1 ¦ Objectifs de la leçon

A la fin de la leçon, l’élève doit être capable de :
  • Comprendre que la littérature africaine est profondément liée à l’histoire violente du continent (colonisation, dictatures, guerres, génocides).
  • Identifier les différentes formes de violence représentées dans les œuvres : violence coloniale, politique, sociale, guerrière et faite aux femmes.
  • Comprendre comment les écrivains utilisent la littérature comme moyen de dénonciation, de mémoire et de résistance.
  • Retenir que les thèmes de la folie, du chaos, de l’exil et de l’enfant-soldat servent à montrer les conséquences humaines de la violence.
  • Comprendre que la littérature peut aussi jouer un rôle de témoignage et de reconstruction après les traumatismes collectifs.

2 ¦ Paroles d’auteurs

La littérature africaine d’expression française est […] le produit d’une période : née et promue grâce, notamment, aux contradictions de la colonisation, elle fut longtemps littérature de revendication et de révolte. Elle se voulait violence  et elle le fut par son thème constant, celui du meurtre du père ; ce père incarnait le colonisateur, mais aussi la puissance métropolitaine  (Valentin-Yves Mudimbe).

Les écrivains parlent-ils d’autre chose que de la vie ? Ces dernières années, il est vrai, les guerres et les violences de toutes sortes ont envahi aussi l’espace de l’écriture faisant partie intégrante désormais des univers imagés. La mort, la souffrance et le chaos ont donc fait irruption sur la page blanche, venant de très près de la vie réelle (Tanella Boni).

L’enfant soldat est ce survivant qui ne survit qu’en distribuant la mort autour de lui. C’est une victime acculée au meurtre pour sauver sa peau. Finalement, le roman du détritus est le roman de la violence nue (Patrice Nganang).

Au Rwanda, en 1998, personne n’avait vraiment le cœur à s’essouffler après des mirages. Se trouver, quatre ans après le génocide, au contact d’un pays dévasté par la folie meurtrière  du Hutu Power, être immergé dans des récits affreux, inconcevables pour un esprit humain normal, essayer de les comprendre, cela vous éloigne très vite d’on ne sait quels voluptueux tourments esthétiques (Boris Boubacar Diop).

3 ¦ Une littérature née dans la violence

Dans la Constellation identitaire, nous avons déjà évoqué le désastre culturel provoqué par le mépris colonial envers les cultures africaines. Cette table rase a été vécue par ses victimes comme un véritable génocide culturel. L’expression littéraire va donc servir, dans un premier temps, à un combat politique et patrimonial : rejeter la domination blanche et démontrer que l’Afrique est pleine de richesses culturelles incontestables, même si celles-ci ne respectent pas les canons européens de la beauté. En effet, l’Occident n’a le monopole ni de la culture, ni de l’art, ni de la civilisation, malgré ses prétentions en la matière.

Ce retour à la culture africaine n’a pu se faire que dans la douleur, l’humiliation et la violence. En effet, pendant des siècles, les Africains ont été traités comme esclaves, puis comme êtres inférieurs par rapport aux Blancs. On leur a répété qu’ils n’avaient ni culture ni civilisation dignes de ce nom. C’est ce qui explique le caractère agressif, violent ou excessif de la plupart des œuvres du début, avec comme thèmes principaux l’aliénation culturelle, le racisme, la révolte. La naissance de la littérature africaine écrite s’est donc faite dans le déchirement : il s’agit, ni plus ni moins, d’un combat pour la reconquête de la liberté et de la dignité de l’homme noir, voire de la reconquête de son statut d’homme. D’où ce cri lancinant d’Aimé Césaire :

« Et ces têtards en moi éclos de mon ascendance prodigieuse !

Ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole

Ceux qui n’ont jamais su dompter la vapeur ni l’électricité.

Ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel

Mais ils savent en ses moindres recoins le pays de souffrance.

Ceux qui n’ont connu de voyages que de déracinements.

Ceux qui se sont assoupis aux agenouillements.

Ceux qu’on domestiqua et christianisa,

Ceux qu’on inocula d’abâtardissement

Tam-tams de mains vides

Tam-tams inanes de plaies sonores

Tam-tams burlesques de trahison tabide »[1].

