1 ¦ Objectifs de la leçon
A la fin de la leçon, l’élève doit être capable de :
- Comprendre les changements de mentalité en Afrique après la Seconde Guerre mondiale.
- Expliquer la place du concept de négritude dans la littérature d’après guerre.
- Comprendre l’importance d’une revue comme « Présence africaine » dans l’histoire de la littérature africaine.
2. Introduction
La libération de l’Europe, grâce à l’intervention des Américains et des soviétiques, le fascisme hitlérien et ses horreurs (théories racistes, chambres à gaz, extermination des Juifs), la collaboration du régime de Vichy et de l’Italie de Mussolini, tous ces faits ont profondément modifié la perception qu’avaient les Africains des nations colonisatrices. La barbarie tant décriée chez les peuples primitifs avait, tout à coup, élu domicile au cœur même de la civilisation occidentale la plus brillante. Le mythe de l’Occident aux valeurs universelles a soudain sombré dans le crépitement des chambres à gaz. Sans parler du fait que les Africains ont participé avec courage à cette guerre qui ne les concernait pas directement, et plusieurs l’ont payé de leur vie. Le brassage racial que cette situation a occasionné a battu en brèche maintes lois de ségrégation raciale, explicites ou non.

En 1948, la Déclaration universelle des droits de l’Homme est adoptée par l’ONU. Dès 1950, l’UNESCO entreprend une campagne sans merci contre le racisme, bien qu’il faille attendre 1972, pour que le concept de race lui-même soit enfin remis en cause par les scientifiques. Certes la polémique demeure mais le doute s’est installé. Par ailleurs, la libération de l’Europe par l’URSS occasionne une telle aura pour le communisme international que la guerre froide qui s’en suit mine sérieusement les prétentions des puissances coloniales. En effet, le communisme a été à l’origine de maints foyers de résistance et de lutte contre la présence coloniale en Afrique. Chez plusieurs intellectuels africains, la Négritude a pris, progressivement, le chemin de l’action, et surtout de l’action politique.
Césaire réussit à obtenir le statut de département pour les Antilles françaises. La plupart des ex-étudiants de L’Etudiant noir sont rentrés en Afrique et beaucoup d’entre eux s’engagent dans l’action politique. Plusieurs (parmi lesquels Senghor, Houphouet Boigny, Alioune Diop) sont députés, jusque dans l’assemblée parlementaire française.
3. Négritude en littérature
Pour revenir à la littérature, il faut noter que l’influence de Césaire et de Senghor en poésie est si grande que la majorité de nouveaux poètes se placent sous leur prestigieuse bannière. Les thèmes sont récurrents, parfois jusqu’à l’indigestion : l’esclavage, l’oppression coloniale, le racisme, l’âge d’or des temps anciens.
C’est dans les années 50 qu’apparaissent et prospèrent les premiers prosateurs de la négritude. Aux Antilles se distinguent Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis, Edouard Glissant (qui obtient le prix Renaudot pour son roman La Lézarde).

En Afrique, la mode est d’abord au retour à la tradition. Ce qui nous donne les récits, contes ou épopées de Birago Diop, Lomami-Tchibamba, Bernard Dadié, Jean Malonga… Mais très rapidement vient le roman : L’enfant noir du Guinéen Camara Laye (1953), Climbié de l’Ivoirien Bernard Dadié (1953), Ville cruelle du Camerounais Mongo Beti (1953), Nini du Sénégalais Abdoulaye Sadji (1955), Mirages de Paris et Karim d’Ousmane Socé Diop, déjà cité (ouvrages réédités).
En 1956, c’est le tour du Camerounais Ferdinand Oyono, avec Une vie de boy, puis Le vieux nègre et la médaille, du Sénégalais Sembène Ousmane avec Le Docker noir et Les Bouts de bois de Dieu. Le Béninois Olympe Bhêly-Quénum avec Un piège sans fin. L’Ivoirien Aké Loba avec Kocoumbo l’étudiant noir (1960), le Camerounais Benjamin Matip avec Afrique, nous t’ignorons (1956). Comme on peut le constater, la plupart de ces romans s’attaquent surtout à la situation coloniale.
On peut observer la même tendance dans la zone anglophone : le Sud-africain Peter Abrahams avec Mine boy (1946), Une couronne pour Udomo (1956), Chinua Achebe du Nigeria avec Le monde s’effondre (1958), etc. ces romans adoptent, en général, un style plutôt réaliste, qui leur donne une valeur de vrais documentaires. On peut déceler là, peut-être, l’influence du roman noir américain, sinon du naturalisme occidental encore si proche. En tous les cas, les modèles enseignés à l’école sont encore largement dominés par le romantisme et le réalisme du 19e siècle. La plupart de ces textes sont d’ailleurs des biographies plus ou moins romancées, plus ou moins déguisées. L’autre tendance, celle qui se nourrit à la tradition, est plutôt influencée par le merveilleux et les coutumes.

