Introduction générale

Par Renaud Juste,

1 ¦ Objectifs de la leçon

A la fin de la leçon, l’élève doit être capable de :
  • Comprendre les caractéristiques principales du continent africain.
  • Comprendre la problématique générale de l’appellation « littérature africaine ».
  • Avoir une vue d’ensemble des différentes leçons du cours de littérature africaine proposées sur Bokundoli.

2.1. Le Continent africain en quelques chiffres 

En guise d’entrée en matière, voici quelques chiffres concernant l’Afrique, forcément sommaires, mais qui pourraient donner une idée de l’ampleur de la tâche que requiert un propos tel que libellé dans le titre : 

  • Quatre zones climatiques majeures : le Sahara, la savane soudanienne, la forêt équatoriale et le désert de Kalahari.  
  • Plusieurs grands fleuves qui irriguent l’imaginaire des écrivains : le Nil (6.700 km), le Congo (4.640), le Zambèze (2600), le Niger (4200), le Sénégal (1700)… 
  • Des lacs immenses (Malawi, Tanganyika, Victoria, Tchad…) 
  • Une cinquantaine d’Etats et 1,57 miliard d’habitants, dont la moitié a moins de 20 ans. 
  • Du point de vue historique, l’on sait que c’est, jusqu’à nouvel ordre, le berceau de l’humanité, sinon le berceau d’une civilisation extraordinaire : celle qui a vu le jour et s’est développée dans la vallée du Nil. Nous avons cité l’ancienne et brillante civilisation égyptienne, dont on admet enfin aujourd’hui qu’elle a été développée sous des pharaons noirs. 
Les régions d’Afrique selon l’ONUsource: https://commons.wikimedia.org/wiki/File:R%C3%A9gions_d%27Afrique.svg

2.2. Définitions 

Ces vingt dernières années, il n’est pas rare de voir contester l’existence même de la littérature africaine, dans la mesure où il est inhabituel de parler de la littérature « européenne » ou « asiatique ». Fustigeant cette vision « monolithique », Leonora Miano estime que « refuser de reconnaître [la] diversité subsaharienne, n’avoir toujours pas pris conscience de ce qu’on ne voit pas le monde de la même manière quand on est un Peul ou un Bantou, c’est continuer à porter sur les peuples subsahariens le regard qui fut celui des négriers. Ceux qui décidèrent de noyer les identités subsahariennes derrière la couleur de la peau » (MIANO Leonora, Habiter la frontière, Paris, l’Arche Editeur, 2012, 35.). Quant à Kossi Efoui, il s’insurge contre  cette vision « essentialiste » qui consiste à lire toute œuvre littéraire venant d’Afrique comme un palimpseste, dans les filigranes duquel s’offre  la « spécificité africaine » de son auteur. 

Mais procéder de la sorte, c’est d’abord oublier que le concept « littérature africaine » n’est pas à calquer sur un quelconque modèle précédent, mais qu’il est le produit d’une historicité singulière qui a vu l’Europe entrer dans une dialectisation extrême, notamment avec l’Afrique, en se réservant le beau rôle du référentiel universel et en figeant de cette manière toutes les autres cultures en objets des musées européens. Le concept de « littérature africaine » est, évidemment, lié de manière étroite à celui de « culture africaine », dont on connaît les tribulations sous l’époque coloniale, au sein même de son discours d’escorte idéologique. La fameuse table rase pratiquée par les colonisateurs face aux diverses cultures africaines est loin d’avoir été un simple épiphénomène. Bien au contraire, elle constituait le cœur même de l’entreprise coloniale qui, idéalement, s’offrait comme le recommencement absolu de l’histoire africaine. C’est contre cette dernière prétention que les pères fondateurs de la Négritude se sont dressés pour réaffirmer l’Afrique multimillénaire, avec ses cultures, ses valeurs et son esthétique. 

Par ailleurs, L’on n’oubliera pas que tous les pays africains au sud du Sahara, à quelques exceptions près (l’Ethiopie), ont subi le traumatisme de l’esclavage, de la déportation, de la colonisation et plus tard (pour tous), des dictatures ainsi que des dictats des organismes financiers internationaux, sans parler de néo-colonialisme. Maintes études historiques montrent, par ailleurs, que ces peuples ont un fonds commun de civilisation traditionnelle, en ce qui concerne leur mode d’organisation sociale, leurs valeurs et leur expression artistique. Nous y reviendront lorsque nous aborderons la question des littératures nationales.  

Enfin, il ne faut pas perdre du vue que les intellectuels et les écrivains africains, qu’ils soient francophones, anglophones ou lusophones, ont toujours été en contact et ont toujours considéré que leur combat pour la liberté et pour le développement était le même, du Sénégal à l’Afrique du Sud, en passant par le Nigeria, le Congo belge et l’Angola. La participation de tous aux deux Congrès des écrivains du monde noir, en 1956 à Paris et en 1959 à Rome (en plus des Noirs américains) l’atteste largement. Il est évident que cet argumentaire vient également au secours de la pertinence d’un cours tel que celui que nous mettons en chantier ici. C’est cette historicité particulière dont nous voulons rendre compte à travers l’appellation « Littérature africaine ». Il est bien évident que ce concept se videra progressivement de son contenu au profit des littératures nationales, dans leur ambition de substituer peu à peu les spécificités littéraires de chaque pays au regard monolithique de départ. C’est tout le bien qu’on peut leur souhaiter. 

