Partie 4 - Chapitre 2 : Des populations congolaises au peuple congolais
Avant-propos

Partie 4 - Chapitre 2 : Des populations congolaises au peuple congolais

Isidore Ndaywel è Nziem

Dans Histoire générale du Congo (Afrique Éditions)

Chapitre 2
Des populations congolaises
au peuple congolais

Le XIXe siècle marquait incontestablement un tournant. C’était l’amorce d’une tout autre période qui aurait pour caractéristique essentielle l’avènement de la modernité d’origine externe suivie des vicissitudes de son installation. Les mentalités avaient changé et ce processus devait se poursuivre. Il était prévisible qu’il conduirait à des transformations irréversibles. Se poserait seulement, désormais, une question de temps et d’opportunité.

Faisons le point de l’état des sociétés congolaises de la fin de la première moitié du XIXe siècle. Sur ces sociétés allaient déferler les vagues de cette modernité qui les mènerait à la colonisation et, de la colonisation, à la décolonisation et finalement à une tentative de récupération, de cette modernité qui leur est venue d’Europe.

1                    LA GENÈSE ET LES FONDEMENTS

La première représentation cartographique du Congo n’existe pas encore. Pourtant l’unité de ces populations est virtuellement présente. On dirait que le destin tenait à assurer un minimum de fixité, jusqu’au niveau du langage, à ce processus en cours depuis plusieurs âges. En fait, le point de départ de cette exigence à l’unité était commandé par les éléments mêmes de l’environnement qui se ramenaient à quatre, sinon à trois types de biotopes : la nappe forestière centrale, les savanes méridionales et septentrionales et enfin, la zone excentrique des Grands Lacs. La forêt a été à la fois l’élément qui séparait mais aussi qui rapprochait les deux savanes à cause de son contact avec l’une et l’autre ; la zone agro-pastorale de l’est par son cordon de lacs a tenu cet ensemble à l’abri des influences intempestives de la côte orientale.

Dans ce décor, la position du fleuve et de ses affluents assurait, à sa manière, une contribution capitale. En effet, son bassin large et bien délimité créait un cadre propice à cette concertation naturelle. Les cours d’eau, nombreux et orientés dans des directions diverses, constituaient des voies de communication tout indiquées. Ils ont favorisé dès la fin du premier millénaire, une plus grande circulation des biens, des hommes et des idées. Le peuplement même du pays s’est basé sur cet élément pour se réaliser pleinement. Curieusement c’est principalement dans la zone forestière, là où le paysage était peu disposé à se laisser profaner par la pénétration de l’homme, que les cours d’eau se sont offerts volontiers comme voies de communication.

La savane, à ce point de vue, s’est montrée plus bienveillante, autorisant par son espace clairsemé des échanges terrestres. Les cours d’eau n’ont fait qu’intensifier ces échanges.

Pourtant, si la vocation au nivellement et à l’échange imposée par la nature était à elle seule un puissant facteur d’unification, le fait démographique avait lui aussi d’autres atouts pour consolider cette tendance. Le hasard avait voulu en effet que cet espace ait été, dès le premier millénaire, le domaine privilégié des Bantu. En envahissant savanes et forêts, les Bantu ont pris possession de ce territoire, laissant à peine le temps aux autochtones d’être intégrés, sous peine d’être relégués au rang de groupes marginaux. Les Pygmées, ces maîtres d’hier, ont apporté, comme on le sait, leur contribution non seulement dans l’effort de maîtrise de l’environnement botanique et zoologique mais aussi dans l’élaboration des multiples sociétés ethniques que l’on connaît aujourd’hui. Si certains subsistent comme groupes autonomes, c’est qu’ils fonctionnent plutôt comme ensembles ethniques et non comme groupes raciaux. C’est ainsi qu’on parle du « Mutwa » et des « Batwa ». D’autres encore qui ont subsisté de manière spécifique fonctionnent simplement comme des « classes sociales » particulières dans la hiérarchie existant au sein des ethnies actuelles (Vansina, J., 1966b : 53-60 ; Schebesta, P., 1952 ; Cornet, J., 1982a : 3-36).

En tout cas, la prédominance bantu sur cet espace est un fait indéniable, malgré les greffes culturelles d’origine soudanaise et nilotique. Celles-ci sont plus tardives et n’ont réussi qu’à produire une poignée de sociétés ethniques plutôt hybrides, puisant leur fondement aussi bien dans la culture bantu que dans leurs cultures d’origine [1]. Remarquons qu’il n’est pas impossible que l’influence soudanaise ait été plus étendue, au point de s’être infiltrée jusqu’à la savane du sud. Si tel était le cas, on serait simplement en présence d’un plus grand brassage de Soudanais et de Bantu réalisé davantage à la faveur du groupe dominant. Des brassages plus anciens et sans doute plus importants ont été à la base du premier peuplement du pays.

On comprend mieux alors comment ces populations, placées dans les environnements qui sont les leurs actuellement, ont élaboré pratiquement les mêmes modes de subsistance et façonné les mêmes types d’institutions sociales et politiques. Le ramassage des produits végétaux, animaux et piscicoles, connu sous les concepts de cueillette, de chasse et de pêche, demeure jusqu’à ce jour un mode de subsistance pertinent. Pourtant, l’agriculture n’est guère ignorée, bien qu’elle demeure essentiellement une activité féminine, et se ramène essentiellement à la culture des bananes plantain, des tubercules et des céréales, suivant que l’on se trouve dans la région de la Cuvette ou dans la région des savanes et des Grands Lacs.