Par ailleurs, beaucoup d’intellectuels brillent par la pétillance de leurs essais et articles : Aimé Césaire (Discours sur le colonialisme), Jomo Kenyatta, Kwame Nkrumah, Franz Fanon (Peau noire, masques blancs), Cheikh Anta Diop (Nations nègres et culture), Alioune Diop, Rabemanandjara… Les thèmes sont prévisibles : le colonialisme et son cortège de maux, ségrégations , humiliations de toutes sortes dont les Nègres sont victimes, préjugés de couleur, misère matérielle et morale, dénonciation des colonisateurs, menaces, révolte et espoir de libération. La prise de conscience s’approche tout doucement de sa maturité et la mobilisation est générale. La plupart de ces écrivains se sentent véritablement investis d’une mission de témoignage, d’engagement et de lutte pour la libération totale de l’Afrique. C’est ce qui donne une saveur particulière à ces textes. Car il faut dire qu’en Occident, vers la même époque, le doute s’insinue dans l’art littéraire avec l’absurde, l’existentialisme, voire bientôt le Nouveau Roman. La dictature du Signe qu’amorce ce mouvement affaiblit de plus en plus le récit, si elle ne le brise pas complètement.
Mais il faut tout de même signaler le carcan que constituent déjà ces impératifs de la Négritude sur la liberté d’inspiration des écrivains africains. Ainsi, David Diop n’hésitera pas à fustiger Mongo Beti qui, dans Mission terminée, s’était attelé à d’autres thématiques que celle de l’engagement social et politique. Ainsi lui rappellera-t-il qu’il « avait bien d’autres missions à terminer » que la description de ses émois psychologiques ou champêtres. Mongo Beti lui-même s’en prendra à Camara Laye, cette fois en matière de contestation coloniale, lui reprochant la complaisance dans son enfance idyllique au sein de son village : « la première réalité de l’Afrique Noire, je dirais même sa seule réalité profonde, c’est la colonisation et ce qui s’ensuit. La colonisation qui imprègne aujourd’hui la moindre parcelle de corps africain, qui empoisonne tout son sang, renvoyant à l’arrière-plan tout ce qui est susceptible de s’opposer à son action. Il s’en suit qu’écrire sur l’Afrique Noire, c’est prendre parti pour ou contre la colonisation. Impossible de sortir de là[1].
4. Présence Africaine et les Congrès des écrivains
Les romanciers et poètes noirs n’auraient sans doute pas pu trouver de tribune ni même d’éditeur sans la création de la revue Présence africaine qu’Alioune Diop, encore sénateur à cette époque, et sa femme Christiane, font paraître simultanément à Dakar et à Paris en 1947. Elle est chapeautée par un prestigieux comité de patronage avec André Gide, Jean-Paul Sartre, Emmanuel Mounier, Albert Camus, Paul Rivet, Théodore Monod, Michel Leiris, Georges Balandie, etc. Et des Noirs : Senghor, Césaire, Richard Wright et le Dahoméen Paul Hazoumé. Dans cet après-guerre si difficile, la revue peine à paraître, avec des moyens de bord et des souscriptions d’amis.
Ligne éditoriale : aucune idéologie philosophique ou politique. Uniquement une ligne culturelle assumée à travers des textes littéraires et des études sur les civilisations noires. Voici ce qu’Alioune Diop en dit : « Incapables de revenir entièrement à nos traditions d’origine ou de nous assimiler à l’Europe, nous avions le sentiment de constituer une race nouvelle, mentalement métissée (…) Des déracinés ? Nous en étions, dans la mesure précisément où nous n’avions pas encore pensé notre position dans le monde, et nous nous abandonnions entre deux sociétés, sans signification reconnue dans l’une ou dans l’autre, étrangers à l’une comme à l’autre » (in Editorial).
La différence entre Alioune Diop et les Editeurs des revues précédentes est qu’il tourne son intérêt vers l’Afrique noire d’abord et non vers les Antilles. Mais présenté comme un ensemble de « ressources morales… qui constituent la substance à faire féconder par l’Europe », l’apport possible de l’Afrique n’est nullement mis en valeur.
Dix ans plus tard, Alioune Diop aura bien évolué : « La décision de Césaire nous concerne tous, artistes, écrivains, théologiens, hommes de culture de toutes opinions. Il disqualifie l’Occident en tant que directeur des consciences et de l’histoire. Il revendique et affirme l’avènement d’un changement radical dans les structures traditionnelles de la vie culturelle dans le monde » (in Présence africaine, préface à la Lettre à Maurice Thorez d’Aimé Césaire).

Devant louvoyer entre difficultés pécuniaires et craintes de censure et d’interdictions, le ton de Alioune Diop a été souvent très (trop) modéré, peut-être pour contrebalancer la virulence des autres articles. Ce sont ces qualités de souplesses et de ténacité qui permettront, pour la première fois, à une revue africaine de s’enraciner et de s’épanouir en métropole.