Aimé Césaire, Jacques Alexis et Richard Wright, Paris, cour de La Sorbonne, septembre 1956 (Premier Congrès des Écrivains & Artistes Noirs)source: https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Aim%C3%A9_C%C3%A9saire,_Jacques_Alexis_et_Richard_Wright,_La_Sorbonne,_septembre_1956.jpg

Clôturons provisoirement ce débat avec une réflexion de l’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop, toute en nuance et en subtilité : « l’Afrique est un continent où les mêmes épreuves historiques modèlent depuis la nuit des temps des communautés humaines très semblables par leur spiritualité et leur mode de vie. L’entreprise est pourtant plus ardue qu’il n’y paraît à première vue. Ce ne sont pas des paroles en l’air : voilà au moins un quart de siècle que je cherche, sans succès, à cerner les contours de ce champ littéraire dont je suis partie prenante et, oui, je sais d’expérience que sous son apparente homogénéité il est prompt à poser des leurres et à décrire de folles spirales qui rendent vaine toute tentative de définition. Au bout du compte, je ne suis toujours pas sûr de savoir quel contenu donner à ce qu’on appelle littérature africaine ni même si elle existe pour de vrai » (DIOP, Boubacar Boris, La littérature africaine : une aventure si ambiguë)

Discours d’Aimé Césaire lors du premier Congrès des écrivains et artistes noirs à Paris en 1956.

3.3. Etendue et limites 

Bien qu’elle ait à son actif moins d’un siècle de pratique, la littérature africaine offre une production si abondante, si complexe et si diversifiée qu’il est hors de question, dans un parcours tel celui-ci, d’en faire le tour exhaustif. Ceci nous impose plusieurs limites. 

Nous allons uniquement nous préoccuper de la littérature africaine écrite, d’origine assez récente, car elle n’est pas à confondre avec le mimétisme de certains lettrés d’origine africaine ayant écrit à la manière et selon une sensibilité européenne. On ne parle de littérature noire qu’au moment où des Noirs ont écrit des livres qui expriment leur propre culture et leur sensibilité particulière, et non pas celle de leurs colonisateurs occidentaux, car nous pensons que la littérature est, quelque part, l’expression du vécu d’un peuple et donc, de sa culture. Ainsi en est-il de Juan Latino signalé par Janheinz Jahn au XVIe siècle. Il est né en Guinée en 1516, mais il avait été amené comme esclave en Espagne, puis libéré pour finir par devenir professeur de latin à l’Université de Granada. Ses œuvres en latin existent, mais appartiennent intégralement aux normes et principes des milieux où s’est passée sa formation culturelle. 

Quant à Antoine-Guillaume Amo, le philosophe africain du XVIIe siècle, il est né à Axim, une ville africaine du Golfe de Guinée. On le nommera, pour cela, Amo Guinea-Afer, ou Amo Guinea-Africanus. Il a enseigné en Allemagne dans les universités de Halle, de Wittemberg et d’Iéna entre 1730 et1740, avant de retourner mourir dans son pays. Après quarante ans de vie en Allemagne, tout naturellement, il fait partie, de par sa production intellectuelle, de l’univers qui l’a formé à la science et à la philosophie, dans la mesure où sa culture d’origine n’a participé ni de près, ni de loin à l’élaboration de sa compétence. Plus encore, elle n’a rien reçu en retour, de manière structurelle, de toute cette connaissance. 

Nous avons bien dit littérature noire, ce qui nous amène à ne pas aborder celle du Maghreb, qui relève d’une autre sensibilité et d’une autre histoire (du fait, notamment, de la proximité de la Méditerranée et de l’Europe, de l’absence de la traite et de la tradition d’une littérature écrite en arabe). 

Littérature africaine, oui, mais essentiellement d’expression française, car là aussi il faut signaler la diversité des aires linguistiques, qui va des textes produits en langues nationales à ceux publiés dans la langue du colonisateur, à savoir le français, l’anglais et le portugais, voire l’espagnol. Pour autant, ce qui sera dit de l’aire d’expression française sera valable, mutatis mutandis, pour les autres aires. Plusieurs arguments montrent cette cohérence persistante, par-delà les frontières artificielles héritées de la colonisation. En effet, les vraies aires culturelles qui inspirent les œuvres africaines et leur donnent une résonnance spécifique sont plus de nature ethnique (bambara, Ouolof, malinké, kongo, shona, zoulou) qu’étatique.  

4.4. Etapes 

Nous aborderons cette littérature en quatre grandes étapes, de nature chronologique (et beaucoup plus thématique vers la fin) car liées aux soubresauts de l’histoire des pays africains, soubresauts engendrés par leur contact avec la civilisation occidentale, ainsi que par les multiples conséquences de ce fait historique incontournable. On ne pourra donc pas faire l’économie des faits historiques ayant influencé, sinon rythmé la marche de cette littérature. Ces faits historiques ont d’ailleurs constitué, d’une manière ou d’une autre, l’atmosphère, la source thématique et d’inspiration des écrivains africains.  

La première étape, intitulée « Les textes fondateurs », va des origines aux indépendances qui, pour une écrasante majorité, ont été obtenues en 1960. Elle voit naître la prise de conscience de la race noire sur sa situation historique, la nécessité de la défense de ses valeurs niées ou bafouées, l’éveil de la conscience politique et le combat pour l’indépendance. 

La deuxième étape est la plus courte de toutes. Elle va des indépendances jusqu’au début des années 70. Elle connaîtra l’euphorie de l’indépendance, de la liberté, sinon de la libération. C’est également la période de la responsabilité avec l’africanisation tous azimuts de la vie politique, économique et culturelle. Mais très vite, avec le coup d’état d’Étienne Gnassingbé Eyadema au Togo et de Joseph Désiré Mobutu au Congo, va surgir le spectre des dictatures et de la confiscation des libertés, qui mènera au désenchantement. Les écrivains en prennent acte rapidement. Ce qui modifie progressivement leurs thématiques et leur engagement pour la cause africaine. 