Dans les années 50, emboîtant le pas à la poésie, le roman prend la relève pour dénoncer les violences coloniales, physiques et morales, comme nous l’avons montré avec les textes de Mongo Beti et de De Ferdinand Oyono.

Tout récemment encore, Leonora Miano est revenue sur la traite des Noirs, pour dénoncer l’imposture qui consiste aujourd’hui à minimiser la responsabilité occidentale en pointant celle des Africains eux-mêmes. Dans Habiter la frontière, elle dit : « tout se passe comme si seuls les déportés avaient souffert, comme si, brutalement humanisés par l’ignominie qui les avait frappés, eux seuls avaient pu être irrémédiablement blessés  par cette tragédie. C’est cette conception fausse mais savamment répandue depuis longtemps, qui provoque l’amertume des Français noirs de la Caraïbe vis-à-vis de l’Afrique. C’est cette conception fausse qui suscite l’embarras et même la honte chez les Subsahariens, ce qui rend difficile la prise en compte par eux de cette partie essentielle de leur histoire. Imaginez qu’en France, on n’ait pas parlé de la résistance à l’occupation nazie, mais uniquement de la collaboration. (…) Dès lors qu’on aborde le sujet des traites négrières, seuls sont évoqués les éléments de nature à accabler l’Afrique, à lui donner d’elle-même une perception fortement dégradée » (pp. 123-124).

Ce type de violences rentre dans le cadre de ce que Mudimbe nomme ci-dessus « le meurtre du père ». Après les années 1960, la violence va complètement changer d’agents et de cibles. Au Congo-Léopoldville, c’est quelque jours seulement après l’indépendance que les mutineries éclatent, suivies presqu’immédiatement des sécessions et des rébellions qui mettent le territoire à feu et à sang. La mort de Lumumba va inspirer à Aimé Césaire une pièce politique extrêmement forte : Une Saison au Congo. C’est de cette manière que s’amorcent les violences postcoloniales.

4 ¦ Violences institutionnelles

L’étape des indépendances africaines s’est avérée, dans la plupart des pays africains comme un processus de captation des organes du pouvoir (détenus jusque-là par le colonisateur) au profit d’une nouvelle oligarchie à peau noire, qui s’est empressée de remplacer les Blancs dans leurs prérogatives aussi bien politiques que socio-économiques. Ce faisant, cette oligarchie très souvent tribalisée a également repris, avec tout le mépris requis, les instruments de coercition et de torture envers les populations. Patrice Nganang, dans Manifeste d’une nouvelle littérature africaine, parle d' »un nouvel ordre de la liberté qui s’est institué ici, et qui ne peut pas être compris seulement dans sa relation avec les régimes de la brutalité, de la désindividualisation et de l’anéantissement  que furent les temps colonial et de l’esclavage : mais il est avant tout un ordre de la souveraineté entendue comme coercition, comme effacement de la distinction entre la vie et la mort, dans un geste chiasmatique ; la remise du droit de tuer entre les mains de l’ancien colonisé à qui l’acte fondateur de la colonisation avait partout retiré le droit de port d’arme. Ainsi l’indépendance aura-t-elle remis au sujet africain les instruments même de ces violences folles dont le colon se sera servi pour lui flageller le corps : pour exercer sur lui sa souveraineté à lui » (p. 86).

A ce propos, il faut signaler l’hypocrisie de nombre d’Européens, qui sont toujours étonnés du fait que l’exemple démocratique occidental n’arrive pas à prendre racine en Afrique, aussi vite et de la manière qu’ils le souhaiteraient. Et d’insulter les Africains d’êtres des dictateurs dans l’âme et dans les mœurs. C’est de la pure hypocrisie et cécité. Ce que l’Occident exige en Afrique aujourd’hui, en matière de démocratie et des droits de l’homme, elle ne l’a jamais appliqué elle-même lorsqu’elle était aux commandes des territoires africains. Bien au contraire, le modèle colonial a été tout, sauf démocratique.

