1 ¦ Objectifs de la leçon

A la fin de la leçon, l’élève doit être capable de :
  • Comprendre pourquoi le thème du voyage et de l’exil est fondamental dans la littérature africaine francophone.
  • Identifier les différentes formes d’exil : exil colonial, politique, économique, intérieur ou identitaire.
  • Comprendre le lien entre migrations contemporaines et héritage colonial (« voyage originaire »).
  • Analyser comment les écrivains africains de la diaspora interrogent l’identité, la langue et la place de l’écrivain entre plusieurs cultures.

2 ¦ Paroles d’auteurs

D’ovide à Milan Kundera, en passant par Alexandre Soljenitsyne, l’exil domine l’histoire de la littérature. […] Il en est de même de la littérature négro-africaine où l’exil est à la fois un fait et un thème récurrent qui s’explique en partie par des raisons historiques. […] Mais le thème de l’exil n’est pas évoqué de manière identique dans les textes africains » (Boniface Mongo Mboussa).

Qui est francophone s’en va en France, et qui est anglophone débarque logiquement en Angleterre. Manque d’inspiration ? Que non, car c’est l’idée qui travaille dans les textes […]. Le croisement chiasmatique des chemins de l’émigration à partir de l’Afrique, comme nous le montre Mahjoub, semble encore impensable, parce que tous les auteurs sont encore inscrits dans le douloureux voyage originaire. […] depuis trois cent ans [les Africains] répètent le voyage négrier » (Patrice Nganang).

L’exil est devenu notre véritable pays. Un exil intérieur et, le plus souvent, extérieur. A l’étranger, nous trouvons les outils qui nous aident à penser la guerre et la paix, la littérature et la société. Cependant, aucun essai littéraire n’est encore venu synthétiser cette expérience. Du moins dans l’espace francophone. […]Au fond, il m’importe bien peu de savoir d’où j’écris. L’exil est devenu ma demeure. Là s’arrête mon essai d’autodéfinition. J’écris d’un pays d’exil ; les registres dans lesquels je m’illustre y contribuent grandement (Bena Djangrang Nimrod).

2 ¦ Exil comme thématique littéraire

Les propos de Boniface Mongo Mboussa laissent entendre que le voyage est un des thèmes les plus récurrents de la littérature africaine, et cela dès ses débuts. Voyage comme exil, mais également voyage comme villégiature. Voyage des héros romanesques mais aussi voyage des écrivains. Et cela, à partir des pionniers eux-mêmes, comme le rappelle Mongo Mboussa : « On retiendra que c’est notamment à Paris que le Guyanais Léon-Gontran Damas, le Martiniquais Aimé Césaire et le Sénégalais Léopold Sédar Senghor jettent les bases de la négritude »[1]. C’est également à partir de la France que beaucoup d’écrivains majeurs (Tchicaya U Tam’si, Mongo Beti, Camara Laye…) produisent leurs œuvres. Nous y reviendrons lorsque nous évoquerons la situation de l’écrivain exilé. Pour le moment, examinons l’exil en tant que thème littéraire, qui « traverse la littérature négro-africaine d’expression française, depuis Cahier d’un retour au pays natal de Césaire (1947) jusqu’à l’impasse (1996) du Congolais Daniel Biyaoula »[2], sinon jusqu’à nos jours avec les textes de Léonora Miano, de Fatou Diome, de Khadi Hane…

Sous la plume des écrivains africains, constate Mongo-Mboussa, l’éxil offre plusieurs visages. Chez les poètes de la négritude, nous avons affaire à un exil volontaire mais plein de nostalgie. Celle-ci débouche sur la fascination de la mort chez Léon Gontran Damas (Pigments, 1937), sur la magie de l’enfance chez Léopold Sédar Senghor (Chants d’ombre, 1945) et sur une quête identitaire chez Aimé Césaire, dans son recueil évoqué ci-dessus.

Chez les héros romanesques de l’époque, l’exil est vécu comme un véritable traumatisme, ainsi que le montre Chemin d’Europe (1960) du Camerounais Ferdinand Oyono. Le héros, Barnabas, parcourt son pays afin de trouver le moyen de partir vers l’Europe. Chemin faisant, il se rend compte à quel point sa terre lui est devenue déjà étrangère avec toutes les métamorphoses qu’elle a subies. C’est le roman par excellence de la dénonciation de l’assimilation coloniale.