La troisième étape couvre toute la période dictatoriale, à savoir 1970-1990. C’est la période des exclusions, des emprisonnements, de l’exil et de la paupérisation inexorable  de l’Afrique avec son cortège de misères et de déshumanisation. Les soleils des indépendances viennent de basculer dans les violences indigènes, puis dans le cauchemar. Comme sous la colonisation, la parole littéraire, plus ou moins censurée, plus ou moins violente, s’élève pour dénoncer l’imposture, le mensonge et le nouvel esclavage. L’absurde de cette situation politique modifie profondément le style et le phrasé de ces textes qui, jusque-là s’étaient essentiellement consacrés à l’exaltation et à la célébration des valeurs du monde noir (Négritude oblige). 

La quatrième et dernière étape démarre au lendemain des conférences nationales qui marquent le retour à la liberté politique, et s’étend jusqu’à nos jours. L’acte le plus symbolique de ce nouveau retour à la liberté se trouve être justement la libération de Nelson Mandela en Afrique du Sud, événement dont la portée dépasse de très loin le destin singulier de ce résistant exemplaire. C’est la chute d’un des pires bastions de la domination blanche : celle de l’apartheid. C’est également le symbole de l’abjection des dictatures, quelles qu’elles soient et d’où qu’elles viennent. L’acte soulève un immense espoir sur le continent. 

Péniblement, l’Afrique tente de reprendre, cette fois-ci véritablement à son compte, l’expérience démocratique si rapidement bâclée au lendemain des indépendances. Entre-temps, le monde a changé. Les politiques d’ajustement structurels et d’aide massive à l’Afrique ont échoué à sortir l’Afrique de la misère. Les illusions de l’engagement pour la cause africaine se sont évanouies dans l’enfer des dictatures et de la gabegie due aux propres fils du continent, même si elle se fait en complicité avec les prédateurs étrangers. Par ailleurs, la mondialisation vient exacerber ce qu’il y avait de précaire et d’instable dans les rouages économiques des pays africains. Sans parler des pandémies anciennes et nouvelles qui, à côté de la famine et des guerres civiles fratricides, déciment la population. Jusqu’à ce moment massif de mort et de nihilisme, sans exemple dans l’histoire africaine : le génocide rwandais… 

Devant ce qui apparaît aux yeux de la plupart comme la trahison des intellectuels, les écrivains renoncent à leur rôle de porte-paroles et de guides des masses africaines. Chacun se retire dans son univers intérieur pour développer une parole singulière et individuelle. Une parole qui, souvent, aborde de nouveaux thèmes et prend ses distances avec tous les mythes qui ont nourri l’imaginaire littéraire jusque-là. C’est la raison pour laquelle nous avons prévu des entrées d’un autre type à ce parcours littéraire, à savoir les constellations thématiques. Celles-ci permettent un autre type d’approche, moins chronologique mais plus proche de la réalité littéraire de ces 30 dernières années, à savoir une diversification impressionnante de thématiques, d’écritures et de parcours de vie chez les écrivains africains, dont la moindre n’est sans doute pas la production littéraire des diasporas africaines, installées à Paris, à Londres, aux Etats-Unis, etc. 

Dans un souci essentiellement didactique, voici les constellations thématiques retenues à ce jour :  

1) Tradition & modernisme 

2) Formation & Initiation 

3) Lien social 

4) Question identitaires 

5) Violence : dictature, abus, déséquilibres 

6) Perte des valeurs & déchéances 

7) Voyage 

8) Récits de vies 

9) Questions sociétales (Environnement, homosexualité, polygamies, tribalisme, nouvelles religions…). 

Ces constellations se veulent innovantes dans la mesure où elles se proposent de donner, le plus possible, la parole aux écrivains eux-mêmes afin qu’ils nous parlent de leur travail d’écriture, de leur métier et de leur parcours culturel. 

Ces constellations doivent pouvoir éclairer le lecteur sur la circularité des œuvres et des auteurs, dans une hybridation et une mobilité autant culturelles que géographiques. Elles mettront également en évidence l’épineux problème du lectorat « naturel » des œuvres africaines. 

Il reste évident que ces quelques lignes du présent cours ne donnent qu’une pâle idée de ce qu’est devenu, en si peu de temps, le champ littéraire africain. C’est dire donc que le lecteur ou l’apprenant devra considérer la lecture assidue des œuvres comme le fondement même et l’issue obligée de cette formation, car si ces pages donnent bien quelques balises utiles pour ce faire, il faut se dire qu’aucune exégèse, aucun commentaire, si brillants soient-ils, ne pourront jamais remplacer le contact direct avec les œuvres. Pour ce faire, les chroniques littéraires proposées çà et là au fil du parcours peuvent constituer d’excellentes suggestions de lecture.

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L’évolution politique de l’Afrique contemporaine (de 1960 à nos jours)

Par Renaud Juste,

1. Objectifs de la leçon :

A la fin de la leçon, l’élève doit être capable de :

1. Expliquer pourquoi et comment certains pays africains ont été libérés tardivement  ;

2. Connaître quelques grandes figures de la lutte politique africaine ; 

3. Discuter du rôle de l’OUA en Afrique postcoloniale  ;

4. Expliquer les causes et les conséquences de l’intervention de l’armée dans la vie politique.

2. Introduction

L’histoire politique de l’Afrique postcoloniale est très mouvementée.  Elle est marquée tantôt par des continuités tantôt par des ruptures avec l’ordre colonial et l’impérialisme. C’est l’Afrique des mouvements de libération pour une indépendance totale du continent. C’est l’Afrique dont les leaders veulent bâtir un Etat continental et de grands ensembles régionaux mais préfèrent ne pas toucher aux frontières héritées de la colonisation. C’est l’Afrique dominée par la Guerre Froide et divisée entre le Bloc occidental capitaliste et le Bloc de l’est communiste. C’est l’Afrique des crises politiques récurrentes réglées par des coups d’Etat militaires ou par des conférences nationales et par la volonté de changement démocratique.

