berlin sonne le glas des dictatures du continent. Partout en Afrique se multiplient les bilans à travers des conférences nationales plus ou moins bâclées, qui accouchent peu à peu d’une culture et d’une pratique politique nouvelles, mais là, nous sommes déjà à l’orée de la quatrième partie.
3 ¦ La rupture avec la Négritude
Avant d’aborder Yambo Ouloguem et Amadou Kourouma (qui nous semblent être les auteurs-charnières vers l’étape suivante), il est bon de mentionner la parution, vers la même époque, de deux essais importants parce que sacrilèges : L. S. Senghor : Négritude ou servitude ?[2] du Camerounais Marcien Towa ainsi que Négritude et Négrologues[3] du Dahoméen Stanislas Adotevi. Livres blasphématoires dans le champ de la littérature africaine d’expression française car, pour la première fois, deux auteurs remettent en cause sans aucun ménagement l’héritage de leurs aînés. Et quels aînés ! Pour ne parler que d’Adotevi, il ramène la Négritude à un prétexte politique d’africanisation ambiguë, débouchant plus tard sur des épiphénomènes comme l’authenticité au Zaïre de Mobutu, les pitreries cauchemardesques de l’empereur Bokasa et le folklore de pacotille qui fleurit çà et là sur le continent, à la gloire des nouveaux princes noirs. En effet, au Tchad, les rites d’initiation traditionnelle sont élevés au niveau de la formation scolaire. Sans parler d’Haïti où le Vaudou est propulsé religion d’Etat par les Duvalier…
D’où ce constat, très important, du poète congolais Jean-Baptiste Tati-Loutard[4] : « On juge l’écrivain noir non par ce que vaut son œuvre, ce que vaut sa personnalité artistique, mais on cherche dans son œuvre une specificité raciale…
C’est ainsi que Senghor ne relève invariablement dans toutes les œuvres des Africains que le rythme, l’émotion, l’union avec les fores cosmiques…
La Négritude (…) constitue une force inhibitrice pour la création. Le jeune écrivain noir se sent presque obligé de parler autrement que l’Européen ou l’Asiatique (…) de parler du tam-tam et du balafon alors que ces instruments ne font plus partie de son décor familier (…) il y a là un élément d’insincérité« .
Au point que Césaire déclara en 1973 : « Si la négritude doit devenir une idéologie, si elle doit servir à des tyrans, alors je suis contre la négritude »[5].
Ont paru, trois ans auparavant, le roman précité d’Amadou Kourouma ainsi que Devoir de violence du Malien Yambo Ouologuem (prix Renaudot). Yambo Ouologuem, avec son héros Spartacus Kasoumi (en fait un anti-héros, cruel et cynique) déconstruit le mythe de l’Afrique traditionnelle harmonieuse et éternelle, victime de l’histoire, en mettant en scène de manière expressive toutes les violences qui couvaient et explosaient dans les sociétés africaines précoloniales. La satire est d’une férocité telle qu’elle suscite de l’émoi jusque dans le monde politique. Malgré sa tentative d’explication dans sa Lettre à la France nègre (1969), où il s’applique compter les recettes obligées d’un roman à succès (un peu de politique, un peu de sadisme, un peu de sexe dans un savant mélange), rien n’y fait. L’accusation de plagiat qui plane sur son œuvre (emprunts à Maupassant et à d’autres, non signalés) n’a fait qu’empirer sa disgrâce. On a complètement occulté le côté très novateur de son œuvre, proche de la postmodernité qu’on vente tant aujourd’hui, avec les techniques du patchwork et autres collages, religieusement saluées à travers la célébration de l’intertextualité. Cette incroyable audace ne sera jamais pardonnée à son auteur, qui fut frappé d’ostracisme de manière si radicale qu’il sombra dans une sorte de psychose.
Une telle radicalisation de la liberté dans l’écriture et dans la thématique n’a pas fait d’émule, à part peut-être un écrivain Guinéen dont on parle trop peu à notre avis, Saïdou Bokoum avec Chaîne (1973) qui plante un univers fait de violence désacralisation des valeurs. Bokoum met en route une écriture torrentueuse, corrosive à souhait, et qui emporte tout sur son passage. La narration, à la première personne, met en scène Kanaan, un étudiant africain évoluant en France. Le narrateur, à l’instar de Valentin Mudimbe dans L’odeur du Père, revendique une subjectivité absolue, qui met à mal le fonds de commerce racial de la Négritude : « Eh bien, moi, je ne suis pas un Noir. Moi, c’est moi ». Bien des écrivains de la quatrième génération ne dédaigneraient pas cette affirmation, comme nous le verrons plus loin.