Le traumatisme est également illustré dans Un Nègre à Paris (1959) de l’Ivoirien Bernard Dadié, Kocoumbo, l’étudiant noir (1960) d’Aké Loba (même nationalité) ou dans Devoir de violence (1968) du Malien Yambo Ouologuem. A ce titre, le retour souhaité de ces héros sur les terres natales sonne comme une quête de rédemption. Parfois celle-ci se passe mal, comme dans L’Aventure ambiguë (1961) du Sénégalais Cheikh Hamidou Kane.

Il faut tout de même signaler un roman tel Climbié (1956) de Bernard Dadié, une intrigue dédiée à l’apprentissage, qui retrace la trajectoire du jeune Climbié à partir de son village natal jusqu’à Abidjan, en passant par Grand Bassam, Bingerville et Dakar, où il étudie à l’école normale supérieure William Ponty. Ce voyage se déroule entièrement en Afrique et illustre la volonté du héros de donner un sens à sa vie par l’acquisition des savoirs nouveaux, que dispense l’école coloniale.

L’exil centré sur l’Occident sera de plus en plus concurrencé par l’exil intérieur à partir des indépendances et de la montée des pouvoirs autocratiques jusqu’aux années 80. Les Africains voient leurs libertés fondamentales s’évanouir les unes après les autres : liberté de penser, liberté d’opinion, liberté de déplacement, liberté de presse, etc. Apparaissent ainsi des personnages romanesques soit humiliés, déchirés et déboussolés, comme chez William Sassine, Tierno Monenembo… ; soit révoltés et prêts à tout pour récupérer leur dignité bafouée. En ce sens, les rebellions sont les formes extrêmes de l’exil intérieur car elles obligent les héros à renoncer à tout ce qui avait constitué l’essentiel de leur existence jusque-là. Ils sont condamnés à vivre de manière précaire et dangereuse dans des maquis internes et externes à leurs pays. C’est ce qu’exprime avec éclat L’exil ou la tombe (1986), roman du Congolais Tchitchellé Tchivella.

A ce titre, les frontières africaines, tracées de manière tout à fait artificielle par l’ordre colonial, constituent une autre cause d’exil permanent. Le cas de Fama Doumbouya, le héros du Soleils des indépendances, est emblématique à cet égard. Il meurt du simple fait de sa tentative de retour dans son village natal, qui ne faisait plus partie de la Côte d’Ivoire depuis les tracés de Berlin 1885.

A partir des années 90, la tendance est de nouveau aux voyages extracontinentaux. Mais, contrairement aux voyageurs des années 40-60, il s’agit maintenant de se rendre en Occident en tant que havre politique et/ou économique, sinon culturel. C’est, la plupart du temps, un voyage de type initiatique, qui met en scène des héros en quête de réalisation individuelle. Ce qui fait dire à Alain Mabanckou : « je ne mourrai pas sans avoir mis les pieds en Europe »[3]. Cela explique également toute la série des textes consacrés à l’asile et au désir lancinant d’émigrer vers les métropoles occidentales, comme on peut déjà le constater dans Nini, la mulâtresse du Sénégal, déjà évoqué. En cela, Le Ventre de l’Afrique (2003) de Fatou Diome est emblématique. Dans La Fabrique de cérémonies (2001), Edgar Fall tombe dans l’errance sur le territoire européen, avec son histoire qui démarre à Moscou, passe par Paris et finit par s’échouer en Afrique. La quête glisse à travers les grilles du sens explosé ; la réalité se dérobe à toute prise et le carnavalesque est flamboyant.

De manière générale, le paysage migratoire s’inscrit dans le corpus littéraire africain actuel comme une nouvelle tendance d’écriture. Tendance dominante, notamment chez la camerounaise Calixte Beyala avec Assèze l’Africaine (2007), un récit poignant où l’exil de l’héroïne à Paris ne change en rien sa misère et sa souffrance de départ. Tel est également le cas de 53 cm (1999) de la Suisso-Gabonaise Bessora BESSORA, qui nous raconte le cauchemar administratif auquel fait face son héroïne Zara, une Africaine récemment arrivée en France, en quête de la fameuse carte de séjour. Ici, nous naviguons entre l’ubuesque et le kafkaïen.

Quant au Camerounais Jean Roger Essomba, avec Le Paradis du Nord (2000), il s’attaque aux voyages clandestins, souvent en bateau, avec ses héros Jojo et Charlie, largués en Espagne, d’où un passeur les conduit à Toulouse. Invoquons, pour clore cet aspect migratoire, Blanc Bleu Rouge (2007) d’Alain Mabankou, qui met en scène la quête du voyage métropolitain chez les sapeurs de Brazzaville et de Point-Noire. D’un côté, la gouaille clinquante de Charles Moki, le « Parisien », de l’autre la désillusion profonde de Massala-Massala, son assistant, qui découvre un Paris de privations, du sordide et de l’hypocrisie, tel que le vivent les milliers de sans-papiers qui squattent la capitale française.