3. Les mouvements et les guerres de libération de l’Afrique (1960 – 1994)

L’année 1960 a été appelée « année de l’Afrique », en fait année des indépendances africaines. Quelques pays étaient déjà indépendants avant 1960 (Soudan en 1956, Ghana en 1957, Guinée en 1958), quelques autres le furent au courant de l’année 1960 (Cameroun, Congo-Brazzaville, République Démocratique du Congo, Gabon, Tchad, République Centrafricaine, Somalie, Tanganyika) et 26 autres le furent encore après cette date.  Si le président tanzanien Julius Nyerere et le président kenyan Jomo Kenyatta, ont négocié avec la puissance coloniale britannique, la plupart des pays africains ont accédé à l’indépendance par la violence.

La crise congolaise de 1960, avec l’assassinat macabre du Premier Ministre Patrice Lumumba et les sécessions du Katanga et du Sud Kasaï, servent de prétexte pour le Portugal et l’Union sud-africaine, qui estiment qu’il est trop tôt pour confier la responsabilité politique aux Africains. Entre 1960 et 1963, c’est dans les territoires, qui restent encore à décoloniser, que la dynamique révolutionnaire domine.

L’Afrique du Sud poursuit, sans désemparer, sa politique d’apartheid, c’est-à-dire, de ségrégation raciale, caractérisée par une discrimination des Noirs et des métis par les Blancs. Il y a dans les parcs des bancs qui sont interdits aux Africains ; les salles d’attente et les guichets, dans les gares, sont séparés ; l’accès aux professions bien rémunérées sont quasi impossible. La police tue sans pitié des centaines des Noirs lors des grèves et des opérations de l’ordre, par exemple, la tuerie de Sharpville en 1960. La plus active des associations des protestataires contre l’apartheid est l’African National Congress (A.N.C.), créé en 1912 et dont le chef est en 1952, Albert J. Luthuli. L’ANC voit émerger, plus tard, des figures célèbres comme Nelson Mandela, premier président noir de l’Afrique du Sud.

En Angola, les révolutionnaires eux-mêmes ne sont pas unis. Il y a d’une part l’UPNA (Uniao dos populacoes de Angola : Union des Populations de l’Angola) dirigé par Holden Roberto, qui devient, en 1962, le FNLA (Frente National de Libertaçao de Angola : Front National de Libération de l’Angola et d’une part le Movimento Popular de Libertaçao de Angola (Mouvement Populaire de Libération de l’Angola. En 1966, Jonas Savimbi quitte le FNLA pour créer l’UNITA (Uniao Nacional par Independancia Total de Angola :  Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola). Au Mozambique, Eduardo Mondale crée, en 1962, le mouvement indépendantiste FRELIMO (Front de Libération du Mozambique) qui mène à partir de 1964, la lutte armée pour la libération du pays, avec l’appui de l’Union Soviétique et de la Chine. Les colonies portugaises n’accèdent à l’indépendance qu’après 1970 : Guinée-Bissau (1973), Mozambique (1975), Angola (1975).

Les territoires sous mandat belge, le Rwanda et le Burundi obtiennent leur indépendance le 1er juillet 1962, la plupart des colonies anglaises accèdent à l’indépendance entre 1961 et 1976.

Les pays africains vont obtenir leur indépendance, principalement autour de 1960.

A la fin de l’année 1973, dans les townships d’Afrique du Sud, sous l’impulsion de Steve Biko (mort en prison le 12 septembre 1977) travailleurs, artistes, éditeurs et étudiants s’associent pour créer un vaste Mouvement de la Conscience noire  (Black Consciousness Movement), qui se définit comme « un état d’esprit, un mode de vie qui rejette les valeurs qui font des Noirs des étrangers sur leur propre terre, qui promeut l’autodéfinition plutôt que la définition après les autres, qui considère l’unité de groupe  comme la clé pour prendre le pouvoir politiquement et économiquement. Ce mouvement réclame une indépendance des Noirs en proposant de construire une théorie politique permettant au peuple de passer à l’action. Pour y parvenir, il convient de former des intellectuels pétris de la culture populaire, prêts à mener des actions d’éducation populaire, sans avoir besoin nécessairement d’une organisation autour d’eux.

4. Clivages idéologiques et jeu d’alliances

Après la Seconde Guerre Mondiale, la Guerre Froide commence avec la division du monde entre le bloc capitaliste à l’Ouest et le bloc communiste à l’Est. Aussi bien Washington que Moscou soutiennent des mouvements de libération en Afrique. Les clivages idéologiques soutiennent un jeu d’alliances comme marqueur d’identités politiques.

Dans ses nombreux écrits, Frantz Fanon insiste constamment sur la nécessité pour tout mouvement de libération, pour tout gouvernement d’avoir une doctrine, des objectifs, et un programme afin de pouvoir expliquer au peuple où il va et comment il va y aller.  Il n’y a pas de politique sans idéologie. Celle-ci offre un éclairage, des moyens d’analyse permettant de cerner les réalités de la société.

Pour Frantz Fanon, l’Afrique a besoin d’une pensée neuve et originale susceptible de libérer le continent de toutes les contraintes, de toutes les répressions, de toutes les aliénations et de toutes les dominations : colonialisme, impérialisme, néo-colonialisme économique et culturel. Il s’agit d’une société fondamentalement libre et égalitaire, non répressive et non autoritaire.

