1 ¦ Objectifs de la leçon
A la fin de la leçon, l’élève doit être capable de :
- Comprendre les effets des politiques économiques internationales et de la mondialisation sur les sociétés africaines.
- Analyser la transformation de la littérature africaine vers une écriture du désenchantement et de l’absurde.
- Expliquer les nouvelles formes d’écriture et l’émergence d’une littérature plus libre et parfois mondialisée.
2 ¦ Quelques repères historiques
Nous avons vu dans l’étape précédente que, malgré l’intervention des organismes internationaux spécialisés, malgré la multiplication des ong, les populations africaines continuent à s’appauvrir et s’enfoncent de plus en plus dans la misère. La dette extérieure africaine prend des proportions affolantes, exactement comme la démographie. C’est au tour du FMI et de la Banque mondiale d’entrer en scène. Des remèdes de chevaux sont appliqués aux économies africaines. Les plans d’ajustement structurel pullulent sur le continent, avec pour effet immédiat de jeter les gens dans le chômage, l’errance et une précarité jamais rencontrée auparavant sur le continent.
Les Africains, médusés, apprennent qu’ils vivaient au-dessus de leurs moyens ! eux qui n’avaient pas vu passer les sommes folles englouties dans des demeures dispendieuses et des projets bidons. Le secteur informel prend des proportions extraordinaires et arrive à épargner la disparition pure et simple à toutes ces populations au pouvoir d’achat inexistant et à la sécurité sociale nulle. Le monde entier se demande comment survivent les populations africaines alors que tous les voyants de leur tableau de bord économique sont soient au rouge, soit grillés. C’est la période de la débrouille au quotidien.
Après l’effondrement de l’URSS, l’Occident, désormais seul aux commandes de l’économie mondiale, met fin aux politiques de développement, affirme plus que jamais son penchant pour l’économie libérale à outrance et engage la bataille de la mondialisation. Et pour traiter « d’égal à égal » avec les dirigeants africains, la démocratisation des régimes est désormais recommandée (cfr. le discours de la Baule de François Mittérand en 1989).
En 1994, le franc CFA est dévalué de 50% par la volonté de la France. Du jour au lendemain, les maigres économies des populations touchées furent divisées par deux, doublant par la même occasion la dette des Etats. La jeunesse africaine, déshéritée pour longtemps, n’eut plus qu’une idée en tête, fuir hors de ce continent maudit. D’où les boat peoples des temps modernes, qui échouent régulièrement sur les plages des îles Canaries, de l’enclave espagnole Ceuta et Melila, de l’Italie ou de la Grèce. Face à eux, l’Europe masse ses gardes-frontières aux lieux de passage afin de rendre les frontières étanches…

Tant bien que mal, les conférences nationales ont abouti au renouvellement des régimes politiques en place. Les partis uniques, avec leurs sanglantes dictatures, ont peu à peu disparu du paysage africain. Malgré tout, le chaos s’est emparé de plusieurs pays, tels les deux Congo, la Centrafrique, la Côte d’Ivoire, le Tchad, le Kenya, le Soudan, sans parler de la Somalie… Surtout, l’Afrique, berceau de l’humanité et de la sagesse ancestrale, vient de connaître un geste énorme, et moment massif de négation de la vie et de l’humanité : le génocide rwandais, avec près d’un million de morts, massacrés pour la plupart à l’arme blanche… A travers cet acte démesuré, les crispations identitaires ont fini par déboucher sur les spasmes d’une horreur sans limite. Comme le rappelle l’écrivain camerounais Patrick Nganang, « on ne peut plus écrire aujourd’hui en Afrique, comme si le génocide de 1994 au Rwanda n’avait jamais eu lieu. (…) Tragédie la plus violente que l’Afrique ait connu ces derniers temps, il est aussi symbole d’une idée qui désormais fait corps avec la terre africaine : l’extermination de masse perpétrée par des Africains sur des Africains« [1].
Cependant, quelques lueurs d’espoir subsistent sur le plan politique avec l’alternance politique du Sénégal, du Mali, du Bénin… L’Europe qui se rend compte qu’elle ne récupérera jamais ses prêts met en place des suppressions de dettes ou des rachats douteux (des organismes privés rachètent les dettes des Etats et se font les champions des récupérations « immédiates » auprès des Etats africains, grâce à l’armada de leurs avocats et des lois occidentales). La voyoucratie économique internationale n’a ni mesure ni limites.