3 ¦ Exil comme voyage originaire

La réflexion de Patrice Nganang reprise ci-dessus désigne le sens profond du voyage dans le roman africain, avec son point de départ, son point d’arrivée ainsi que le chemin emprunté. C’est un des écrivains chez qui nous avons pu observer l’élaboration d’une épistémologie du voyage africain.

Le premier constat fondamental de Nganang est que, dans le roman africain, la plupart des déplacements hors continent sont encore inscrits dans ce qu’il appelle le voyage originaire. L’inscription historique de l’itinéraire avait déjà été faite par les négriers et leurs commanditaires à travers le commerce triangulaire. Ceux-ci ont poursuivi la spoliation de l’Afrique à travers l’entreprise coloniale et néocoloniale. Les itinéraires n’ont pas changé mais ils sont moins hypocrites : les Etats-Unis bien sûr, mais également Paris, Londres, Amsterdam, Bruxelles…

Ce n’est pas un hasard si presque tous les auteurs et leurs héros romanesques sont encore largement inscrits dans le voyage originaire : les francophones à Paris, les anglophones à Londres, les Kinois, Rwandais et Burundais à Bruxelles… des exceptions tels les Congolais de Kinshasa Achille Ngoie, Bolya Baenga ou Georges Ngal ne font que confirmer la règle. Même Théo Ananissoh (Togo) a retrouvé le chemin de l’Allemagne (puissance coloniale d’avant la Première Guerre mondiale !) ainsi que son héros Paul A., dans Lisahohé (2005). On n’oubliera pas les rwandais Gilbert Gatore à Paris, où Benjamin Sehene à Montréal.  L’Amérique rassemble tous les Africains, exactement comme y atterrissaient jadis la majeure partie des esclaves arrachés au territoire africain. C’est cette réalité qu’illustrent tous les romans d’immigration mentionnés ci-dessus, que leurs héros soient masculins ou féminins. Il faut mentionner à part La dette coloniale (1995) de la Congolaise Maguy Kabamba, dans lequel les jeunes gens émigrés clandestinement en Europe y commettent des délits de toute nature, en prétextant qu’ils procèdent de cette manière à la récupération forcée de « la dette coloniale »…

Il est à remarquer que les chemins triangulaires qu’empruntaient les négriers, avec leurs cargaisons d’hommes et d’épices, sont les mêmes qu’empruntent aujourd’hui les matières premières africaines, les élites intellectuelles et littéraires ainsi que l’immense cohorte des émigrés clandestins, dont des milliers de cadavres jonchent les fonds marins de la Méditerranée et des îles Canaries.

Dans ce schéma du voyage originaire, la plupart des romans s’appesantissent soit sur le lieu d’origine, soit sur le lieu d’arrivée, rarement sur le chemin lui-même. Et Patrice Nganang d’en conclure, dans Manifeste d’une nouvelle littérature africaine : « Nous, Africains ne voyageons pas encore : nous émigrons »[4].  Voilà pourquoi la littérature africaine est encore rivée au lieu du départ et au lieu d’arrivée. Très peu au chemin lui-même comme on peut, par exemple, le constater chez le Soudanais Jamal Mahjoub dans Là d’où je viens (2004), roman dans lequel le héros Yasin embarque son fils Léo dans une vieille Peugeot 504 et décide de traverser l’Europe en bivouaquant au gré de ses envies et de ses coups de cœur artistiques, pour finir par jeter son dévolu sur l’Espagne. « Chez maints écrivains, constate Nganang, le lieu de départ, nimbé de nostalgie, demeure celui à retrouver. Chez d’autres, le lieu de départ, plongé dans la terreur, demeure celui à fuir. Ici, le lieu comme paradis de l’enfance. Là-bas, le lieu comme damnation » (p. 239). Ainsi en est-il du héros de L’Enfant noir, avec sa nostalgie de Kouroussa. Par contre les textes du Camerounais Gaston-Paul Effa, très autobiographiques, nous racontent inlassablement la joie d’être « libéré » du lieu de départ. En effet, né dans une famille de plus de trente enfants, le petit Effa a été « offert à Dieu » par ses parents et élevé loin d’eux, dans un couvent. Il en a gardé une profonde amertume envers certaines coutumes africaines. Chez Henri Lopes, Marie-Madeleine, une artiste peintre congolaise, décide de s’exiler et de s’installer en Guadeloupe. Voici ce qu’elle en dit : « J’y ai appris le monde comme jamais nulle part auparavant. Je m’y suis enrichie ; j’ai regardé au fond de moi et j’ai mieux saisi mon pays. C’est là-bas que j’ai compris la fécondité de la solitude. Pour apprendre, réfléchir, créer »[5].