L’usage du fer attesté dès la fin du premier millénaire a eu tôt fait de perfectionner l’outillage. Partout le métier de la forge est ennobli. Le forgeron passe pour être nanti d’un pouvoir supranaturel quand il n’est pas simplement roi. La poterie et le tissage ont été davantage le fait des savanes mais leurs effets bénéfiques ont fini par atteindre tout le monde. Le marché, lieu privilégié d’échange, a fini par se diversifier et se situer de plus en plus au loin. Quant à la production institutionnelle, elle a toujours été signalée, elle aussi, comme étant à peu près similaire partout. Les meilleurs ethnographes peuvent en témoigner (Herskovits, M., 1962 :57 ; Vansina, J., 1966b : 10-20). Tout partait de la parenté et de ses institutions : lignage et clan. La politique en était dépendante, que celle-ci ait eu un champ d’expression d’envergure comme dans les royaumes et les empires ou quelle se soit contentée de structures modestes, comme le village et la chefferie.

On peut affirmer globalement que ces institutions ont été le produit d’une histoire plutôt tranquille, ponctuée çà et là de quelques faits d’armes ou de certaines innovations spectaculaires [2]. Et pourtant ce cheminement tranquille fait de contacts d’échanges sur le plan interne a connu ses temps forts au cours desquels l’histoire de l’ensemble du Congo ou d’une grande partie de son espace a connu une accélération.

Parmi les moments essentiels, relevons l’arrivée des Bantu (fin du premier millénaire), l’apparition des grands espaces politiques (Xe – XVIe siècles), l’extension des méfaits de la traite atlantique (XVIe- XVIIe siècles), les poussées soudanaises (XVIIe siècle) et enfin la généralisation du fait commercial (XIXe siècle).

– L’arrivée des Bantu et leur essaimage sur cet espace d’Afrique Centrale et l’absorption des couches autochtones, tout cela constitue incontestablement le point de départ d’une histoire particulière. L’identité démographique, sociale et culturelle du futur Congo moderne s’est trouvée fixée et elle n’a subi par la suite que quelques retouches.

Les premiers mouvements de peuplement ont été suivis d’autres mouvements, sur le plan interne, dans le but d’une meilleure répartition de l’espace. Il s’agissait de s’enraciner sur cet espace nouveau, de s’adapter à ses exigences. Les groupes se sont donc différenciés en fonction des particularités de l’écologie. Des ensembles culturels ont vu le jour. Le point culminant de cet effort d’installation fut la naissance des espaces politiques, pour autant que la politique soit l’expression privilégiée du culturel, qui est lui-même une conséquence de l’économique.

 

Au sein de ces ensembles, les bienfaits des innovations internes et externes étaient mieux distribués et il en était de même des méfaits des cataclysmes ou de l’apathie des aristocraties en place. Décidément, on avait à faire à un autre moment clé du cheminement des peuples du Congo ancien.

                      L’ouverture de la côte atlantique, les ponctions opérées au sein des populations autochtones, l’introduction des réalités nouvelles culturelles et technologiques comme le christianisme, les plantes d’origine américaine, les techniques inconnues jusqu’alors, tout cela allait conduire à un réaménagement des espaces.

Un autre temps fort était né. II a valu notamment à la culture commerciale Luba- Lunda d’envahir toute la savane du sud tandis que celle des Kongo et Teke commençait à grignoter, par-delà le Pool, les zones de la Cuvette Centrale, incitant cette région à opérer des mutations internes profondes.

Pour que rien ne manque à ce contexte si propice au changement, les poussées soudanaises décrétées à partir du Bahr el-Ghazal ont suscité à partir du XVIIe siècle une certaine forme d’accélération de l’histoire dans les régions septentrionales du pays. Sous de telles poussées, ces régions subirent des mutations profondes qui ont conduit à la formation de nouvelles identités culturelles et ethniques. Pratiquement le souvenir de l’itinéraire historique préexistant s’est complètement dissipé. L’histoire de la région, au niveau populaire, se conte à partir de cette période.

                      Le XIXe siècle, on vient de le voir, aura l’avantage de créer des mouvements d’échange en tous sens. La modernité d’origine occidentale aura l’avantage de donner une expression cartographique à cette réalité déjà existante en même temps qu’elle lui assurera une plus grande cohésion interne. Il faut donc se rendre compte que l’unité du Congo n’est pas une création artificielle de la période coloniale. Celle-ci s’est façonnée au fil des temps, au cœur de l’Afrique Centrale.