3 ¦ La production littéraire
Le mythe du grand soir marxiste s’étant évanoui dans le fracas de l’effondrement de l’URSS, et l’american way of life semblant désormais inaccessible au rêve africain, les écrivains sont désormais muets en ce qui concerne les idéologies, qu’elles soient de droite ou de gauche. « On geste, un point c’est tout »[2], ainsi que dirait un héros de Sony Labou Tansi dans Une vie et demie. Comme le dit si bien Kesteloot[3], l’éthique est bafouée qu’elle soit moderne ou traditionnelle, l’ethnie n’est plus un refuge sûr, la famille s’est muée en un groupe parasite et en contradiction avec les exigences de l’économie de marché, le village n’est plus l’autorité de référence et le refuge des déclassés. D’autre part, le diplôme ne conduit plus au recrutement et au travail décent, les religions échouent à réorienter les masses populaires vers l’espérance. Société poubelle des gadgets et déchets occidentaux, c’est le thème de plusieurs fictions, telle celle de Pathé Diop.
C’est de cette manière que l’absurde, dont parle Sony Labou Tansi dans La vie et demie, s’installe progressivement dans le quotidien de la vie africaine et de sa littérature. Pabé Mongo, écrivain Camerounais, le synthétise bien dans cette déclaration : « Si nos aînés étaient essentiellement préoccupés par la reconnaissance et l’identité de l’homme noir, je dirais que nous autres sommes les écrivains des sept plaies de l’Afrique : la faim, la sécheresse, l’endettement, la détérioration des termes de l’échange, la maladie, la « poubellisation », les dictatures, le néo-colonialisme… La situation de l’homme noir s’est à tel point dégradée que notre littérature ne met plus en scène des héros, mais des victimes »[4]. Constat qui mériterait d’être mis en parallèle avec celui de l’absurde dans la littérature française, phase philosophico-littéraire qui a précédé celle du Nouveau Roman. Ce n’est donc pas par hasard si on a parlé de nouveau roman africain.
Comme le remarque L. Kesteloot, la France des années de guerre est un monde sans justice, sans finalité, sans lois, sinon celle du plus fort, la loi de la bombe et du canon. Sartre, Camus accusaient alors un dieu indifférent. Les écrivains africains, eux, n’accusent plus personne. Ils crient dans le vide. « Nous autres écrivains savons maintenant que nous sommes inutiles », constate Williams Sassine. Mais cet absurde est peut-être moins héritier de l’existentialisme occidental que des romanciers sud-américains comme Fuentes, Carpentier, Cortazar, Sabato, Asturias ou Garcia Marquez. On sait ce que Sony doit à ce dernier.
L’écriture romanesque africaine a donc bien changé. Aujourd’hui, le romancier africain s’est affranchi de toutes les idéologies qui exaltaient (et parfois inhibaient) ses aînés (Panafricanisme, marxisme, tiers-mondisme, solidarité africaine, valeurs ancestrales de la négritude). Boubacar Boris Diop a bien raison lorsqu’il constate : « elle est bien révolue, l’époque où, face à un ennemi commun, le colonialisme européen, les intellectuels africains de tous horizons mettaient en exergue leurs convergences. Une telle évolution affecte forcément l’imaginaire des écrivains ».

Face aux déclarations de la puissance prophétique et didactique du verbe de Césaire, la littérature actuelle choisit la voie de l’individualisme onirique. Elle se contente d’explorer l’univers intérieur de l’auteur, parfois jusqu’au vertige. Tous les paramètres formels du récit sont bousculés. La propension au dialogue déborde sur la narration pour donner « l’oralité feinte », ou le monologue sans fin ; le récit perd son fil chronologique pour faire des bonds –en avant et en arrière- dans le temps comme dans l’espace. Tout se mélange, futur projeté, passé resurgissant, reprise du présent, temps dédoublé dans les consciences d’autres narrateurs, temps vécu/ temps rêvé… « Il faut que le lecteur mérite d’entrer dans mon roman », déclare Boris Diop.
Il y a eu déjà, sur cette voie, L’Ecart de Mudimbe ou encore Giambatista Viko de Georges Ngal. Il y a aujourd’hui la satire sociale et politique, littérairement novatrice, du Camerounais Patrice Nganang (Temps de chien). Le réalisme impitoyable, au souffle épique et lyrique, du Béninois Florent Couao-Zotti (Le cantique des cannibales). La dérision virtuose de Kangni Alem, (Cola-Cola Jazz), le sens du sarcasme sans tabous de Sami Tchak (Place des fêtes), la férocité visionnaire de Kossi Efoui (La fabrique des cérémonies), tous trois issus du Togo… Ajoutons-y Gaston-Paul Effa et Daniel Biyaoula.