Le socialisme africain signifie, pour lui, le choix d’un régime tout entier tourné vers l’ensemble du peuple, basé sur le principe que l’homme est le bien le plus précieux. Le socialisme africain s’oppose à l’impérialisme qui est un processus historique, économique et politique de domination et d’exploitation par lequel certains pays (pays capitalistes) ont été en mesure de se développer dans le même temps où d’autres (pays colonisés) stagnaient et régressaient.

Trois groupes idéologiques se sont formés, à savoir : le Groupe de Brazzaville, le Groupe de Casablanca et le Groupe de Monrovia. Le Groupe de Brazzaville est créé en décembre 1960 par douze anciennes colonies françaises : Congo-Brazzaville, Côte d’Ivoire, Sénégal, Mauritanie, Haute-Volta, Niger, Dahomey, Tchad, Gabon, République Centrafricaine, Cameroun, Madagascar. Ils signent la naissance de l’Union Africaine et Malgache (UCAM) qui deviendra OCAM (Organisation Commune Africaine et Malgache en 1965). Ce bloc politique des « modérés » confirme sa réticence à rompre avec la France et rompt avec l’objectif de création d’un regroupement continental. Sur invitation du Maroc, les pays africains « progressistes » se réunissent en conférence à Casablanca, en janvier 1961, et crée le Groupe de Casablanca, composé du Ghana, de la Guinée, du Mali, de la RAU (Egypte et Syrie) et la Lybie. Ils condamnent unanimement le colonialisme et l’apartheid mais restent divisés sur d’autres dossiers. La Charte de Casablanca établit un comité politique réunissant tous les chefs d’Etat, un comité économique réunissant les ministres des finances, un comité culturel réunissant les ministres de l’éducation et un commandement suprême réunissant les états-majors des pays membres. Le Groupe de Monrovia est un élargissement du Groupe de Brazzaville qui bénéficie du renfort de huit pays : Libéria, Nigéria, sierra Leone, Somalie, Ethiopie, Lybie et Tunisie. Sur initiative du Président Léopold Senghor, la conférence a lieu à Monrovia, le 8 mai 1961. Le Groupe de Monrovia est plutôt réformiste et individualiste de l’indépendance. Ce grand rassemblement plaide pour la non-ingérence dans les affaires internes et pour le maintien des frontières coloniales. Le Groupe de Monrovia est présenté comme proche des Etats-Unis.

Il convient de noter que l’on est en face de trois mouvances : la mouvance radicale de Nkrumah, (« nous devons nous unir dès maintenant ou périr »), un « courant d’évolution régionale par étapes », c’est-à-dire une mouvance gradualiste, un régionalisme incarné par des personnalités comme Léopold Sedar Senghor et Julius Nyerere, et un « courant défaitiste, collaborationniste et capitulard » autour de l’axe Monrovia-Abidjan-Lagos-Tananarive. Ces trois courants ont rendu urgente la création d’une organisation continentale ouverte à tous les Etats africains.

Léopold Sedar Senghor a pris à corps le concept de « négritude », défini par Aimé Césaire, et la circonscrit comme un ensemble de valeurs de civilisation du monde noir. C’est l’ensemble des qualités, des valeurs du monde noir. La négritude, c’est un Neger-Sein (ETRE-Nègre) actif et non passif.

Le Président tanzanien, Julius Nyerere développe la philosophie politique de l’Ujamaa (Self-reliance) qui est une idéologie du développement fondée sur les principes du socialisme et de l’autosuffisance. Il s’agit d’un socialisme qui met l’accent sur l’égalité des chances et sur la nécessité de réduire l’injustice sociale.

5. Les chefs d’Etat et de gouvernements atypiques

Face aux clivages idéologiques, certains chefs d’Etat et de gouvernement ont affiché un comportement atypique. Le politologue Moncef Djaziri a qualifié de chefs d’Etat dissonants, des chefs d’Etat qui, par leurs discours de rupture, comportements et décisions spécifiques, produisent des perturbations dans le système international. Ils ont institué des régimes politiques et ont initié des pratiques marquées par des aspects spécifiques qui les éloignent des conceptions politiques des grands modèles dominants ; ils se situent donc clairement aux antipodes des modèles occidentaux. A l’image des sons musicaux dissonants, qui produisent une sensation auditive désagréable, les chefs d’Etat dissonants émettent un message qui troublent les efforts visant à réaliser l’harmonie dans le système international. Ces chefs sont, en fait, porteurs de visions différentes que celles qui sont en vigueur. Ces leaders ou chefs d’Etat ou de gouvernement jouissent de la légitimité populaire ou révolutionnaire. On peut citer les figures de proue suivantes : Ahmed Ben Bella, Kwame Nkrumah, Patrice Lumumba, Gamäl  abdel-Nasser , Thomas Sankara et Mo’ammar  al-Qadhafi,  Mobutu et surtout Nelson Mandela.

Chez ces chefs d’Etat dissonants, on peut constater une volonté de différenciation qui résulte de l’histoire de la colonisation et de ses effets, en particulier de la lutte acharnée et systématique des puissances colonialistes en vue de tenter d’effacer les cultures indigènes. Leur action politique est dictée par la détermination de défendre la dignité bafouée par la colonisation. C’est dans cette volonté d’autochtonisation qu’il faut inscrire le « Consciencisme » de Nkrumah, le modèle nassérien d’égyptianisation », le « modèle Jamâhîriyen » de Qadhafi.