La seule expérience étatique que les africains ont expérimentée dans leur chair et dans leur intelligence n’est pas celle de la démocratie métropolitaine, qu’elle soit française, belge, anglaise, ou portugaise ou espagnole. La seule expérience étatique qu’ils connaissent de près, est celle de l’Etat colonial avec sa violence quotidienne, ses levées obligatoires et coercitives d’impôts, ses travaux forcés, ses fouets, ses humiliations au quotidien et sa ségrégation comme seule règle de communication sociale entre gouvernants et gouvernés. Lumumba a bien énuméré ces tares lors de son fameux discours « impertinent » devant le roi Baudouin, le jour de la cérémonie de l’indépendance. La systématique infériorisation d’une race, le mépris, ou même, la négation de ses valeurs, l’écrasement de son organisation sociale et de sa structure de pouvoir, tout cela n’a pas été l’exemple de la véritable modernité du pouvoir colonial. Voilà la seule expérience étatique que l’élite africaine a reçue en héritage : le mépris du pouvoir envers les administrés, leur infantilisation par toute sorte de privations de liberté et de mouvements.

L’exemple qu’a donné la colonisation est celle d’un groupe racial censé exercer la violence avant tout au profit de ses semblables, ayant confisqué tous les postes de commandement et jouissant des meilleures parts économiques. Voilà l’exemple que l’élite africaine a côtoyé tout au long de la colonisation, et qu’elle va s’efforcer de reproduire ! C’est-à-dire exercer la violence au nom et au profit de la seule oligarchie au pouvoir, en tournant régulièrement cette violence contre une autre partie de l’Etat, celle de l’immense majorité des populations. Ceux qui ont littéralement remplacé les Blancs dans leur fauteuil de pouvoir ont reproduit le seul modèle de pouvoir qu’ils connaissaient envers, cette fois, leur propre population.

Les premiers textes qui font écho à cette violence institutionnelle, ce sont Le Devoir de violence du Malien Yambo Ouloguem (1968) et Les Soleils des indépendances (1968) de l’Ivoirien Ahmadou Kourouma. Nous avons déjà commenté ces textes dans la partie historique. Ils vont connaître une très nombreuse filiation, au point que les publications sur la violence sont, vraisemblablement, celles qui bénéficient du volume de production le plus élevé en littérature africaine. C’est ce à quoi fait allusion la citation de Tanella Boni mise en exergue.

A partir des années 70, les dictatures envahissent progressivement le continent africain. Les écrivains ne sont pas épargnés par les rigueurs de l’ordre nouveau et plusieurs d’entre eux choisiront l’exil pour se mettre à l’abri et pouvoir vivre dignement. C’est ce que rappelle Nimrod dans La Nouvelle chose française : « Les noms d’Alain Mabanckou, de Gaston-Paul Effa, de Sami Tchak ou de Kossi Efoui – pour ne citer qu’eux –sont le miroir où vient se refléter- de façon voilée- un amour déçu, celui du père qui n’a su aimer son enfant, un père qui a voulu le tuer pour régner seul sur le trop maigre et trop exigu continent.  La superficie de l’Afrique défie pourtant toute limite… » (pp. 71-72).

Le titre du Ghanéen Ayi Kwei Armah L’âge d’or n’est pas pour demain (1968) sonne comme un avertissement et ouvre ainsi la voie à la littérature de la désillusion, assumée par des écrivains dont certains ont déjà été évoqués, notamment lors de l’évocation de la ville en tant que foyer de contestation : Emmanuel Dongala, Alioum Fantouré (Guinée), V-Y. Mudimbe, William Sassine, Massa Makan Diabaté, Francis Bebey, Henri Lopes, Guy Menga, Georges Ngal, Augustin Sondé Coulibaly (Bourkina Faso), Amadou Ousmane (Niger), Abdou Anta Ka (Sénégal), Denis Oussou-Essui (Côte d’Ivoire), Pascal Couloubaly (Mali), Amadou Koné (Côte d’Ivoire), Guillaume Oyono-Mbia (Cameroun), Bernard Nanga (Cameroun), Tchivéla Tchichellé, Idé Oumarou (Niger), Patrick Ilboudo, le Congolais Tshisungu wa Tshisungu avec Le Croissant des larmes (1989), ou encore Djungu Simba avec On a échoué (1991).

Presque toute la production fictionnelle du Congolais Pius Ngandu Nkashama est marquée au sceau de la violence ; violence essentiellement institutionnelle (Le pacte de sang (1984), Les étoiles écrasées (1988), L’Empire des ombres vivantes (1991, théâtre), Le fils du mercenaire (1994), La mort faite homme (1996), etc.). Chez cet écrivain, le politique et le poétique s’allient pour inscrire dans sa démarche littéraire une volonté farouche de s’affranchir de la dictature et de ses horreurs. Rien que la syntaxe des titres, à elle seule, peut déjà donner une idée du thème de prédilection de Ngandu Nkashama.

