1 ¦ Objectifs de la leçon
A la fin de la leçon, l’élève doit être capable de :
- Comprendre les caractéristiques principales du continent africain.
- Comprendre la problématique générale de l’appellation « littérature africaine ».
- Avoir une vue d’ensemble des différentes leçons du cours de littérature africaine proposées sur Bokundoli.
2.1. Le Continent africain en quelques chiffres
En guise d’entrée en matière, voici quelques chiffres concernant l’Afrique, forcément sommaires, mais qui pourraient donner une idée de l’ampleur de la tâche que requiert un propos tel que libellé dans le titre :
- Quatre zones climatiques majeures : le Sahara, la savane soudanienne, la forêt équatoriale et le désert de Kalahari.
- Plusieurs grands fleuves qui irriguent l’imaginaire des écrivains : le Nil (6.700 km), le Congo (4.640), le Zambèze (2600), le Niger (4200), le Sénégal (1700)…
- Des lacs immenses (Malawi, Tanganyika, Victoria, Tchad…)
- Une cinquantaine d’Etats et 1,57 miliard d’habitants, dont la moitié a moins de 20 ans.
- Du point de vue historique, l’on sait que c’est, jusqu’à nouvel ordre, le berceau de l’humanité, sinon le berceau d’une civilisation extraordinaire : celle qui a vu le jour et s’est développée dans la vallée du Nil. Nous avons cité l’ancienne et brillante civilisation égyptienne, dont on admet enfin aujourd’hui qu’elle a été développée sous des pharaons noirs.

2.2. Définitions
Ces vingt dernières années, il n’est pas rare de voir contester l’existence même de la littérature africaine, dans la mesure où il est inhabituel de parler de la littérature « européenne » ou « asiatique ». Fustigeant cette vision « monolithique », Leonora Miano estime que « refuser de reconnaître [la] diversité subsaharienne, n’avoir toujours pas pris conscience de ce qu’on ne voit pas le monde de la même manière quand on est un Peul ou un Bantou, c’est continuer à porter sur les peuples subsahariens le regard qui fut celui des négriers. Ceux qui décidèrent de noyer les identités subsahariennes derrière la couleur de la peau » (MIANO Leonora, Habiter la frontière, Paris, l’Arche Editeur, 2012, 35.). Quant à Kossi Efoui, il s’insurge contre cette vision « essentialiste » qui consiste à lire toute œuvre littéraire venant d’Afrique comme un palimpseste, dans les filigranes duquel s’offre la « spécificité africaine » de son auteur.
Mais procéder de la sorte, c’est d’abord oublier que le concept « littérature africaine » n’est pas à calquer sur un quelconque modèle précédent, mais qu’il est le produit d’une historicité singulière qui a vu l’Europe entrer dans une dialectisation extrême, notamment avec l’Afrique, en se réservant le beau rôle du référentiel universel et en figeant de cette manière toutes les autres cultures en objets des musées européens. Le concept de « littérature africaine » est, évidemment, lié de manière étroite à celui de « culture africaine », dont on connaît les tribulations sous l’époque coloniale, au sein même de son discours d’escorte idéologique. La fameuse table rase pratiquée par les colonisateurs face aux diverses cultures africaines est loin d’avoir été un simple épiphénomène. Bien au contraire, elle constituait le cœur même de l’entreprise coloniale qui, idéalement, s’offrait comme le recommencement absolu de l’histoire africaine. C’est contre cette dernière prétention que les pères fondateurs de la Négritude se sont dressés pour réaffirmer l’Afrique multimillénaire, avec ses cultures, ses valeurs et son esthétique.