2 L’UNITÉ ET LA RÉGIONALISATION

2.1              La régionalisation anthropologique

Mais la perception de l’unité passe également et nécessairement par la saisie des particularités quelle présente. A cet égard, il faut reconnaître que les premières différences les plus ressenties au niveau du vécu semblent être les divergences ethniques. O. Boone a entrepris d’en dresser un inventaire exhaustif, projet titanesque déjà bien en voie mais toujours en cours de réalisation (Boone, O., 1961, 1973). Cependant, il y a un malentendu qu’il faut relever ici : le contemporain fait dire à la réalité ethnique ce que celle-ci, historiquement, n’exprime pas. On lui confère une rigueur et une pérennité qu’elle ne mérite pas au niveau de l’histoire et à laquelle elle ne prétend nullement. Le paradoxe est là. L’anthropologue est complice du contemporain en ceci qu’il façonne l’ethnie et la tribu. Qu’il y ait une prolifération d’ethnies et donc une multiplicité de groupes différents, cela est indéniable, mais cette donnée a toujours été elle-même variable suivant les époques et les circonstances. L’enjeu ne consiste donc pas à les dénombrer, du moins dans l’optique suggérée par leur histoire interne, puisqu’un tel inventaire ne serait valable qu’au moment où il est dressé. Ce qu’il faut relever, c’est plutôt la permanence et la pérennité de ce mode de structuration sociale. Il n’y a de populations congolaises que celles qui sont regroupées en ethnies. Toute microsociété du Congo dans son extrême diversité renvoie effectivement à ce seul mode d’organisation, ce qui constitue la marque de l’unité des populations en présence.

LES LANGUES NATIONALES AU XXe SIECLE – Carte 12

 

LES ENSEMBLES CULTURELS DU CONGO ANCIEN – Carte 13

LES GROUPES ETHNIQUES DU CONGO AU XXe SIECLE – Carte 14

 

Donc, les ethnies, dans leur mode de formation, ne s’attendaient vraiment pas, comme on l’a dit, à être prises pour des réalités figées caractéristiques que le XXe siècle tient à tout prix à leur attribuer. En réalité, chaque époque a correspondu à l’éclatement d’un certain nombre d’ethnies et à la production d’autres. Les populations en présence survivant à leurs identités ethniques anciennes connaissaient à chacune de ces phases une nouvelle répartition entre les identités disponibles. Tout pouvait servir de prétexte à ce phénomène de révision de la nomenclature des ethnies : famine, pression démographique, rencontre de deux groupes, opposition entre deux aristocraties, établissement d’un courant d’échanges, etc. Il est évident que les temps forts de l’histoire ont chaque fois constitué des moments privilégiés de production d’ethnies.

En fait, une reconstitution de l’histoire ethnique du Congo peut être tentée. On peut en tout cas différencier les générations d’ethnies qu’on a connues au Congo ancien. Après l’instauration même du fait ethnique suite à l’exigence de l’exogamie, la première grande production de ce type de structures se situe certainement au grand moment du peuplement du Congo ancien. Les différentes colonnes de migrants regroupées sans doute par clans ont été obligées de se segmenter, certains essaims étant plus avancés dans leur progression que d’autres. De plus, les nécessités mêmes des migrations exigeaient d’accepter la cohabitation avec tel autre groupe d’autochtones ou de nouveaux venus, chacun s’installant là où c’était possible : de nouvelles solidarités ou oppositions se créaient, mettant en veilleuse des situations anciennes. Avec les migrations s’est donc façonné le réseau le plus ancien des ethnies congolaises.

Jusqu’au XIVe siècle, on n’est pratiquement pas renseigné sur les sociétés ethniques existantes. Mais quelques termes ont subsisté, qui attestent leur existence, même si les signifiants qui nous sont parvenus ne sont pas forcément aussi archaïques que les réalités auxquelles ils renvoient : Bwatu (Pays de l’entre -Congo-Ubangi). Nsese (lac Maindombe) ; d’autres, bien qu’archaïques, servent encore à désigner des groupes actuellement existants : Mbundu (Côte Occidentale), Tsaamba (kwango). Pindi. Hungaan et Ding (Kwilu), Luntu, Kete, Binji, Salampasu et Kanyoka (Kasaï). Songye (Shaba) etc.

Du XVe au XVIIIe siècle, on a vu apparaître un autre réseau d’ethnies dont le processus de formation semble caractéristique. Suivant la tradition, ces ethnies sont la conséquence de la rencontre de groupements autochtones avec des couches de populations plus récentes. C’est le réseau ethnique le plus dense. Les cas signalés explicitement par les traditions sont, entre autres, les suivants : Kongo (mélange des Mbundu avec des migrants venus du nord), Luba Lubilanji (mélange de nouveaux venus Luba avec des autochtones du Kasaï), Lunda (autochtones lubaïsés), Yaka (autochtones lundaïsés), Mongo (mélange de populations venues du Gabon et autochtones du Sud-Equateur et Nord-Bandundu), Kuba (brassage Mongo, Ding, Leele, Luba), Ngbandi, Zandé, Ngbaka (Soudanais bantouïsés), Ngombe (autochtones du pays du Haut-Fleuve soudanisés), etc.

Les performances commerciales du XVIIIe siècle et surtout du XIXe siècle façonnèrent elles aussi d’autres ethnies. Ces formations à base commerciale ont été très dynamiques. Les plus connues sont les Cokwe, les Luluwa et les Yeke dans la savane du sud, les Lokele et surtout les Ban gala, dans la région du Haut- et du Moyen-Fleuve, etc.

Loin d’être des faits statiques, les ethnies, comme on peut s’en rendre compte, constituent un mode de ralliement, une solidarité qui peut être remise en cause ou créer d’autres formes d’alliance plus restreintes sans que leur apparition ou leur disparition corresponde à un mouvement inédit. Les structures se modifient mais les hommes demeurent.