C’est pourquoi, la plupart du temps, ce sont les Blancs qui montent plus haut au créneau :
André Gide évoque les théories de Gobineau et signale que l’Europe n’a pas seulement à instruire les Africains, mais à les écouter. Théodore Monod rappelle avec quel cynisme l’Occident tenta de justifier la traite des esclaves. Marcel Griaule passe en revue les préjugés au sujet des prétendues infériorités des Noirs.
« Le noir est un homme ». Ainsi Georges Balandier titre-t-il son analyse caustique des variations de l’idée de Nègre dans les esprits des Blancs d’Europe et d’Afrique. Cela va du sauvage à la bête curieuse (« Si vous allez en Afrique, vous verrez des nègres, des singes et des panthères »), à travers les stéréotypes métropolitains (le jazzman, le tirailleur, le groom, etc.) et coloniaux (le bougnoul, l’évolué, qui, « très darwinien, fait songer à la lente amélioration des espèces »). Dans le numéro suivant, il publiera sur dix pages les préjugés blancs sur les Noirs, et la façon dont ils naissent et s’installent.
Jean-Paul Sartre ira encore plus loin : « Chaque poignée de main que nous donnons ici à un noir efface toutes les violences que nous avons commises là-bas. Nous traitons ici les noirs en étrangers et là-bas en « indigènes » qu’il est scandaleux de fréquenter ».
Quant à Emmanuel Mounier, il met le doigt sur le problème de fond : plus que la race, c’est la condition sociale qui écrase : « L’homme blanc occupe chez vous tous les postes de pouvoir et la plupart des postes de prestige : il n’est donc pas étonnant qu’il soit seul à vous offrir des sujets de revendications. Mais ces vexations où vous voyez des attaques de race à race, les mêmes hommes, placés chez d’autres blancs dans les mêmes conditions de pouvoir discrétionnaire, ne s’en priveraient pas non plus ». Il ne croyait pas si bien dire car dans la première décennie des indépendances, on constata, progressivement, la transformation des victimes d’hier en bourreaux de leurs propres peuples, avec l’invasion généralisée des dictatures sur le continent africain.
Les idées de la négritude diffusées par Présence africaine trouveront des échos jusque dans La Voix du Congolais, dirigée par le poète Antoine Roger Bolamba, une revue isolée dans le Congo-belge mais également gagnée par le combat de la négritude.
Alioune Diop sera une de chevilles ouvrières de l’organisation des deux congrès des écrivains du monde noir. Le premier à Paris, en Sorbonne, en 1956, le second à Rome, en 1959. Il y prononcera ces mots qui consacrent l’engagement social des écrivains : « Les hommes de culture, en Afrique, ne peuvent plus se désintéresser du politique, qui est une condition nécessaire de la renaissance culturelle »[2]. Senghor abonde dans le même sens : « (il appartient aux écrivains et aux artistes) de rappeler aux politiques que la politique, l’administration de la cité, n’est qu’un aspect de la culture, et que le colonialisme culturel, sous la forme de l’assimilation, est le pire de tous ». Il y a là de quoi nuancer sérieusement les accusations portées, d’ordinaire, contre Senghor, en tant que partisan de l’assimilation, à travers son prétendu métissage.
Les conclusions de ces des deux congrès sont clairs : pas de peuple sans culture, pas de culture sans ancêtres, pas de libération culturelle authentique sans libération politique préalable. C’est dire à quel point Présence africaine a participé au débat sur l’autodétermination des peuples africains et a aidé à la maturité des revendications pour l’indépendance, qu’inaugurent les années soixante.
5. Résumé
- Après la Seconde Guerre mondiale, la crédibilité morale des puissances coloniales est fortement affaiblie : les crimes du nazisme, la participation des Africains à la guerre et les nouvelles idées (droits de l’homme, antiracisme, communisme) renforcent la contestation du colonialisme.
- La négritude évolue vers l’engagement politique : de nombreux intellectuels africains et antillais s’impliquent dans la vie publique et militent pour des réformes ou l’émancipation des colonies.
- Sur le plan littéraire, les années 1950 voient un essor des écrivains africains et antillais, dont les œuvres dénoncent le colonialisme, le racisme et les injustices, tout en valorisant les cultures africaines, souvent dans un style réaliste ou inspiré des traditions.
- La littérature devient un outil de lutte : essais, romans et poèmes participent à une prise de conscience collective, même si la négritude impose parfois un cadre idéologique qui limite la liberté thématique des auteurs.
- La revue Présence africaine et les congrès d’écrivains noirs jouent un rôle central en diffusant ces idées et en affirmant le lien entre culture et politique, contribuant à la montée des revendications pour l’indépendance africaine.
[1] Présence Africaine, n°I-II, avril-juillet 1955, pp.137-138.
[2] Alioune Diop, « le sens de ce congrès », discours d’ouverture au deuxième congrès des écrivains et artistes noirs, Présence africaine, n° 24-25, 1959