Il y a également le roman de l’oubli du chemin, en plus de celui du lieu de départ, tel que le dessine Marie Ndiaye. Mais il y a surtout le roman du lieu d’arrivée, tels que le pratiquent les écrivains de la diaspora en général. Le Franco-Congolais Wilfried N’sonde, bien sûr, avec Le cœur des enfants léopards (2007) qui plante le décor des banlieues françaises. Mais il y a également tous les autres : Alain Mabanckou, Sami Tchak (qui ouvre également ses intrigues à l’espace sud-américain), Achille Ngoie, Bolya Baenga…

De temps en temps, le roman du lieu d’arrivée peut à son tour dialoguer avec le lieu de départ, comme chez Kangni Alem dans Cola Cola Jazz (2002), intrigue traversée par une inlassable quête d’identité chez Héloïse, une métisse qui débarque de Paris dans Ti-Brava, mégapole africaine, à la recherche de son père, et qui se retrouve face à Parisette, sa demi-sœur africaine. On peut même trouver des romans de l’arrivée à rebours. Ainsi en est-il de Lisahohé de Théo Ananisoh, déjà cité et de Au pays mon beau peuple de Sembene Ousmane, qui en tant que roman du retour, montre à quel point la terre de départ peut être mortifère. Terminons cette énumération avec les romans qui relatent le retour dans l’enfer des dictatures, tels Links (2004)et Knots (2007) de Nuruddin Farah, à propos de la dictature de Siad Barre en Somalie. C’est le symbole de tous les retours impossibles ou dévoyés. Dans son récit autobiographique Hier, aujourd’hui (2001), l’auteur donne à lire ce dialogue tragique :

« – Comment y retourner, puisqu’il n’y a plus de « pays » là-bas ? [Somalie]

– Là, tout n’est qu’anarchie, chaos, viols, morts absurdes et folie meurtrière » (p. 95).

Disons, pour conclure, qu’une fiction telle Hermina (2003) de Sami Tchak ouvre des perspectives insoupçonnées au roman du lieu d’arrivée, car elle permet de rebondir à partir de n’importe quel coin du monde. Ici l’intrigue démarre à Cuba et dans les Caraïbes pour aboutir en Europe, en passant par les Etats-Unis. Nous sommes loin  du voyage originaire, avec une telle « mondialisation » de l’expérience de migration. C’est également le constat de Boubacar Boris Diop, qui affirme que c’est « la notion même de diaspora littéraire qu’il faudrait désormais repenser. De nos jours, la production africaine à l’étranger ne présuppose plus un lien ombilical avec l’ancienne puissance coloniale. Des migrants togolais, camerounais ou nigérians vivant en Espagne ou en Italie écrivent désormais leurs fictions dans les langues de ces pays »[6].

5 ¦ Exil comme situation de l’écrivain

Nous abordons ce point « hors texte », si l’on peut dire, parce qu’il a été évoqué par Sami Tchak comme influant sur les thématiques des écrivains et sur les esthétiques, sur les décisions des éditeurs au sujet de leurs manuscrits, sur les choix des libraires et des critiques, sur leurs propres stratégies, discours et postures.

Boniface Mongo Mboussa nous a rappelé que les pères de la négritude ont planté les bases de la littérature africaine sur les bords de la Seine. Et il ajoute : « c’est en exil que les Guinées Camara Laye, Alioum Fantouré, William Sassine, Tierno Monenembo écrivent les plus belles pages de la littérature guinénne d’expression française. C’est cette situation d’exil qui a conditionné la plupart de leurs thématiques, sur le mode soit nostalgique soit critique face à leurs cultures originaires comme à la culture occidentale » (Désir d’Afrique, p. 29).

Quant aux écrivains de la diaspora, ils assument pleinement cette situation en y adaptant leur style, leurs thématiques et leurs univers romanesques. Voilà pourquoi Léonora Miano peut proclamer dans Habiter la frontière : « Mon esthétique est donc frontalière. Elle utilise la langue française, mais ses références, les images qu’elle déploie sur la page, appartiennent à d’autres sphères » (p. 29).