Mais au-delà du fait ethnique, on doit relever les pistes possibles de régionalisation de l’histoire à partir des éléments de l’héritage de ces peuples qui ont pu être conservés jusqu’au début de ce siècle. Cette régionalisation peut avoir des significations différentes. Elle peut être due à l’emprunt d’un élément à un autre ou encore à la filiation d’un élément à un autre, et de celui-ci à un troisième. Il appartient à l’homme de science qui s’intéresse à ces questions de relever le sens précis dans lequel la similitude culturelle devait être interprétée. Travail ardu et ingrat (carte 13).

Malgré cela, l’entreprise a tenté les anthropologues : Baumann, Murdock, Herskovits, De Cleene (Herskovits, M.), Maquet, pour ne citer que les principaux (De Cleene, N., 1944 ; Baumann, H. et Westermann, D., 1948 ; Murdock, G.P. 1959 ; Herskovits, M., 1962 ; Maquet, J., 1966 ;). La synthèse pertinente de ces multiples classifications a été présentée par Vansina, dans son inventaire des espaces culturels que les vicissitudes de l’histoire auraient façonnés au cours des temps (Vansina, J., 1965). L’auteur dénombre quatre grandes régions abritant en leur sein des espaces plus restreints :

          Les cultures des savanes septentrionales qui comprennent les peuples de l’Ubangi (2) et de l’Uélé (3) ;

          Les cultures de forêt qui incluent les Pygmées (1), les Peuples de l’Itimbiri (4), de la Cuvette (5), de la région Balese-Komo (6) et du Maniema (7) ;

          Les cultures des savanes méridionales dans lesquelles se retrouvent les Kongo (8), les peuples du Bas-Kasaï (9), du Kwango-Kasaï (10), du Kasaï-Shaba (11), de la région Lunda (12), du Tanganyika et Haut-Shaba (13) ;

          Les cultures enfin de la zone interlacustre qui comprennent celles du Kivu (14) et du Nord-Est (15).

On notera que les régions culturelles déterminées correspondent précisément aux différents biotopes qui caractérisent l’environnement du Congo. Ces grands ensembles possèdent en leur sein pas moins de quinze espaces plus restreints, deux en savanes septentrionales, six en savanes méridionales, cinq en cuvette centrale et enfin deux dans la zone interlacustre (carte 11).

La composition ethnique de chaque espace évoqué se présente comme suit :

1       Les Pygmées ;

2       Les peuples de l’Ubangi : Ngbandi, Ngbaka, Mbandja ;

3       Les peuples de l’Uélé : Zande (Abarambo, Amadi, Bangba, Kare, Sere, Baka, Mundu, Bari) ;

Mangbetu (Popoi, Malele, Makere, Meje, Mangbele, Mayogo) ;

4       Les Peuples de l’Itimbiri-Ngiri

1      Apagibeti-Boa (Boa, Boguru, Gboma, Gala, Apagibeti. Kango) :

2       Mba ;

3      Binza (Binza, Bendja, Binja, Boro, Hanga, Angba, Bango, Gbuta, Mbuja, bali-Nduwa, Wenze, Mondumba, Dingbe, Neenja, Mange, Wele) ;

4       Genia, Lokele, So, Tungu, Poto, Motembo

5       Topoke, Mbesa, Olombo (Turumbu) ;

6       Ndunga ;

7       Ngombe ;

8      Beka, Sengo, Kanza (Boko), Saw, Lobo, Toloa, Eleku, Loki, Ngele, Likila, Loi, Mampoko, Libinza, Koto, Mwe, Ndolo, Ewaku, Boniange, Ndjando, Liba, Ngiri, Jaba, Mboli, Tanda, Jamba, Bonjo, Bola, Bobangi.

5       Les Peuples de la Cuvette :

1      Mongo du nord-ouest (Kote, Mongo, Nkundo, Nsongo, Ntomba du Nord, Onde, Yamongo, Fonge, Lionje, Kota, Kutu, Mbole, Saka. Kongo. Kala, Ooli, Moma Mpongo) ;

2      Mongo du sud-ouest (Ntomba des Lacs, Sakanyi, Mpama, Lia. Sengele, Konda, lyembe, Mbelo, Bidiankamba, Panga, Kongo, Titu, Ooli du Kasaï, Yajima, Ndengese, Hindo, Solu, Kala, Longo, Lendo) ;