Kwame Nkrumah, l’auteur philosophe du « Consciencisme », fut appelé l’Osagyefo (le Messie), change le nom de son pays de Gold Coast (Côte d’Or) en Ghana, pour des raisons suivantes : « Ce pays va s’appeler Ghana parce que ce nom est profondément enraciné dans l’histoire ancienne de l’Afrique Occidentale, parce qu’il parle à l’imagination de la jeunesse africaine, parce qu’il rassemble. Il faut célébrer la grandeur et les hauts faits d’une civilisation que nos ancêtres ont fait s’épanouir bien des siècles avant la pénétration européenne et le partage colonial de l’Afrique. »

Le 14 septembre 1960, Mobutu neutralise l’exécutif congolais.

Le Président Joseph-Désiré Mobutu se révèle être le rempart contre le communisme en Afrique centrale, étant donné que la plupart des pays qui entourent son pays sont de mouvance socialiste. Il affirme que son pays n’est ni à gauche, ni à droite et ni même au centre. Comme Nkrumah, il change, en date du 27 octobre 1971, le nom de son pays de « République Démocratique du Congo », en « République du Zaïre », habité par des citoyens zaïrois. Le fleuve « Congo » devient le fleuve « Zaïre », la monnaie également.  La révolution zaïroise interdit les prénoms chrétiens et le port des costumes, des jupes et des cravates. A la place, les hommes portent « l’abacost’ et les mamans zaïroises le pagne. Lui-même se nomme désormais Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Wazabanga. Il considère son parti unique, le M.P.R. (Mouvement Populaire de la Révolution) comme une « Eglise », dont lui-même est « Le Président Fondateur du M.P.R. », « Le Messie » ; Il aime se faire appeler le « Guide de la révolution zaïroise ». L’idéologie du parti est le « Mobutisme », c’est-à-dire l’ensemble des enseignements des pensées et actions du Président-Fondateur du M.P.R. » et la philosophie politique : « Le recours à l’authenticité » : « Nous voulons être nous-mêmes et non pas ce que les autres veulent que nous soyons. » Mobutu explique la philosophie de l’authenticité de la manière suivante : « L’authenticité est une prise de conscience du peuple zaïrois de recourir à ses sources propres, de rechercher les valeurs de ses ancêtres, afin d’en apprécier celles qui contribuent à son développement harmonieux et naturel ; C’est le refus du peuple zaïrois d’épouser aveuglément des idéologies importées. C’est l’affirmation de l’homme tout court, là où il est, tel qu’il est, avec ses structures mentales est sociales propres. » (Mobutu, Discours, allocutions, messages, New York, 4 octobre 1974). Cette philosophie, inspirée du Consciencisme de Nkrumah, est une remise en question de la décolonisation comme base de la décolonisation mentale et prône le culte de la personnalité du chef, en se fondant sur les valeurs anciennes.

Le 27 avril 1994, Nelson Mandela, Président de l’A.N.C., est élu premier président noir d’Afrique du Sud avec 62% des suffrages, Lors de sa prestation de serment, le 10 mai 1994, il déclare que son pays vient enfin d’atteindre l’émancipation politique et promet que plus jamais, ce beau pays ne connaîtra encore l’oppression d’un homme par un autre et s’engage à libérer son peuple de la servitude, de la pauvreté, des privations, des souffrances, du sexisme et des autres discriminations.

Il convient de noter enfin que certains chefs d’Etat cherchent à singer les anciens dominateurs ou à se venger d’eux. Ce fut le cas du Président centrafricain Jean-Bedel Bokassa qui se fait consacrer Empereur, en imitant le sacre de l’Empereur Napoléon Bonaparte et du Général Idi Amin Dada, de l’Uganda, qui se fit transporter en tipoy par des Britanniques comme ses ancêtres l’ont fait jadis sous la domination coloniale.

6. L’Unité Africaine : de l’OUA à l’UA (1963 – 2002)

Sur invitation et sous la présidence de l’empereur Hailé Sélassié, trente chefs d’Etats et de gouvernement africains participent, du 22 au 25 mai 1963, à Addis-Abeba, à la conférence constitutive de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA). A sa création, cette institution a pour objectifs de renforcer l’unité et la solidarité entre Etats voisins ; coordonner et intensifier leur coopération  et leurs efforts pour offrir de meilleures conditions d’existence aux peuples d’Afrique ; défendre leur souveraineté, leur intégrité territoriale et leur indépendance ; éliminer le  colonialisme en Afrique sous toutes ses formes; et favoriser la coopération internationale en tenant compte de la Charte des Nations Unies et de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.

Dès sa création, l’OUA est déterminée à éradiquer le colonialisme et la discrimination raciale.  Elle est en quête de l’unité politique et économique. Elle accorde une place essentielle au règlement pacifique des conflits interafricains. Une Commission de médiation, de conciliation et d’arbitrage est mise en place à cet effet, mais ses moyens sont limités à telle enseigne que l’organisation est parfois obligée de recourir à des Conseils des Sages ou Comités ‘ad hoc’ pour tenter de trouver des solutions aux différends.  Une Charte africaine des droits de l’homme et des peuples est adoptée au Sommet de 1981 à Nairobi, et conduit à la création en 1987 de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples. L’OUA s’implique également dans des questions liées au développement et à la coopération économique.

Sur initiative du Président libyen Moammar Qadafi, un sommet extraordinaire est convoqué à Syrte (en Libye) pour décider du remplacement de l’OUA par une nouvelle organisation appelée Union Africaine (UA), officiellement lancée le 9 juillet 2002, avec pour priorité d’accélérer et d’approfondir le processus d’intégration économique et politique sur le continent. L’Acte Constitutif de l’UA est inspiré, dans ses organes et ses institutions, du modèle de l’Union Européenne.  La vision de l’UA est de « bâtir une Afrique intégrée, prospère et en paix, dirigée par ses citoyens et constituant une force dynamique sur la scène mondiale ». Contrairement à l’OUA, qui défendait le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats, l’UA opte pour le principe de nonindifférence quipermet d’ordonnerdesinterventions militaires dans des circonstances graves (crimes de guerre, génocide, crimes contre l’humanité).