Amadou Kourouma, avec son héros Fama Doumbouya, entame avec fanfare une critique acerbe des nouveaux pouvoirs africains, ceux d’après les indépendances avec toutes leurs tares, qu’il est fastidieux d’énumérer ici. « L’indépendance cha-cha » du célèbre chanteur congolais Kabasele de l’African Jazz a, désormais, un goût bien amer… La tradition de la stigmatisation des dictatures africaines connaîtra une nombreuse filiation, dont la littérature africaine n’est pas encore sortie à ce jour.
L’innovation narrative (oralité) et stylistique (lexique malinké) qu’inaugure l’ouvrage d’Amadou Kourouma est tout aussi importante car elle libère du carcan étouffant de l’académisme formel ambiant qui s’en tient, sans incartade, aux recettes de la langue française « politiquement correcte », sans parler du thème renouvelé de Tradition-modernisme. Nous pensons même que c’est ce renouvellement formel qui épargnera à l’auteur le cruel sort réservé à son contemporain Yambo Ouologuem. Sans doute aussi le fait que son héros est une sorte de résurgence féodale analphabète, qui juge tout à partir d’un regard nostalgique d’un passé désormais révolu. Mais on ne peut s’empêcher de relever le silence qui suit cette première publication… Un silence long de vingt-deux ans, qui sera enfin rompu par la parution de Monnè, outrages et défis (1990), roman où l’auteur poursuit son expérience stylistique, mais de manière plus feutrée. La filiation de ces innovations sera également nombreuse et variée et prendra des formes telles la « tropicalisation » du français, pratique devenue banale dans les romans africains.
4 ¦ Les écrivains du désenchantement
A la suite d’Ahmadou Kourouma, les consciences et les langues se délient. Maints écrivains commencent à dénoncer ouvertement les handicaps africains. : Dongala, Fantouré, Mudimbe, Sassine, Massa Makan Diabaté, Francis Bebey, Henri Lopes, Guy Menga, Georges Ngal, Augustin Sondé Coulibaly, Amadou Ousmane, Abdou Anta Ka, Denis Oussou-Essui, Pascal Couloubaly, Amadou Koné, Guillaume Oyone, Bernard Nanga, Tchivéla Tchichellé, Idé Oumarou… Ils renoncent à la vision idyllique de la négritude pour se colleter à la dure vérité du témoignage sans complaisance. Le style devient alerte et la langue directe. Le roman se présente alors comme le meilleur outil de l’expression littéraire africaine. Sans doute, comme l’avait constaté Lucien Goldman, parce que le héros y était le plus apte à tenter une médiation avec sa société en crise, cette dégradation l’affectant également. La nouvelle, genre peu abordé jusqu’ici, s’épanouit et s’élargit à d’autres pays (Ibrahima Sall, Francis bebey, Prosper Bazié, Patrick Ilboudo, Liliane Ramarosoa, Titmité Bassori, Maliza mwina Kitende, M. Mbengue)[6].
La dénonciation des dictatures et de la gabegie va s’intensifier. Si l’humour, la satire tempèrent encore la critique (tel chez Henri Lopes), les nouveaux romans versent de plus en plus dans la métaphore onirique d’une violence sans nom.
Au théâtre, la satire politique avait commencé avec Monsieur Togo-Gnini de Bernard Dadié, pièce qui ridiculisait la nouvelle bourgeoisie africaine. Mais les écrivains se rendaient compte qu’ils avaient perdu leur influence sur la politique africaine. La détérioration des termes ne concernaient pas que l’économique. Les mots avaient également dévalué. Ce qui rendit leur écriture de plus en plus pessimiste.
Le roman de métamorphose (ou de mœurs) s’attaque aux problèmes de la tradition, de la polygamie et de l’infériorisation de la femme (Mongo Beti : Perpétue ou l’habitude du malheur), sans parler de la dot. Le modernisme n’aurait apporté aux femmes que deux formes de libération : la prostitution et le célibat. Comme par hasard d’ailleurs, c’est vers ces années 80 qu’explose également le roman féminin. Nous y reviendrons.

Jusque-là, le roman semble toujours évoluer dans le même cadre formel : la linéarité du récit, qui le cantonne au modèle balzacien et le réalisme, qui renvoie souvent au vécu des auteurs. Jusqu’à l’avènement de La vie et demie de Sony Labou Tansi, qui franchit une nouvelle étape dans l’évolution du roman africain.