Par ailleurs, L’on n’oubliera pas que tous les pays africains au sud du Sahara, à quelques exceptions près (l’Ethiopie), ont subi le traumatisme de l’esclavage, de la déportation, de la colonisation et plus tard (pour tous), des dictatures ainsi que des dictats des organismes financiers internationaux, sans parler de néo-colonialisme. Maintes études historiques montrent, par ailleurs, que ces peuples ont un fonds commun de civilisation traditionnelle, en ce qui concerne leur mode d’organisation sociale, leurs valeurs et leur expression artistique. Nous y reviendront lorsque nous aborderons la question des littératures nationales.
Enfin, il ne faut pas perdre du vue que les intellectuels et les écrivains africains, qu’ils soient francophones, anglophones ou lusophones, ont toujours été en contact et ont toujours considéré que leur combat pour la liberté et pour le développement était le même, du Sénégal à l’Afrique du Sud, en passant par le Nigeria, le Congo belge et l’Angola. La participation de tous aux deux Congrès des écrivains du monde noir, en 1956 à Paris et en 1959 à Rome (en plus des Noirs américains) l’atteste largement. Il est évident que cet argumentaire vient également au secours de la pertinence d’un cours tel que celui que nous mettons en chantier ici. C’est cette historicité particulière dont nous voulons rendre compte à travers l’appellation « Littérature africaine ». Il est bien évident que ce concept se videra progressivement de son contenu au profit des littératures nationales, dans leur ambition de substituer peu à peu les spécificités littéraires de chaque pays au regard monolithique de départ. C’est tout le bien qu’on peut leur souhaiter.

Clôturons provisoirement ce débat avec une réflexion de l’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop, toute en nuance et en subtilité : « l’Afrique est un continent où les mêmes épreuves historiques modèlent depuis la nuit des temps des communautés humaines très semblables par leur spiritualité et leur mode de vie. L’entreprise est pourtant plus ardue qu’il n’y paraît à première vue. Ce ne sont pas des paroles en l’air : voilà au moins un quart de siècle que je cherche, sans succès, à cerner les contours de ce champ littéraire dont je suis partie prenante et, oui, je sais d’expérience que sous son apparente homogénéité il est prompt à poser des leurres et à décrire de folles spirales qui rendent vaine toute tentative de définition. Au bout du compte, je ne suis toujours pas sûr de savoir quel contenu donner à ce qu’on appelle littérature africaine ni même si elle existe pour de vrai » (DIOP, Boubacar Boris, La littérature africaine : une aventure si ambiguë).
Discours d’Aimé Césaire lors du premier Congrès des écrivains et artistes noirs à Paris en 1956.
3.3. Etendue et limites
Bien qu’elle ait à son actif moins d’un siècle de pratique, la littérature africaine offre une production si abondante, si complexe et si diversifiée qu’il est hors de question, dans un parcours tel celui-ci, d’en faire le tour exhaustif. Ceci nous impose plusieurs limites.
Nous allons uniquement nous préoccuper de la littérature africaine écrite, d’origine assez récente, car elle n’est pas à confondre avec le mimétisme de certains lettrés d’origine africaine ayant écrit à la manière et selon une sensibilité européenne. On ne parle de littérature noire qu’au moment où des Noirs ont écrit des livres qui expriment leur propre culture et leur sensibilité particulière, et non pas celle de leurs colonisateurs occidentaux, car nous pensons que la littérature est, quelque part, l’expression du vécu d’un peuple et donc, de sa culture. Ainsi en est-il de Juan Latino signalé par Janheinz Jahn au XVIe siècle. Il est né en Guinée en 1516, mais il avait été amené comme esclave en Espagne, puis libéré pour finir par devenir professeur de latin à l’Université de Granada. Ses œuvres en latin existent, mais appartiennent intégralement aux normes et principes des milieux où s’est passée sa formation culturelle.