7. Le maintien des frontières héritées de la colonisation

La frontière, c’est la limite d’un espace où s’exerce l’activité humaine ; c’est aussi un tracé qui délimite le territoire d’un Etat.

En Afrique ancienne, on trouve plusieurs types de frontières séparant des groupes humains selon leur mode de vie : séparation des peuples de la forêt et des peuples de la savane, zones de séparation des pasteurs nomades et des agriculteurs sédentaires, délimitation précise des terres d’un village, d’un clan ou d’une chefferie, délimitation fluide et variable du territoire d’un empire ou d’un royaume.

La Conférence, qui se tient à Berlin du 15 novembre 1884 au 26 février 1885, n’a pas pour objet de partager l’Afrique en Etats mais elle a plutôt reconnu des ‘’zones d’influence’’ ou mieux des « sphères d’influence abstraites découpées au cordeau ». L’occupation effective du territoire se fait conformément au « principe de l’impérialisme », selon lequel la puissance établie sur la côte doit progresser vers l’intérieur du continent et s’arrêter là où elle rencontre une autre puissance. La prise de possession effective du territoire, pour être reconnue, doit être notifiée aux autres puissances.

La démarcation des frontières des Etats se fait progressivement. Elle suit l’occupation effective du territoire. En effet, jusqu’à la veille des indépendances africaines, les puissances coloniales continuent à négocier au sujet des frontières pour des raisons économiques ou à cause des difficultés d’encadrement administratif efficace des populations frontalières et surtout du contrôle des flux migratoires.

Les frontières d’Afrique, héritées de la colonisation, ont mauvaise presse parce qu’on les qualifie d’arbitraires, artificielles et absurdes, poreuses et subverties, indéfendables et non défendues. Ces lignes de démarcation seraient responsables de nombreux conflits et du mal-développement.

Kwame Nkrumah (1909 – 1972) à la Une du Time le 9 février 1953 (https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/6/60/Kwame_Nkrumah-TIME-1953.jpg)

Bien que ces frontières ne tiennent pas toujours compte des données ethniques et linguistiques, elles sont déclarées inviolables. En effet, se référant au paragraphe 3 de l’article III de la Charte de l’OUA de 1963 relatif au respect de la souveraineté et de l’intégrité de chaque Etat et de son droit inaliénable à une existence indépendante, la déclaration du Caire du 21 juillet 1964 engage les Etats membres à « respecter les frontières existant au moment où ils ont accédé à l’indépendance. » C’est ce que l’on appelle le principe d’intangibilité des frontières héritées de la colonisation. » Ce principe d’inviolabilité met fin à l’ambition unitaire de Nkrumah mais il est globalement respecté jusqu’à présent.

Il convient de noter que l’on fait bon usage des frontières africaines parce qu’elles sont subverties, travaillées et utilisées par les sociétés comme une ressource, et qu’elles ne sont pas perçues comme un obstacle. La non-coïncidence entre les grandes aires linguistiques, les bassins économiques et les découpages étatiques, modifie l’usage de la frontière linéaire et favorise un continuum frontalier. Les fleuves et les lacs ne sont pas des barrières mais plutôt des voies de passages qui favorisent les contacts entre peuples. L’Afrique est un continent polyglotte mais le caractère transnational de certaines langues officielles, régionales et véhiculaires sur les quelques deux mille langues vivantes recensées, favorise des réseaux d’échanges et de communication. De plus, l’Afrique est un continent marqué par une intense circulation interne, aux échelles locale et régionale, fondée sur les complémentarités entre régions côtières et intérieures : entre zones d’élevage et aires de production vivrière, entre zones de production agricole et marchés urbains. L’animation des bordures combine des échanges de produits de base, des trafics plus ou moins licites, et des flux frauduleux et de contrebande institutionnalisée. Tout un monde vit du trafic frontalier : marchands et transporteurs, douaniers et militaires, à telle enseigne que les aires transfrontalières sont marquées par une haute intensité d’échange, lieux de passage entre marchés enclavés et marchés mondiaux. Toute cela favorise l’intégration du commerce régional et des services.

8. L’Afrique des coups d’Etat et des partis uniques

Immédiatement, après l’indépendance, l’armée se fait remarquer, par le déclenchement des mutineries, des sécessions et des rébellions et empêche les jeunes Etats de faire calmement l’expérience démocratique.

On a dénombré en Afrique entre 1960 et 1990, plus de 300 coups d’Etat réussis et ratés. C’est à partir de 1965 et de manière régulière jusqu’aux années 1975 que ce phénomène atteint une contagiosité étonnante à telle point qu’à certaines périodes, il ne se passe pas de semaine, parfois même de jour où l’on apprend que quelque part dans le monde, l’armée a pris les choses en mains. Après cette date, on constate une légère accalmie ponctuée de coups de force çà et là jusqu’au début du XXIe siècle.

Au moment de la prise du pouvoir, l’armée avance toujours un prétexte curatif : l’Etat est malade de ses politiciens et voici que l’armée vient apporter le moyen magique pour guérir l’Etat, restaurer l’autorité de l’Etat, redresser l’économie et reconstruire la nation. Dès que tout cela sera réalisé, elle retournera à la caserne.

Les officiers ont toujours évité la démocratie et ont instauré le parti unique, rassemblant tous les citoyens sous un large mouvement de masse, placé sous la direction d’un chef qui concentre tous les pouvoirs entre ses mains.