5 ¦ Les chantres de l’absurde et de la terreur
Jusqu’ici, les dénonciations des tares africaines dans les fictions étaient comme transcendées par la part d’espérance et de foi en l’avenir que véhiculaient les textes. Les intrigues débouchaient sur une note positive, après l’affrontement. L’humour donnait au drame un visage humain, même si l’ironie et le sarcasme dominaient.
Mais à la fin des années septante, plus précisément avec la parution de La Vie et demie de Sony Labou Tansi, l’apocalypse dans l’horreur sans rémission envahit le chant littéraire africain. Ce livre truculent, parodique et extrêmement violent, s’attaque de manière radicale, frontale, au problème des dictatures africaines et de la bêtise humaine en général. Il constitue une balise importante de la nouvelle orientation de la littérature africaine et mérite qu’on s’y arrête un moment.
Le récit met en scène un ballet démentiel des « guides providentiels » aux règnes ubuesques. Dès les premières pages[7], le fantastique se noie dans d’horribles mares de sang avec l’impossible assassinat de Martial, un opposant qui revient de l’au-delà pour tourmenter ses bourreaux. Dans cette atmosphère glauque et cauchemardesque, les « soleils des Indépendances » diffusent désormais une lumière bien pâle.
Avec une rare clarté, l’auteur y aborde tour à tour les motivations de son écriture[8], la justification du titre[9], son sens de l’engagement[10] et sa conception de l’afro-pessimisme[11].
La vie et demie est, en substance, l’histoire d’une dynastie dictatoriale face à une dynastie d’opposants. La dynastie dictatoriale, dont trois individus sont mis en scène, est celle de sa Majesté Cézama 1e, de Henri-au-cœur-Tendre et de Jean-Oscar-cœur-de-Père. A tous, le narrateur applique indifféremment le terme générique de Guide Providentiel. Face à eux se dresse une dynastie d’opposants formée du père Martial, de sa fille Chaïdana ainsi que de sa petite-fille, également du nom de Chaïdana.
Le premier tableau que plante le texte est une scène d’horreur, la tentative d’assassinat du père Martial devant sa famille réunie. Malheureusement pour le Guide Providentiel, Martial ne consent pas à « mourir sa mort »[12], expression sans doute directement traduite de la langue maternelle de l’auteur. Malgré toutes les mutilations que le Guide Providentiel lui inflige, Martial, ou ce qui en reste, résiste, toujours débout et flottant au-dessus des lambeaux de sa chair[13]. Le Guide Providentiel fait ramasser celle qui jonche déjà le sol et ordonne à son cuisinier d’en faire un ragoût pour le reste des membres de la famille. Tous ne résistent pas à cette épreuve barbare, à part Chaïdana. D’où le titre du roman que Chaïdana, s’adressant au médecin du Guide Providentiel, explique à la p. 22 : « Ils m’ont mis là-dedans un corps et demi (…). Vous ne pouvez pas deviner, docteur, vous ne pouvez pas savoir comme ça vibre une chair et demie ».
Son père (plus précisément, le fantôme de ce dernier) lui apparaît régulièrement pour l’inciter à quitter la ville, mais elle veut rester. Elle reste pour, dit-elle, venger les siens, en utilisant l’arme de la prostitution. Son système à elle de mise à mort est d’attirer les dignitaires du régime dans la chambre qu’elle loue à l’hôtel La Vie et demie. Trois ans plus tard, 36 ministres ont rejoint mystérieusement leur dernière demeure. L’hécatombe devient une affaire d’Etat et l’ONU est obligée d’envoyer des enquêteurs pour s’enquérir du mystérieux mal qui décime le gouvernement d’un de ses pays membres.

Chaïdana réussit enfin à épouser le Guide Providentiel. Mais chaque fois qu’ils veulent consommer le mariage, la figure de Martial fait brutalement irruption, faisant perdre aux attributs du Guide Providentiel l’énergie requise. Chaïdana, harcelée par le fantôme de son père, est obligée de disparaître pour entrer dans la clandestinité. La rage du Guide Providentiel est terrible. La répression aussi, contre les partisans de Martial.
Désormais, le schéma narratif ainsi esquissé ne connaîtra plus de variations importantes. Il peut se ramener à trois phases : élan/chute/repos et retour à la case de départ. L’élan est toujours la répression ordonnée par les Guides Providentiels ; la chute est la résistance, sinon la survie des adeptes de Martial, à commencer par sa fille ; puis le repos comme un instant d’accalmie où chaque partie restaure ses énergies avant le prochain affrontement.