3      Mongo du sud-est (Nkutshu, Tetela-Kusu. Ngengele, Ombo. Langa, Mbuli, Kuti, Jonga) ;

4       Mongo du nord-est (Ngandu, Lalia, Mbole, Yela).

6       Les Peuples de la région Balese-Komo :

1      Bali, Lika, Ndaka, Mbo, Mbeke ;

2       Budu, Nyari ;

3       Bira, Lombi, Komo ;

4       Balese, Amba, Mvuba.

7       Les Peuples du Maniema :

1      Bembe (Zoba, Bwari, Sanzi, Goma) ;

2       Nyintu ;

3                   Lega;

4                   Binja ;

5                   Lengola.

8       Les Kongo :

1                  Vili, Woyo, Solongo ;

2                   Kunyi, Bembe, Sundi ;

3                   Yombe, Ladi, Ndibu, Mpangu, Ntandu ;

4                   Zombo, Mbata, Bankanu, Soso.

9       Les Peuples du Bas-Kasaï :

1                  Tio (Mfunu, Ngenge, Tiens, Nunu-Nord, Mfinu, Humbu) ;

2      Boma-Sakata (Nunu-Sud, Borna, Nku, Mpe, Saa (Sakata), Dza ou Dia, Tow, Bai, Tere) ;

3                   Yans-Mbuun (Yey ou Yans, Songo, Lwer, Ngwii, Ding, Mput, Mbuun) ;

4                   Leele-Kuba (Kuba, Lele, Wongo).

10        Les Peuples du Kwango-Kasaï :

1                  Yaka (Yaka, Pelende, Holo, Suku) ;

2                   Mbala (Mbala, Tsaamba, Ngongo, Hungaan, Pindi) ;

3                   Pende (Pende, Kwese) ;

4                   Lunda (Lunda, Soonde, Cokwe).

11       Les Peuples du Kasaï-Katanga :

1                  Luba-Shaba (Luba, Kanyoka, Kalundwe, Lomotwa) ;

2                   Songye (Songye, Bangubangu) ;

3                   Luba-Kasaï (Luba, Luluwa, Luntu, Binji, Mputu, Kete).

12        Les Peuples Lunda :

1                  Mbaagani, Mbal, Lwalwa, Salampasu ;

2                   Ruund ;

3                   Lunda méridionaux (Ndembo, Lwena, Cokwe).

13        Les Peuples du Tanganyika Haut-Katanga :

1      Sanga, Nweshi, Lemba, Lembwe, Lamba, Seba, Lala, Aushi, Ngoma, Yeke, Kaonde;

2                   Hemba (Kunda ou Boyo), Lumbu (Kalanga), Zela ;

3                   Bemba, Shila, Aanza (Bwile), Tabwa, Tumbwe, (Holoholo).

14        Les Bantu interlacustres du Kiuu :

1                  Fulero, Shi, Haavu, Hunde ;

2                   Tembo, Yira (Nande, Konjo), Nyanga ;

3                   Hutu, Rundi.

15        Les Peuples du nord-est :

1                  Lugbara, Logo, Avukaya, Keliko, Bari, Dongo, Moru, Madi, Kakwa, Pajulu ;

2                   Alur, Ndo, Vare, Okebo, Baie (Lendu), Mabendi, Hima.

Ce découpage est impressionnant, même s’il est discutable pour les regroupements plus restreints, où la perception du clivage n’est pas toujours pertinente. C’est là que se situe sa plus grande vulnérabilité, car les critères effectivement utilisés pour déterminer les frontières culturelles ont été variables d’un groupe à l’autre (Crine-Mavar, B., 1974 : 74-78) (carte 14).

2.2              La régionalisation linguistique

Est-ce à dire qu’il faut s’en tenir à un seul critère pour arriver à déterminer les régions culturelles du Congo ? Les classifications linguistiques, dans ce cas, paraîtraient pertinentes puisqu’elles ne se réfèrent qu’à un seul élément, la langue. Plus que celles de J. Greenberg et de G. Van Bulck, la classification de M. Guthrie est la plus proche des préoccupations de l’histoire (Greenberg, J.H., 1963 ; Van Bulck, G., 1952 ; Guthrie, M., 1953). On pourrait donc s’y référer, en tenant compte toutefois des corrections qui y ont été apportées par les linguistes de Tervuren (carte 5).

Les langues bantu du Congo se retrouvent ainsi réparties en neuf espaces linguistiques. En partant du sud vers le nord, de l’ouest à l’est, on peut faire l’énumération ci-après. Le premier espace (zone H) comprend les langues de la côte atlantique : kongo, mbundu, yaka, suku, mbala, etc. Le deuxième (zone K) regroupe les parlers des peuples lunda méridionaux (Lunda, Cokwe, Lwena, Ndembo, etc.) et des peuples du Kwilu méridional (Pende, Kwese, Ngongo, etc.) : commençant par la savane méridionale congolaise, ce groupe de langues se prolonge donc en Angola et en Zambie. Quant à notre troisième espace linguistique, il coïncide avec les langues du stock luba (zone L) : les parlers luba, hemba, songye, kanyoka, kete, Luluwa, sanga, kaonde s’y retrouvent ; du Congo, cet espace se prolonge en Zambie. Les langues du Bas-Kasaï constituent elles aussi un ensemble particulier (zone B) : il s’agit notamment des langues kuba, leele, wongo, mbuun, ding, yans, sakata, humu, borna, teke. C’est ce quatrième espace linguistique congolais qui trouve, à partir du Bas-Kasaï, un prolongement au Congo/Brazzaville et au Gabon. Au centre du pays, il faut signaler l’existence d’une communauté particulière entre langues de la Cuvette (zone C). C’est le cinquième espace. S’y retrouvent les langues nkutshu, tetela, ndengese, ntomba, bolia, konda, mbole, ngando, ngombe et les parlers des peuples riverains. A l’extrême est du pays, le pays des Grands Lacs comporte deux espaces spécifiques : la zone D avec les langues du Maniema : bembe, lega. Kumu, nyanga et la zone J avec les langues du Kivu : nande, shi, haavu et hunde. Il existe un huitième, et un neuvième espaces linguistiques qui regroupent certains dialectes du Katanga (zone M) notamment tabwa, bemba, aushi, lamba et les parlers swahili (zone G).