 La plupart des Etats africains, à l’exception de quelques rares pays comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire, la Tanzanie, le Kenya et le Botswana, ont connu des interventions militaires sous forme de mutineries ou de coups d’Etat réussis ou de tentatives de coups d’Etat échouées, de mutineries ou de guérillas.  Nombreux coups d’Etat ont été opérés en Afrique, entre 1960 et 1975, lorsque l’armée a décidé de prendre le pouvoir en déposant violemment ou par la ruse les dirigeants en exercice

 Alors qu’il y a des pays où l’armée n’est intervenue qu’une seule fois, d’autres pays ont connu plusieurs interventions, le nombre de coups d’Etat variant entre deux et cinq, parfois deux fois la même année. Des raisons institutionnelles, économiques, idéologiques, ethniques, des ambitions personnelles, etc., semblent avoir motivé la multiplicité de ces interventions.

Les pères de l’indépendance ont glissé facilement du multipartisme vers le parti unique parce qu’ils laissent croire à l’opinion que le multipartisme ne sert pas la cause de l’unité nationale et que le parti unique aide à dépasser les querelles tribales. Les régimes militaires ont toujours été autoritaires.  De même après la prise du pouvoir, le premier geste des régimes militaires a toujours été celui d’interdire les partis politiques, de limiter les libertés du peuple et de museler les opinions, soi-disant, rétablir l’ordre et la paix. Dans certains pays, comme le président guinéen Sékou Touré et le président zaïrois Mobutu, on institue le parti unique en parti-Etat, une machine politique s’identifiant à l’Etat lui-même.

9. L’Afrique des Conférences Nationales et le processus de démocratisation

Durant la Guerre Froide, la plus grande partie de l’Afrique est composée de pays dont les systèmes de gouvernement sont autoritaires, à parti unique, étouffant les libertés fondamentales et les droits humains. Avant la chute du mur de Berlin en 1989, seuls deux pays ont des systèmes démocratiques institutionnalisés : le Botswana et l’île Maurice. Dans la plupart des autres pays, on constate une démocratie de façade, avec des élections organisées comme des rituels visant à perpétuer le règne des personnes au pouvoir, qui se considèrent comme indispensables et jouent avec la légalité pour rester indéfiniment au pouvoir.

Après la chute du mur de Berlin, qui marque la fin de la Guerre Froide, des conférences nationales sont organisées, dans les années 1990, afin d’en finir avec les coups d’Etat et les crises politiques récurrentes, et comme espace palabrique, un espace public de prise de parole sur des questions d’intérêt national, un moment de révision de la constitution et de résolution des conflits. C’est le Président Mathieu Kerekou du Bénin qui organise la première Conférence nationale (du 19 au 28 février 1990) présidée par un évêque. Elle n’est pas souveraine à l’origine mais elle se déclare tout de suite souveraine, en fait comme un pouvoir constituant original, une structure institutionnelle génératrice de nouveaux pouvoirs capables d’instaurer la démocratie et dont les décisions sont opposables à tous. L’expérience sera reprise au Gabon (27 mars au 19 avril 1990), au Congo-Brazzaville (25 février au 19 juin 1991), au Niger (29 juillet au 3 novembre 1991), au Mali (29 juillet au 12 août 1991), au Togo (10 juillet au 28 août 1991), au Zaïre (aujourd’hui RDC, 7 août 1991 au 6 décembre 1992) et au Tchad (15 janvier au 7 avril 1993). La plus longue est celle de la RDC qui dura 385 jours et qui inaugure une période de transition de 16 ans.

Nelson Mandela va essayé de jouer les médiateurs entre Mobutu et Kabila en 1997.source: HO.2013.57.1435, collection MRAC Tervuren Gilbert Banza Nkulu. Mobutu Nelson Mandela mzee kabila weko ndani ya chombo mzee kabila akasema Mobutu kutoka pa kiti Mobutu akakatala. 1997. Tous droits réservés

Les deux dernières décennies ont clairement montré que l’Afrique manifestait un besoin urgent d’instauration d’un ordre démocratique, grâce à des élections transparentes, aux résultats justes et crédibles, et à la mise en place des institutions capables de promouvoir le développement et la paix. Trois raisons militent pour aider à comprendre que la démocratie est importante pour l’avenir économique de l’Afrique. La première est que les démocraties du continent ont en général affiché des taux de croissance économique qui sont 30 pour cent plus rapides que ceux des autocraties. Elles sont donc mieux équipées pour créer des emplois nécessaires au fur et à mesure que la population augmente. Deuxièmement, la démocratie rend la politique et les politiques plus compétitives, plus flexibles et plus pragmatiques. Enfin, les démocraties sont plus pacifiques, c’est-à-dire mieux outillées pour résoudre les tensions et les conflits des sociétés de façon pacifique. La démocratie est le régime politique préféré des citoyens.

Résumé

L’histoire de l’Afrique postcoloniale nous montre que l’indépendance de l’Afrique n’a pas été un cadeau que les colonisateurs ont offert aux peuples africains. C’est le résultat d’une lutte âpre qui s’est poursuivie jusque durant la période postcoloniale. Cette lutte contre l’impérialisme et contre le néo-colonialisme a pour ambition d’affirmer la personnalité africaine par la décolonisation mentale, politique, économique et culturelle. La lutte d’autodétermination et d’émancipation des Etats africains a souvent abouti à la fragilisation des Etats, à l’instabilité des Etats, à des guerres civiles et des coups d’Etats à répétition. L’incapacité et le manque de volonté politique des gouvernements africains à promouvoir le bien commun de leurs peuples, la mauvaise gouvernance, la privatisation et la criminalisation de l’Etat ont souvent conduit au manque de confiance des Africains vis-à-vis de leurs gouvernants et de fierté d’appartenir à leur Etat.

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