Par contre L’histoire du fou (1994) de Mongo Beti montre à quel point la violence politique peut anéantir même ceux qui pensent être les protégés du pouvoir. Dans un même désaveu et de la ville, et de la dictature, l’auteur nous donne à lire une vision désenchantée qui, à travers l’image du fou, hypothèque l’avenir même de l’Afrique : « Dans cette ville où, bien que les fous y fourmillent, il n’y a pas d’asile de fous, ni d’hôpital acceptant de les accueillir, on voit un jeune homme, trente ans au maximum, nu comme le fut, dit-on, le premier homme au jardin de l’Eden, déambuler le jour dans les rues populeuses du rand port, ou s’absorber dans un soliloque zébré de sourires sporadiques et incohérents, tandis qu’il fourrage mécaniquement et en gloussant dans les ordures où il se nourrit » (p. 9). Le fameux fou est un ancien client du pouvoir, que cette machine prédatrice a fini par broyer.

Hanté par la dictature de Sékou Touré, le Guinéen Tierno Monénembo publie son premier roman, Les crapauds-brousse en 1979. Mais, la même année, C’est Sony Labou Tansi qui montera de plusieurs crans dans l’expression esthétique de l’horreur avec La Vie et demie. Dans son livre posthume, L’autre monde (2005), Labou Tansi écrit : « Pour un Africain vivant dans ce pays-ci (le Congo-Brazzaville) où tu as eu pendant vingt-deux ans une dictature, ou vingt-cinq ans peut-être, et où la parole n’avait pas d’autre sens possible que le sens officiel, où la vie avec toutes ses dimensions, la chanson, la poésie, la littérature, en général l’expression populaire, même dans la famille, même chez les jeunes gens, étaient surveillées, il y avait une telle pauvreté dans le langage qu’on devait se déclarer l’amour en passant par Marx, il fallait que je cherche le mot qui me fasse rire moi-même en tant qu’écrivain pour que j’avance »[2]. Sept ans plus tard, c’est autour du Congolais Bolya Baenga de livrer sa version de l’esthétique de l’horreur, qui ne le cède en rien à Sony Labou Tansi, avec un roman tel Cannibale.

Lilian Kesteloot a nommé cette période comme étant celle de l’absurde et du chaos africain. Elle l’explique ainsi : « ces romans ont en effet une portée métaphysique qui dépasse leur argument et que l’on mesure au malaise profond qu’ils dégagent. Ils provoquent l’interrogation angoissée non seulement sur l’actuelle situation politico sociale de l’Afrique, (ou sur l’aventure des peuples noirs) mais aussi sur l’humanité en général, en voie de détérioration »[3].

Dans la foulée de ces violences étatiques apparaissent d’autres textes consacrés aux fractures sociales et à la dégradation de la dignité humaine que toute cette barbarie a occasionnées. Ainsi en est-il des fictions traversées par la folie, dont voici quelques exemples : la Sénégalaise Mariama Ba, Un chant écarlate (1981), le Congolais Sylvain Bemba, Le soleil est parti à M’pemba (1982),  Malick Fall, La plaie (1967), Sony Labou Tansi, L’anté-peuple (1983), le Congolais Pius Ngandu Nkashama, La malédiction (1983), Sembene Ousmane, Véhi Ciosane ou la blanche genèse (1965),  William Sassine, Le jeune homme de sable (1979), le Sénégalais Ibrahima Seck, Jean le fou (1976), Tchicaya U’Tamsi, Les méduses ou les orties de la mer (1982)… Il y a, en effet, dans l’idée de violence une réalité sous-djacente, qui est celle de la transgression de l’ordre, de la rupture de la norme et de la violation de l’interdit qui rend cette notion à la fois rebutante et fascinante. D’où son rapport étrange avec la folie. En effet, la folie peut mener à la violence, tout comme la violence peut mener à la démence.