Les langues non bantu utilisées au Congo se regroupent en trois séries : les langues nilotiques, les langues oubanguiennes et les langues du Soudan Central. Le premier groupe constitue un espace restreint où se retrouvent les parlers Alur et Kakwa. Le second groupe développe cinq espaces plus restreints identifiés comme suit : sous-groupe occidental (gbaya-ngbandi-monzomo-ndogo) où se retrouvent des parlers ngbaka, minagende, ngbandi, mbata. sango, yakoma, gbanzirisere, monzombo, kpala, gbanziri, muyogo, bangba ; sous-groupe central (banda) avec les langues mbanza, ngubundu, mono, tobgo, gobu, bangbase) ; sous-groupe méridional (zande, barambo) ; sous-groupe sud-oriental (amandi) et sous-groupe sud-central. Quant aux langues du Soudan Central, elles sont représentées au Congo par les langues moru-mangbetu ; on y a inventorié dix-sept parlers regroupés en quatre espaces plus restreints : sous-groupe moru (bari, logo, lugbara, madi), sous- groupe mangbetu (mangbetu, abulu, malele, makere, mapopoi, meje, dyalombi), sous-groupe mangbutu (mangbutu, lese, mamvu, menabi) et sous-groupe baie (baie ou lendu, ndzu) (Mbulamoko, N.M., 1988 : 14-21).

L’homogénéité des langues bantu qui tranche avec la diversité du groupe non bantu permet plus aisément de dégager des hypothèses qui se prêtent à une interprétation historique. On constate que les régions linguistiques identifiées rejoignent en plusieurs points les régions culturelles de Vansina. Dans la savane du sud, on retrouve à peu de choses près les quatre régions déjà repérées : les Kongo (zone H), le Bas-Kasaï (zone B), le Kasaï-Katanga (zone L). Les Lunda méridionaux et les peuples du Kwango-Kasaï qui sont « lundaïsés » utilisent des langues semblables (zone K). Plus au nord, on retrouve ce clivage de deux grandes communautés de l’Equateur : les Mongo (zone C) et les peuples de l’entre -Congo-Ubangi, même s’il faut introduire des distinctions plus subtiles sur le plan de leurs institutions. Plusieurs autres connexions du même genre peuvent être établies (carte 4).

Tout n’est pas pour autant clarifié. Pour peu que l’analyse historique cerne de près les classifications linguistiques, elle ne peut s’empêcher de poser plusieurs questions. La première relève de la chronologie. En fait, depuis quand ces similitudes existent-elles ? Peut-on affirmer qu’elles sont antérieures à leur « présent ethnologique » ? La linguistique comparée, vue à partir de l’histoire, est toujours séduisante dans la mesure où elle avance des hypothèses sur la diachronie mais l’on ne peut s’y fier aveuglément. L’histoire des langues ne coïncide pas toujours avec l’histoire de ceux qui les parlent ou plus précisément elle ne constitue qu’une partie de cette histoire et l’enjeu consiste à repérer ces limites pour ne pas tomber dans l’erreur. Ce n’est pas parce que les Français et les Sénégalais emploient la même langue – le français – qu’ils ont la même origine ; mais le fait pour eux de parler le français révèle qu’une certaine partie de leur histoire est commune. Si tous les peuples de l’Equateur s’expriment dans des parlers semblables (zone C), cela ne prouve pas encore qu’ils ont la même origine. La proximité et surtout l’intensité des contacts, spécialement aux XVIIIe et XIXe siècles, peuvent justifier largement cette situation.

2.3              La régionalisation par les traditions historiques

On doit donc admettre que la régionalisation de l’histoire a certainement varié d’une période à l’autre. Il faut s’efforcer de la saisir, dans son contexte, malgré les difficultés que cela présente.

Pour le premier âge de notre histoire, celle qui va de la phase du peuplement jusqu’au tournant du XVIIIe siècle, le découpage qui a prévalu, à tout le moins, est certainement celui que recommandent les impératifs de l’écologie. Les peuples de la Cuvette, du Graben comme ceux des savanes, étaient certainement distincts dans leur itinéraire historique. Ceux de la savane du nord et du sud se différenciaient les uns des autres également par le fait que la forêt les empêchait d’avoir des contacts. Dans ces quatre groupes de populations, il y avait des regroupements plus restreints. Il est possible de les délimiter mais uniquement à partir des récits des migrations. On sait que dans les traditions orales, le lieu d’origine constitue la pièce maîtresse que l’on ne peut oublier. Des techniques nombreuses sont déployées pour préserver ce souvenir de l’oubli. Le lieu d’origine peut être mythique ; quand bien même il se référerait à un endroit réel, il demeurerait quelque peu insaisissable puisque cette vérité ne peut être attestée avec certitude, du moins à partir de ces seuls matériaux. La même dénomination affecte presque toujours plusieurs lieux différents, de sorte que l’effort de localisation géographique basé uniquement sur les traditions orales, demeure toujours incertain. Et pourtant cette incertitude véhicule une information. Le lieu d’origine, réel ou présumé, désigne un « sanctuaire » auquel se réfèrent les « frères de migration ». L’inventaire de ces « sanctuaires » renseignerait donc sur l’existence de « communautés historiques ». Les populations se réclament d’un même mythe, déclarant qu’elles ont une origine commune. Des récits fonctionnant presque comme des variantes d’un récit archétype sont alors égrenés au sein de ces différentes sociétés ethniques, précisant par où elles étaient venues, où elles s’étaient arrêtées, pourquoi elles se sont séparées…