Quant à Antoine-Guillaume Amo, le philosophe africain du XVIIe siècle, il est né à Axim, une ville africaine du Golfe de Guinée. On le nommera, pour cela, Amo Guinea-Afer, ou Amo Guinea-Africanus. Il a enseigné en Allemagne dans les universités de Halle, de Wittemberg et d’Iéna entre 1730 et1740, avant de retourner mourir dans son pays. Après quarante ans de vie en Allemagne, tout naturellement, il fait partie, de par sa production intellectuelle, de l’univers qui l’a formé à la science et à la philosophie, dans la mesure où sa culture d’origine n’a participé ni de près, ni de loin à l’élaboration de sa compétence. Plus encore, elle n’a rien reçu en retour, de manière structurelle, de toute cette connaissance.
Nous avons bien dit littérature noire, ce qui nous amène à ne pas aborder celle du Maghreb, qui relève d’une autre sensibilité et d’une autre histoire (du fait, notamment, de la proximité de la Méditerranée et de l’Europe, de l’absence de la traite et de la tradition d’une littérature écrite en arabe).
Littérature africaine, oui, mais essentiellement d’expression française, car là aussi il faut signaler la diversité des aires linguistiques, qui va des textes produits en langues nationales à ceux publiés dans la langue du colonisateur, à savoir le français, l’anglais et le portugais, voire l’espagnol. Pour autant, ce qui sera dit de l’aire d’expression française sera valable, mutatis mutandis, pour les autres aires. Plusieurs arguments montrent cette cohérence persistante, par-delà les frontières artificielles héritées de la colonisation. En effet, les vraies aires culturelles qui inspirent les œuvres africaines et leur donnent une résonnance spécifique sont plus de nature ethnique (bambara, Ouolof, malinké, kongo, shona, zoulou) qu’étatique.
4.4. Etapes
Nous aborderons cette littérature en quatre grandes étapes, de nature chronologique (et beaucoup plus thématique vers la fin) car liées aux soubresauts de l’histoire des pays africains, soubresauts engendrés par leur contact avec la civilisation occidentale, ainsi que par les multiples conséquences de ce fait historique incontournable. On ne pourra donc pas faire l’économie des faits historiques ayant influencé, sinon rythmé la marche de cette littérature. Ces faits historiques ont d’ailleurs constitué, d’une manière ou d’une autre, l’atmosphère, la source thématique et d’inspiration des écrivains africains.
La première étape, intitulée « Les textes fondateurs », va des origines aux indépendances qui, pour une écrasante majorité, ont été obtenues en 1960. Elle voit naître la prise de conscience de la race noire sur sa situation historique, la nécessité de la défense de ses valeurs niées ou bafouées, l’éveil de la conscience politique et le combat pour l’indépendance.
La deuxième étape est la plus courte de toutes. Elle va des indépendances jusqu’au début des années 70. Elle connaîtra l’euphorie de l’indépendance, de la liberté, sinon de la libération. C’est également la période de la responsabilité avec l’africanisation tous azimuts de la vie politique, économique et culturelle. Mais très vite, avec le coup d’état d’Étienne Gnassingbé Eyadema au Togo et de Joseph Désiré Mobutu au Congo, va surgir le spectre des dictatures et de la confiscation des libertés, qui mènera au désenchantement. Les écrivains en prennent acte rapidement. Ce qui modifie progressivement leurs thématiques et leur engagement pour la cause africaine.
La troisième étape couvre toute la période dictatoriale, à savoir 1970-1990. C’est la période des exclusions, des emprisonnements, de l’exil et de la paupérisation inexorable de l’Afrique avec son cortège de misères et de déshumanisation. Les soleils des indépendances viennent de basculer dans les violences indigènes, puis dans le cauchemar. Comme sous la colonisation, la parole littéraire, plus ou moins censurée, plus ou moins violente, s’élève pour dénoncer l’imposture, le mensonge et le nouvel esclavage. L’absurde de cette situation politique modifie profondément le style et le phrasé de ces textes qui, jusque-là s’étaient essentiellement consacrés à l’exaltation et à la célébration des valeurs du monde noir (Négritude oblige).