Au dernier chapitre se déroule une guerre civile, monstrueuse et meurtrière, entre le Guide Providentiel et les partisans de Chaïdana la petite-fille, parmi lesquels une trentaine d’enfants de Jean-cœur-de-Père, son ex-époux. Trentaine d’enfants qui ont fui la dictature de leur père, ont fait sécession dans la province de Damellia, où ils ont instauré la démocratie et le développement économique. Cette bataille finale prend des allures d’apocalypse, de par la puissance des armes utilisées, de type visiblement nucléaire.
De manière étrange, les survivants à ce cataclysme décrètent l’oubli de l’histoire et de la mémoire. Ce qui ne peut que les prédisposer au retour des mêmes aberrations. À un des enfants du Guide Providentiel qui avait survécu, il est conseillé ce qui suit : « Cher héros, on ne dit pas ces choses-là. On ne les a pas vécues. C’était le temps où nous rêvions. Depuis que nous avons choisi la réalité, nous avons défendu qu’on parle de ces choses-là » (p. 191).
Le texte se clôt sur cette phrase sinistre : « il est mort, monsieur le Ministre de Sa toute-Grasse-Hernie » (p. 192). clôture provisoire car ce Ministre sera le héros d’un des romans suivants, L’Etat honteux, où le cycle des mêmes horreurs se déploie au sein d’une intrigue nouvelle. Avec La vie et demie, on peut affirmer que Sony Labou Tansi a pressenti l’amoncellement des cadavres du Rwanda avec une acuité extraordinaire.
Plein d’autres textes avaient d’ailleurs annoncé la couleur avant Sony Labou Tansi : Le cercle des Tropiques d’Alioune Fantouré, Sahel ! Sanglante sécheresse d’Alpha Mandé Diarra, La Carte d’identité de Jean-Marie Adiaffi, Toiles d’araignées et Noctuelles vivent de larmes d’Ibrahima Ly. De Williams Sassine, Le Jeune homme de sable et Warriamu, d’Ibrahima Sall Routiers des chimères, de Tierno Monénembo Les crapauds-brousse et Les écailles du ciel. De valentin Yves Mudimbe L’écart et Shaba 2, de sylvain Bemba Léopolis, et Félix Tchicaya U Tam’Si avec Les Méduses, après sa pièce ubuesque : Le destin glorieux du Maréchal Nnikon Nikku.
Après La vie et demie, plusieurs textes s’engouffrent dans l’ouverture thématique ainsi inaugurée et en font un trou béant : au Cameroun, nous avons Bernard Nanga avec Les chauves-souris, Yodi Karone avec Le bal des caïmans, Werewere-Liking avec Elle sera de jaspe et de corail, Calixhe Beyala avec Tu t’appelleras Tanga et C’est le soleil qui m’a brûlée, Sévérin Abega avec La Latrine (tout un programme !). Au Sénégal, Pathé Diop publie La poubelle (encore un autre programme !), Boubacar Boris Diop Les tambours de la mémoire, Le cavalier et son ombre …
En Côte d’Ivoire, Véronique Tadjo donne Le royaume aveugle, Tanella Boni Une vie de crabe, Amadou Koné, Les coupeurs de tête. Au Burkina Faso, Pierre Claver Ilboudo publie Adama ou la force des choses, Bila Kaboré, Les indésirables et Patrick Ilboudo Procès du muet. Au Bénin, Moudjib Djinadou écrit Mogbe ou Le cri de mauvais augure, au Togo, Kossi Efoui publie La polka, en guinée, Oumar Kanté écrit Fatoba l’archipel mutant, au Gabon, Okumba Ngoke nous donne à lire La mouche et la glu, Laurent Owondo, Au bout du silence.
A Djibouti Abdourahman Wabéri publie Cahier Nomade et Balbala ; au Congo-Brazza, Emmanuel Dongala publie Jazz et vin de palme et Caya Makhele Le cercle des vertiges ; au Congo-Kinshasa, Ngandu Nkashama donne La mort faite homme, Tshisungu, Le Croissant des larmes, Bolya Baenga, Cannibale… Une syntaxe signifiante de ces titres peut donner à elle seule l’ampleur de la terreur qui envahit les villes et les campagnes africaines. Il y en a d’ailleurs bien d’autres, car il est impossible de les reprendre tous ici.
En dehors du monde francophone, la même matière s’étale dans les récits-catastrophes du Mozambicain Luis Bernardo Honwana Nous avons tué le chien teigneux, dans le roman historique de l’Angolais Pepetela, Yaka, et dans Une saison d’anomie de Wole Soyinka.