Notre technique d’analyse des traditions orales est actuellement suffisamment élaborée. On sait qu’on ne peut se fier aveuglément à toutes ces déclarations. Le langage populaire a ses clichés dont il faut connaître le secret. De toute façon, ces récits relèvent de l’histoire consciente. Parmi les « frères des migrations », la tradition orale peut avoir exclu certains autres frères considérés comme gênants ou encombrants, pour les remplacer par des amis ou tout simplement par des « étrangers » colonisés culturellement. Ceci est fréquent. On doit donc conclure qu’à défaut d’être réellement historiques, les espaces dégagés par les récits des migrations sont plutôt pseudo-historiques. Ils reflètent une histoire réelle mais qui n’exclut pas des possibilités de falsification. Cependant, ceci n’altère en rien l’importance qu on doit leur accorder en tant que modalité de regroupement des populations en place.

Il serait utile de procéder à une énumération systématique de ces espaces pseudo-historiques, mais cette entreprise ne peut être que sommaire tant qu’on n’aura pas terminé l’exploitation systématique de nos traditions historiques du Congo [3](3). Dans ses grandes lignes on peut dire que cette structuration s ébauche comme suit.

A Les peuples de la Savane du sud

Groupe 1 : Les peuples Kongo et ceux du Cabinda

            Solongo, Vili, Yombe, Mpangu, Suku. Woyo, etc.

            Référence : Kongo dia Ntotila.

Groupe 2 : Les peuples venus d’Angola

                    Pende, Mbuun, Mbala, etc.

         Référence : Mashita-Mbanza, Iko-Mulung d’Angola

Groupe 3 : Les peuples d’origine occidentale (Gabon ? Côte atlantique ?)

– Teke, Boma-Sakata, Ding-Yans, Kuba, Nsese, etc.

                    Référence : le souvenir de la mer, la direction indiquée.

Groupe 4 : Les peuples Lunda

                    Yaka, Cokwe, Soonde, Ruund, Ndembo, Lwena, etc.

                    Référence : Koola

Groupe 5 : Les peuples Luba

       Luba, Kete, Luluwa, Binji, Kanyoka

       Référence : Nsanga a Lubangu.

B Les Peuples de la Cuvette

Groupe 6 : Les peuples Mongo

         Ntomba, Konda, Nkutshu, Ndengese, Tetela, etc.

         Référence : Bolonga Mpo (Mongo).

Groupe 7 : Les peuples Ngombe

         Groupes Ngombe, Doko, Budja, Mabinza

         Référence : Ngombe-Diko, légende Ndongo-Akongo.

Groupe 8 : Les peuples de la forêt orientale

         Bira, Ngari, Ndaka, Budu-Nyari, Bali

         Références : ?

Groupe 9 : Les peuples du Maniema

Lega, Bira, Kumu, Lengola

             Référence : origine nord-est ; raison : pousée Shilluk Dinka.

C Les Peuples de la Savane du nord

Groupe 10 : Les peuples d’origine soudanaise

             Ngbandi, Ngbaka, Mandja, Zandé, Mangbetu

       Référence : la provenance septentrionale (Bahr el-Ghazal – essaimage à Mbari-Shinko).

D Les peuples de la zone interlacustre

Groupe 11 : Les peuples du Kivu

         Nande, Hunde, Nyanga, Haavu, Shi, Fulero

             Référence : provenance nord-est ; raison : poussées Cwezi.

Le second âge de notre histoire, au XIXe siècle, a adopté une régionalisation qui s’est façonnée suivant les nécessités du commerce, elles-mêmes basées sur les voies de communication déjà existantes. Ces espaces commerciaux ont été précisés précédemment. Il s’agit de l’espace du Bas- et du Haut-Fleuve, de l’espace luso-africain et de l’espace swahili.

Ces autres régions commerciales étaient en fait des regroupements d’identités déjà existantes : la côte atlantique et ses populations, la Cuvette centrale occidentale, le Pays Lunda-Cokwe prolongé jusqu’à la côte atlantique, enfin le regroupement de tous les ensembles de l’est, tournés vers la côte, soit par l’entremise du Soudan soit par la traversée du lac Tanganyika.

Ce phénomène nouveau a arrondi davantage les différences culturelles qui existaient et en cela, il a opéré un réaménagement de la situation ; cette révolution a trouvé une symbolisation fort symptomatique au niveau linguistique avec les « créations » des langues régionales : swahili, lingala, kikongo. Le pays de la Cuvette s’est vu scindé en deux. La partie occidentale est devenue la charnière entre la Savane du sud occidental (pays du Pool) et la Savane du nord (pays de l’Ubangi) auprès desquelles elle a exporté le lingala. La partie orientale, (le Maniema) s’est attribué un rôle semblable, joignant le sud (Katanga) au nord (Nord-Kivu) et scellant cette alliance par l’essaimage des Swahili devenus, par le fait même, des missionnaires de leur langue (carte 12).