La quatrième et dernière étape démarre au lendemain des conférences nationales qui marquent le retour à la liberté politique, et s’étend jusqu’à nos jours. L’acte le plus symbolique de ce nouveau retour à la liberté se trouve être justement la libération de Nelson Mandela en Afrique du Sud, événement dont la portée dépasse de très loin le destin singulier de ce résistant exemplaire. C’est la chute d’un des pires bastions de la domination blanche : celle de l’apartheid. C’est également le symbole de l’abjection des dictatures, quelles qu’elles soient et d’où qu’elles viennent. L’acte soulève un immense espoir sur le continent.
Péniblement, l’Afrique tente de reprendre, cette fois-ci véritablement à son compte, l’expérience démocratique si rapidement bâclée au lendemain des indépendances. Entre-temps, le monde a changé. Les politiques d’ajustement structurels et d’aide massive à l’Afrique ont échoué à sortir l’Afrique de la misère. Les illusions de l’engagement pour la cause africaine se sont évanouies dans l’enfer des dictatures et de la gabegie due aux propres fils du continent, même si elle se fait en complicité avec les prédateurs étrangers. Par ailleurs, la mondialisation vient exacerber ce qu’il y avait de précaire et d’instable dans les rouages économiques des pays africains. Sans parler des pandémies anciennes et nouvelles qui, à côté de la famine et des guerres civiles fratricides, déciment la population. Jusqu’à ce moment massif de mort et de nihilisme, sans exemple dans l’histoire africaine : le génocide rwandais…
Devant ce qui apparaît aux yeux de la plupart comme la trahison des intellectuels, les écrivains renoncent à leur rôle de porte-paroles et de guides des masses africaines. Chacun se retire dans son univers intérieur pour développer une parole singulière et individuelle. Une parole qui, souvent, aborde de nouveaux thèmes et prend ses distances avec tous les mythes qui ont nourri l’imaginaire littéraire jusque-là. C’est la raison pour laquelle nous avons prévu des entrées d’un autre type à ce parcours littéraire, à savoir les constellations thématiques. Celles-ci permettent un autre type d’approche, moins chronologique mais plus proche de la réalité littéraire de ces 30 dernières années, à savoir une diversification impressionnante de thématiques, d’écritures et de parcours de vie chez les écrivains africains, dont la moindre n’est sans doute pas la production littéraire des diasporas africaines, installées à Paris, à Londres, aux Etats-Unis, etc.
Dans un souci essentiellement didactique, voici les constellations thématiques retenues à ce jour :
1) Tradition & modernisme
2) Formation & Initiation
3) Lien social
4) Question identitaires
5) Violence : dictature, abus, déséquilibres
6) Perte des valeurs & déchéances
7) Voyage
8) Récits de vies
9) Questions sociétales (Environnement, homosexualité, polygamies, tribalisme, nouvelles religions…).
Ces constellations se veulent innovantes dans la mesure où elles se proposent de donner, le plus possible, la parole aux écrivains eux-mêmes afin qu’ils nous parlent de leur travail d’écriture, de leur métier et de leur parcours culturel.
Ces constellations doivent pouvoir éclairer le lecteur sur la circularité des œuvres et des auteurs, dans une hybridation et une mobilité autant culturelles que géographiques. Elles mettront également en évidence l’épineux problème du lectorat « naturel » des œuvres africaines.
Il reste évident que ces quelques lignes du présent cours ne donnent qu’une pâle idée de ce qu’est devenu, en si peu de temps, le champ littéraire africain. C’est dire donc que le lecteur ou l’apprenant devra considérer la lecture assidue des œuvres comme le fondement même et l’issue obligée de cette formation, car si ces pages donnent bien quelques balises utiles pour ce faire, il faut se dire qu’aucune exégèse, aucun commentaire, si brillants soient-ils, ne pourront jamais remplacer le contact direct avec les œuvres. Pour ce faire, les chroniques littéraires proposées çà et là au fil du parcours peuvent constituer d’excellentes suggestions de lecture.