Par ailleurs, elle met en garde contre les préjugés qui affectent la réception de la littérature africaine de la diaspora : « Il est capital de prendre cet aspect des choses en considération, dans la mesure où les Lettres subsahariennes d’expression française, quand elles sont assez bien diffusées pour conférer une audience internationale aux auteurs, sont publiées en France, par des éditeurs français blancs. L’effet immédiat de ce manque d’autonomie est que les textes en question sont d’abord lus par un lectorat européen, et j’inclus dans cette catégorie ceux des Subsahariens installés en Europe qui lisent ces romans » (p. 38).

          C’est ce type de malentendus qui fait dire à Nimrod, dans La nouvelle chose française : « j’ai l’impression que certaines personnes ne réalisent pas encore que les Africains peuvent devenir écrivains. Ou bien des voyageurs ou encore des ingénieurs. Ou tout simplement des gens à peine scolarisés, mais qui ne considèrent pas leur état comme une tare » (p. 16). Dans le prolongement de l’effacement du lieu de départ, Nimrod ajoute que « la littérature africaine d’expression française serait déjà une grande émancipée si les pays africains existaient vraiment » (p. 21). Sur sa situation en tant qu’écrivain de l’exil, il précise :  » Je serais bien tenté de dire que la générosité française en matière littéraire est celle que l’on devrait suspecter le moins. (…) Je lui dois mon existence, lors même que mon pays ne cesse de m’ignorer. (Hormis la précarité qu’une telle condition engendre, l’indifférence d’un pays à l’égard d’un de ses écrivains est l’une des meilleures écoles de pensée qui soit au monde) » (p. 22).

Cette situation finit par donner l’impression aux écrivains qu’ils ne sont que des assistés. Ce que Nimrod justifie comme suit : « notre état recouvre une réalité inédite dans l’histoire mondiale : nous écrivons pour des pays qui n’existent pas encore, nous écrivons une littérature pour un lectorat national à venir » (p. 22).

Sami Tchak ajoute à cette « précarité » économique le risque de « bradage » thématique dans le but de plaire au lectorat occidental, comme on peut le lire dans La Couleur de l’écrivain : « les autres (Ben Okri, Salman Rushdie, Naipaul, Amin Maalouf, Chamoiseau) ont une dimension internationale sans avoir eu besoin d’étouffer en eux le nigérian, l’indien, le libanais, l’antillais. Tandis que l’on étouffe plutôt dans ces romans d’émigrés repliés sur leur nombril, ou s’amusant au jeu de massacre. Au risque d’avoir mis leur africanité en question, ils ne sont pourtant pas entrés dans la mondialisation. Et ce n’est pas faute d’avoir été soutenus par les milieux littéraires français. Nos jeunes écrivains sont au contraire très en phase avec ce qui se fait en métropole, et gâtés par les sunlights. A charge pour eux de ne pas se laisser prendre à leur piège. Et, oserai-je le dire, de travailler davantage, se chercher davantage, plutôt que de produire un roman tous les ans… et qui ne pèse pas très lourd » (p. 60).

L’auteur va déboucher, de cette manière, sur un constat profondément déconcertant, loin de tous les clichés sur l’insolente solennité de Paris en tant que foyer de la littérature francophone par excellence. Ce constat est lourd de signification car il prédit, à terme, la disparition de la littérature africaine de la diaspora en tant que mémoire des origines. En effet, voici ce que Sami Tchak dit des écrivains actuellement (re)connus comme ceux de la nouvelle génération : « Ils sont plutôt assis entre deux marginalités, entre deux non-existences : cloués aux marges de la société d’accueil, ils s’effacent aussi progressivement de la mémoire de leur propre société pour ceux qui s’y étaient déjà fait une place. […] Les complexes questions de survie bassement matérielles ne constituent-elles pas pour nombre d’entre eux peut-être la cause la plus urgente ? » (p. 80).

En effet, Lénora Miano, par exemple, dit dans une note d’Habiter la frontière : « j’avoue ne pas me soucier de ce qu’on pense de mon origine, et ne pas avoir besoin, pour me sentir valorisée, d’apprendre que mes ancêtres ont créé des formes d’écriture ou bâti des pyramides. Je comprends cela chez les autres et en tiens compte dans ma réflexion, mais pour moi, il est impératif de s’affranchir de ce regard. C’est parce que je n’en ai cure, que je peux écrire librement sur certains sujets » (p. 128). A contrario, rappelons la réponse de Tchicaya U Tam’si à Henri Lopez qui le priait instamment de revenir s’installer au Congo : « toi, tu habites au Congo, moi le Congo m’habite » (Désir d’Afrique, p. 221).