5 ¦ Guerres et rebellions

Nous avons déjà eu l’occasion d’invoquer le processus des rebellions dans la Constellation de l’urbanité en montrant les énormes potentialités de conflit que véhiculent les inégalités sociales. Il faut rappeler que les deux dernières décennies ont vu se multiplier une série de conflits en Afrique, aux conséquences terriblement meurtrières : L’Angola sort d’une guerre qui a duré plus de 30 ans. Le Congo-Brazzaville, La Côte-d’Ivoire, le Cameroun, la République Centre-africaine, le Tchad, le Rwanda[4], le Burundi ainsi que le Congo-Kinshasa affichent, malgré quelques apparences de stabilité, une inquiétante potentialité de conflit. Le Soudan connaît une des guerres civiles les plus dramatiques de l’Afrique en raison des catastrophes humanitaires qu’elle provoque régulièrement. L’Ouganda n’a pas encore réduit sa rébellion. Et la liste peut être allongée…

Ces dernières années, ces divers conflits ont fait surgir deux figures assez neuves dans la littérature africaine : celles du rebelle professionnel, qui passe de conflit en conflit pour survivre, se livrer aux pillages et s’octroyer le droit de violer, sans restriction. C’est ce qu’illustrent Allah n’est pas obligé (2000) et Quand on refuse on dit non (2004) d’Ahmadou Kourouma (guerres civiles de Sierra Leone et du Libéria), Matins de couvre-feu (2005) de Tanella Boni (crise ivoirienne), Johnny chien méchant d’Emmanuel Dongala (guerre civile congolaise des années nonante), Charly en guerre (2001) de Florent Couao-Zotti…

Patrice Nganang montre à quel point ces figures nouvelles sont en réalité les enfants du chaos qui gangrène le continent : « Avec l’enfant soldat, le gavroche africain a vu le jour. Ce sont les fils du chaos, ces petits Ibrahima, ces enfants-soldats : comme le virus qui creuse dans un corps malade pour encore plus lui insuffler les secousses de la mort ; fils du désordre, […] leur éphémère est l’instant même de la destruction qu’ils portent en eux : de la mort. […] La littérature aurait bien pu s’en passer, pourtant, c’est avec la figure de l’enfant-soldat qu’elle inscrit son entrée définitive […] dans la zone où les limitations entre la vie et la mort deviennent floues » (p. 273).

L’enfant, qui était signe de vie, d’avenir, d’accomplissement en Afrique, est donc devenu signe de mort, d’un présent en folie et de la damnation. Avec les enfants-soldats en Afrique, la vie a rejoint la mort et la boucle est ainsi bouclée. Mais on n’oubliera pas que cette situation est également la conséquence de la perte de valeurs, qui a fait exploser tant de cellules familiales en s’acharnant, notamment, sur la femme africaine, dans un déchaînement inouï de violences.

6 ¦ La violence faite aux femmes

Dans les textes consacrés à la violence en Afrique, une part importante est dédiée à la situation sociale et au sort fait aux femmes. Avec Une si longue lettre (1979) et Un chant écarlate (1981), la Sénégalaise Mariama Bâ entame avec brio la critique de certaines coutumes extrêmement défavorables aux femmes, telle la polygamie. Ce thème est également abordé par les hommes, tel son compatriote Cheik Aliou Ndao avec Excellence, vos épouses (1983) qui mêle politique et traditions, ainsi que Un bouquet d’épines pour elle (1988), qui décortique l’indépendance sociale et financière des femmes. Mais ce sont surtout les femmes elles-mêmes qui s’emparent, souvent avec passion, des thèmes en prise directe avec leur situation d’épouse, de mère, de femme travailleuse, etc. Calixte Beyala est une de celles qui s’est appesantie le plus sur la situation de la femme africaine : C’est le soleil qui m’a brûlée (1987), Tu t’appelleras Tanga (1988), Les Honneurs perdus (1996), Maman a un amant (1993), Lettre d’une Africaine à ses sœurs occidentales (1995, essai), Comment cuisiner son mari à l’africaine (2000), Femme nue, femme noire (2003), etc. Son œuvre est cependant accompagnée de multiples polémiques et d’un parfum récurrent de scandale, avec des accusations de plagiat, d’écriture parfois vulgaire, voire pornographique. Certains la soupçonnent même d’avoir écrit tous les livres de la collection Rêve d’Afrique, dont elle est la directrice littéraire… Ce qui fera dire à Michèle Rakotoson qu' »on ne bâtit pas une œuvre sur des outrances »[5].