Les regroupements à base purement géographique ont perdu alors de leur rigueur. Cela s’est fait sentir surtout dans la Savane du sud où la grande unité, scellée par des routes, n’a pu être sauvegardée que dans sa partie angolaise (espace luso- africain). Plus au nord, à la lisière de la forêt, le contact entre les deux extrêmes de la Savane a été en partie atrophié. Le Congo postcolonial sera davantage tributaire de ce clivage qui s’est forgé au XIXe siècle, distinguant les Congolais de l’est et de l’ouest. Pourtant, le mode de regroupement ancien, sans doute en veilleuse parce que encore vivant, démarque plutôt les Congolais du sud (savane du sud) des Congolais du nord (Cuvette Centrale et Savane du nord).

La coexistence de cette double bipartition, en réalité contradictoire, constitue un puissant facteur qui atténue en principe l’existence de l’une et de l’autre, au risque même de l’annuler. On dirait que la vocation à l’unité est vraiment incrustée dans le destin du Congo. Non seulement les faits géographiques et démographiques l’y invitent, mais son itinéraire historique lui fournit des éléments pour réduire jusqu’aux effets de subdivisions internes. On est en présence d’un atout que les contemporains pourraient et peuvent toujours mettre largement à profit pour façonner une entité réelle, basée sur la concertation et la mise en valeur des différentes régions du pays, malgré la prolifération ethnique.

Texte: Conception de la vie chez les Bantu

Si l’unité culturelle de l’Afrique Noire est une donnée admise dans la science africaniste, celle plus spécifique des populations de l’Afrique Centrale passe pour être une évidence. La similitude réside d’abord et surtout dans une même perception de l’existence. Tempels en son temps la voyait comme centrée sur une seule valeur : la force vitale. Il essaya de l’expliquer à ceux de sa société d’origine en ces termes :

« Il est dans la bouche des Noirs, des mots qui reviennent sans cesse. Ce sont ceux qui expriment les suprêmes valeurs, les suprêmes aspirations. Ils sont comme des variations sur un leitmotiv qui se retrouve dans leur langage, leur pensée et dans tous leurs faits et gestes. Cette valeur suprême est la vie, la force, vivre fort ou force vitale. De tous les usages étranges, dont nous ne saisissons pas le sens, les Bantu diront qu’ils servent à acquérir la vigueur ou la force vitale, pour être fortement, pour renforcer la vie ou pour assurer sa pérennité dans la descendance. Dans le mode négatif, c’est la même idée qui s’exprime lorsque les Bantu disent : nous agissons de telle façon pour être préservés du malheur, ou d’une diminution de la vie ou de l’être, ou encore pour nous protéger des influences qui nous annihilent ou qui nous diminuent »

« La force, la vie puissante, l’énergie vitale sont l’objet des prières et des invocations à Dieu, aux esprits et aux défunts ainsi que tout ce qu’on est convenu de nommer magie, sorcellerie et remèdes magiques. Eux-mêmes diront qu’ils s’adressent au devin pour apprendre « des paroles de vie », qu’il enseigne la manière de renforcer la vie. Dans chaque langage bantu on découvrira facilement des mots ou locutions désignant une force, qui n’est pas exclusivement « corporelle » mais « totalement humaine ». Ils parlent de la force de notre être entier, de toute notre vie. Leurs paroles désignent « l’intégrité » de l’être (…).

La félicité suprême, la seule forme du bonheur est pour le Bantu la possession de la plus grande puissance vitale ; la pire adversité et en vérité le seul aspect du malheur est pour lui la diminution de cette puissance. Toute maladie, plaie ou contrariété, toute souffrance, dépression ou fatigue, toute injustice ou tout échec, tout cela est considéré par le Bantu comme une diminution de force vitale. »

« La maladie et la mort ne proviennent pas de notre propre force vitale mais d’un agent extérieur, d’une force supérieure qui nous dévore. C’est donc en renforçant l’énergie vitale au moyen des remèdes magiques que l’on devient résistant aux forces néfastes de l’extérieur. »

« Faut-il s’étonner dès lors que les Bantu fassent allusion à cette force vitale dans leurs salutations, et usent de formules telles que : « tu es fort » ou « tu as la vie », et qu’ils expriment leur commisération en des locutions telles que : « ta force vitale s’est réduite, on a entamé ta vie (…) nous avons trouvé les bantus incompréhensibles, excessifs et ridicules lorsque, à longueur de journée, ils se disent cent fois « morts » de faim ou de fatigue, ou que la moindre contrariété ou malaise les « fait mourir ». Dans leur esprit ils expriment simplement une diminution vitale, et dans ce sens leur expression est raisonnable et sensée. Dans leurs langues existent d’ailleurs les verbes « kufwa » et « kufwidila » qui indiquent les degrés progressifs de la perte de la force, de la vitalité, et dont le superlatif signifie la paralysie totale de la puissance de vie. C’est à tort que nous avons traduit ces formes verbales par : « mourir » et « mourir tout à fait ». » (P. Tempels, La philosophie bantoue, P.A., 1961,30-32).

 

 


[1] Il n’existe au Congo que des sociétés bantu-soudanaises (Ngbaka, Ngbandi, Zande), et bantu-niloti- que (Alur). Il n’y a pas de Soudanais et de Nilotiques purs.

[2] Les guerres ont existé et ont opposé des villages entre eux. Avant le XIXe siècle, les conflits avaient rarement atteint des proportions semblables. Le cas le plus grave semble avoir été la destruction de la capitale kongolaise par les Jaga au XVIe siècle.

[3] Cette entreprise est actuellement possible pour la savane du sud, mais demeure imprécise pour les autres régions du pays.