Le cas du Congolais Pius Ngandu Nkashama est assez particulier. Victime de la répression politique dans son pays, il aura connu la France, l’Algérie, puis de nouveau la France avant de se stabiliser à Baton Rouge, aux Etats-Unis….

Laissons le mot de la fin à Nimrod, qui revendique sa liberté thématique et esthétique, au-delà de la langue d’emprunt. Il rappelle avec pertinence que pour l’écrivain, cela ne change rien car, « de Chrétien de Troyes à Rabelais, et de Corneille à Queneau, il a toujours fallu inventer une nouvelle langue. Telle est l’utopie que toute littérature devenue majeure se doit d’assumer » (La Nouvelle chose française, p. 25). Mais pour un écrivain africain, la langue d’emprunt n’est-elle pas, quelque part, une manière d’exil par rapport à son électorat naturel ? Cette question, régulièrement évoquée dans le microcosme littéraire africain, continue à faire débat. Boubacar Boris Diop, qui l’a prise à bras-le-corps dans sa pratique littéraire, donne ici un témoignage quelque peu désabusé : « Même s’il existe une production très ancienne et de grande qualité dans les langues africaines (swahili, wolof ou yoruba) seuls sont considérés comme de vrais écrivains ceux qui utilisent le portugais, l’anglais ou le français. Le débat linguistique est si omniprésent en littérature africaine qu’il en est un des traits distinctifs. Parfois, la discussion est incroyablement cocasse ! Par exemple, certains de mes interlocuteurs trouvent anormal que j’écrive en français et me le font rudement savoir à l’occasion mais quand, croyant les rassurer, je leur dis que certains de mes livres sont en wolof, ils sont choqués, écarquillent les yeux et s’écrient : « Mais pourquoi donc ? » J’en déduis, assez logiquement, que pour eux je ferais mieux de n’écrire dans aucune langue ! »[7].

Quant à la situation actuelle des écrivains africains de la diaspora, il constate : « nous appartenons à nos nations respectives, à un certain nombre de pays voisins et au monde. Issus des Etats coloniaux, nous vivons simultanément dans nos pays et en France, au Royaume-Uni, au Portugal et aux Etats-Unis d’Amérique. Nous sommes des transfrontaliers. Il est temps d’assumer pleinement cette donne » (p. 100). Et la boucle est ainsi bouclée sur l’hybridation et la traversée des frontières, concepts chers à Léonora Miano.

6 ¦ Résumé

  • Le voyage et l’exil sont des thèmes centraux de la littérature africaine francophone. Ils apparaissent dès les débuts de cette littérature et concernent autant les personnages que les écrivains eux-mêmes.
  • L’exil peut prendre plusieurs formes : nostalgie du pays natal chez les auteurs de la Négritude, traumatisme lié à la colonisation et à l’assimilation, ou encore fuite des dictatures et de la misère après les indépendances.
  • Beaucoup de romans racontent les migrations vers l’Europe ou l’Amérique, souvent vues comme des lieux d’espoir économique, politique ou culturel. Mais ces voyages débouchent fréquemment sur la désillusion, la précarité, le racisme ou l’exclusion.
  • Patrice Nganang développe l’idée du « voyage originaire » : les migrations africaines actuelles suivent souvent les anciennes routes coloniales et esclavagistes (Paris, Londres, Bruxelles, États-Unis), ce qui montre le poids durable de l’histoire coloniale.
  • Les écrivains africains de la diaspora réfléchissent aussi à leur propre situation : écrire loin du pays d’origine, dans une langue héritée de la colonisation, pour un public souvent européen. Cela pose des questions d’identité, de liberté créatrice et de rapport aux origines.

[1] MONGO-MBOUSSA, Boniface, Op. Cit., p. 29.

[2] Ibidem.

[3] MABANCKOU, Alain, Le sanglot de l’homme noir, p. 83.

[4] NGANANG, P., op. cit., pp. 244-245.

[5] LOPES, Henri, Sur l’autre rive, Paris, Seuil, 1992, p. 102.

[6] DIOP, Boubacar Boris, La Littérature africaine : une aventure si ambiguë.

[7] Boubacar Boris Diop, La Littérature africaine : une aventure si ambiguë.