Quelles que soient les causes exogènes qui ont préparé la libéralisation politique des années 90, il était prévisible, au vu de toute cette matière, que la situation ne pouvait pas impunément perdurer et que les jours des dictatures les plus sanguinaires étaient comptés. Ce qui nous amène à la 4e et dernière étape historique de notre parcours.
6 ¦ Résumé
- Après les indépendances, l’Afrique est marquée par une multiplication des coups d’État et des dictatures, entraînant crises politiques, violences (Biafra) et effondrement du projet panafricain.
- La mauvaise gouvernance et la dépendance économique aggravent la situation : corruption, dettes, baisse des prix des matières premières et intervention d’ONG traduisent l’échec des promesses d’indépendance.
- Une rupture s’opère avec la négritude, critiquée par certains intellectuels comme une idéologie dépassée ou instrumentalisée, freinant la liberté de création et masquant certaines réalités africaines.
- De nouveaux écrivains (comme Kourouma ou Ouologuem) renouvellent la littérature en dénonçant les dérives postcoloniales, en brisant les mythes et en innovant sur le plan stylistique et narratif.
- La littérature du « désenchantement » évolue vers une dénonciation radicale des dictatures et de la violence, culminant avec des œuvres marquées par l’absurde, la terreur et un pessimisme profond sur l’avenir africain.
[1] L’œuvre d’Ayi Kwei Armah met en scène un personnage, l’Homme, travailleur des chemins de fer, honnête citoyen devenu excroissance, dans un climat de prévarication généralisée. Lecture sans complaisance de l’ère post-coloniale, The Beautyful Ones Are not Yet Born, partage l’amertume de l’oracle de René Dumont L’Afrique noire est mal partie que nous avons mentionné dans la partie précédente.
[2] TOWA, Marcien, L. S. Senghor : Négritude ou servitude ?, Yaoundé, Clé, 1971.
[3] ADOTEVI,Stanislas, Négritude et Négrologues, Paris, 10/18, 1972.
[4] In Nouvelle poésie négro-africaine, interview de Marc Rombaut ( Poésie, n° 42-43-44, Paris, Ed. Saint-Germain-des-Prés, s.d.
[5] In Césaire, l’homme et l’œuvre, entretien avec L. Kesteloot et B. Kotchy, Paris, Présence africaine, 1973.
[6] Pour des plus amples informations, consulter l’anthologie de Guy Ossito Midiohouan, Maraboutiques, Cotonou, Ed. du Flamboyant, 1996 (et à L’Harmattan, 1999).
[7] LABOU TANSI, Sony, La vie et demie, Paris, Seuil, 1979, pp. 11-14.
[8] « La vie et demie, ça s’appelle écrire par étourderie. Oui. Moi qui vous parle de l’absurdité de l’absurde, moi qui inaugure l’absurdité du désespoir – d’où voulez-vous que je parle sinon du dehors ? A une époque où l’homme est plus que jamais résolu à tuer la vie, comment voulez-vous que je parle sinon en chair-mots-de-passe ? (…)
J’écris pour qu’il fasse peur en moi. Et, comme dit Ionesco, je n’enseigne pas, j’invente. J’invente un poste de peur en ce vaste monde qui fout le camp » (p. 9).
[9] « J’ose renvoyer le monde entier à l’espoir, et comme l’espoir peut provoquer des sautes de viande, j’ai cruellement choisi de paraître comme une seconde version de l’humain –pas la dernière bien entendu- pas la meilleure – simplement la différente » (p. 9).
[10] « A ceux qui cherchent un auteur engagé je propose un homme engageant » (p. 9).
[11] « Et à l’intention des amateurs de couleurs locale qui m’accuseraient d’être cruellement tropical et d’ajouter de l’eau au moulin déjà inondé des racistes, je tiens à préciser que La Vie et Demie fait ces taches que la vie seulement fait. Ce livre se passe entièrement en moi. Au fond, la Terre n’est plus ronde. Elle ne le sera jamais plus » (p. 10).
[12] LABOU TANSI, Sony, Op. cit., p. 13.
[13] Débauche de barbarie qui ressemble étrangement au supplice féroce infligé à Mulele par les sbires de Mobutu le 10 octobre 1968 ; Mulele justement extradé de Brazzaville, et qui (comme le dit le guide providentiel de Martial) avait « blessé la République (d’un certain nombre) de guerres civiles » (p. 15).