Hors de la littérature francophone, on peut retenir, au Nigéria : Wole Soyinka, Prix Nobel 1997 de littérature, Chinua Achebe, Ben Okri, Ken Saro-Wiwa, Amos Tutuola, Chimamanda Ngozi. Le Ghanéen Ayi Kwei Armah. Le Kenyan Ngugi wa Thiongo. Le Tanzanien Abdulrazak Gurnah. Le Zimbabwéen Chenjerai Hove. Le Somalien Nuruddin Farah. Les Sud-Africains Njabulo S. Ndebele, Alex La Guma. Le Soudano-Anglais Jamal Mahjoub. L’Ougandais Moses Isegawa…
Et de plus en plus présente et traduite en français, la littérature africaine lusophone : pour l’Angola, José Luandino Vieira, Pepetela, Manuel Rui… pour le Mozambique, Luis Bernardo Honwana ou Mia Couto… pour le Cap-Vert, Baltasar Lopes, Germano Almeida…
A société dégradée, parole débridée. Nombre de ces écrivains ont souvent repris à leur compte les révoltes des précurseurs et les ont exacerbées, mais ont choisi de les exprimer à travers un « désordre organisé » de la langue française et de ses structures, rendant de la sorte plus active et plus subjective la présence de l’écrivain dans le processus de communication avec son lecteur. Ce désordre est censé symboliser l’incohérence sociale et économique de l’Afrique « poubellisée », mais n’évite pas toujours le problème d’intelligence de ces nouveaux textes par le lecteur, avec ces phrases « sinistrées » qui se postulent comme allégorie d’un monde lui aussi « sinistré ». Nous débouchons ainsi sur ce que les spécialistes de cette littérature ont nommé « l’Afro-pessimisme », illustré notamment par une thématique tourmentée, mettant à nu les mécanismes de désagrégation des sociétés africaines, aux prises avec les affres de la modernité politique, économique et culturelle. Ce sont des textes pour la plupart iconoclastes. D’où les qualificatifs dont on les affuble, souvent : romans d’anomie, du baroque, du carnavalesque.

D’autres textes s’orientent tout de même vers l’accueil du multiple, voire du cosmopolite, comme peuvent l’attester les textes des écrivains de la diaspora. Ceux-ci se considèrent comme « citoyens du monde littéraire » et ne souhaitent pas être réduits à leur identité nationale, qu’ils trouvent trop étroite. Ils privilégient désormais la relation avec tous les hommes, d’où qu’ils viennent. Cette ouverture soulève des questions dans le monde francophone, notamment face au chauvinisme, avéré ou non, de la littérature française, qui ne parvient pas à renoncer à un rôle de locomotive francophone, que les autres littératures francophones subissent de plus en plus mal. C’est le sens d’un débat tel celui de la littérature-monde, engagé récemment en France, à travers manifestes et publications. Boubacar Boris Diop livre un constat alarmant sur cette conjoncture particulière : « Le versant francophone de la littérature africaine est devenu partie intégrante de l’économie du livre en France après avoir disparu progressivement de ses différents espaces nationaux. Si on cherche des romans guinéens ou sénégalais, il vaut mieux aller du côté du Quartier latin à Paris. Tout ce qui compte y est écrit, imprimé, publié et proposé en librairie. Voilà où nous en sommes après cinquante ans d’indépendance. Le plus tragique, c’est que cela ne fait même pas débat… »
4 ¦ Résumé
- Les années 1980-1990 sont marquées par une crise profonde en Afrique : dette massive, politiques d’ajustement structurel, mondialisation, instabilité politique et drames comme le génocide rwandais aggravent la pauvreté et les tensions.
- La littérature africaine rompt avec les grandes idéologies (négritude, marxisme, panafricanisme) et abandonne les visions collectives pour une approche plus désillusionnée et critique.
- Elle devient une littérature de l’absurde et du désenchantement, mettant en scène des sociétés en crise et des personnages souvent victimes plutôt que héros.
- Les écrivains renouvellent fortement les formes narratives (fragmentation, subjectivité, temporalités mêlées) et développent une écriture plus libre, parfois qualifiée d’« afro-pessimiste », tout en s’ouvrant à des perspectives plus globales.
[1] Patrice Nganang, Manifeste d’une nouvelle littérature africaine. Pour une écriture préemptive, Paris, Homnisphères, 2007, p. 24.
[2] Sony Labou Tansi, Une vie et demie, op. cit., p. 185.
[3] L. Kesteloot, Histoire de la littérature négro-africaine, p. 274
[4] MONGO Pabé cité par KESTELOOT, Lilyan, Histoire de la littérature négro-africaine, Paris, Karthala, 2001, p. 275.