la Sénégalaise Mariama Bâ (1929 – 1981) entame avec brio la critique de certaines coutumes extrêmement défavorables aux femmes, telle la polygamie.source: https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Mariama_B%C3%A2_vers_1958_Unesco_Domaine_public.jpg

Sur ce thème, on n’oubliera pas Loin de mon père (2010) de Véronique Tadjo ; les textes de Ken Bugul, en particulier La folie et la mort (2000) et Mes hommes à moi (2008) ; ceux de Libar Fofana, tel Le diable dévot qui décrit la situation des femmes en terre d’Islam, ou encore Sayouba Traoré avec Belle en savane (2011), qui aborde la question du sida ; ceux de Werewere-Liking (Elle sera de jaspe et de corail (journal d’une misovire,1983))… Même un roman tel Les Soleils des indépendances illustre de manière très pittoresque les diverses humiliations subies par Salimata, la femme de Fama Doumbouya (mariage forcé, viol par le marabout, brimades multiples à cause de sa stérilité, etc.). Mais avec l’arrivée du génocide rwandais, la violence contre les femmes va atteindre l’indicible, avec les multiples profanations du corps, les viols, les démembrements et d’autres choses tout aussi innommables.

7 ¦ Le génocide comme sommet de l’abject

Le tsunami de la violence qui s’est abattu sur le Rwanda en 1994 n’a pas fini d’interpeler les écrivains Africains. Boubacar Boris Diop avoue sa perplexité en ces termes : « Comment peut-on se dire un intellectuel capable, pour parler comme Cheikh Hamidou Kane, de « brûler au cœur des choses » si on ne sait même pas se demander pour quelle raison et par qui tant de corps mutilés de Tutsi ont été du jour au lendemain lâchés sur le Nyabarongo ou jetés aux chiens ? Pourquoi n’avais-je pas été capable de voir un seul de ces centaines de milliers de corps ? »[6].

D’autres auteurs, tel Patrice Nganang, affirment carrément que, désormais, ils sont les produits du génocide, car on ne peut pas écrire après le génocide comme on écrivait avant le génocide. Nganang montre ensuite ce que peut apporter la littérature, dans une déflagration de folie telle que le Rwanda l’a vécue : « Dans son expression minimale, dans son ouverture immédiate à la réalité, la littérature est ainsi témoignage de survie : narration de l’échappée de la mort, et de la proximité de la fin. […] pas à pas il devient évident : après quelques années d’attente, le génocide au Rwanda a enrichi la littérature africaine de témoignages d’horreur, écrits par des survivants. Il faudrait certainement ajouter aux volumes publiés des victimes, le témoignage des criminels, des génocidaires : ainsi seulement, dans la scène de la littérature africaine, serait restituée dans la complexité même de la figure du survivant du génocide » (Manifeste, p. 97).

De fait, une littérature abondante a été produite par les Rwandais eux-mêmes, en tant que rescapés ou proches des rescapés. Yolande Mukagasana est sans doute la plus connue en Europe en ce qui concerne la littérature-témoignage, avec des textes aussi forts que La mort ne veut pas de moi (1997), N’aie pas peur de savoir (1999). Elle a également coécrit, avec Jacques Delcuvellerie et le Groupov, l’extraordinaire spectacle Rwanda 94 dans lequel elle apportait elle-même son propre témoignage. Les autres auteurs sont Annick Kayitesi, Esther Mujawayo, Révérien Rurangwa, Scholastique Mukasonga, Vénuste Kaymahe, Inganji Ephrem…

Yolande Mukagasana est sans doute la plus connue en Europe en ce qui concerne la littérature-témoignage, avec des textes aussi forts que La mort ne veut pas de moi (1997), N’aie pas peur de savoir (1999)source: https://commons.wikimedia.org/wiki/File:XVIII_FdPdM_Mukagasana_%26_Falkner.JPG

Mais une catégorie particulière de textes a également été consacrée au génocide rwandais, c’est celle des romans produits dans le cadre du projet « Rwanda : écrire par devoir de mémoire » initié par l’homme des lettres tchadien Nocky Djedanoum. Ce projet a démarré à partir du Fest’Africa 1998, où tous les hommes de culture présents ont déploré le fait que le premier génocide africain ait été pratiquement passé sous silence par les intellectuels africains.

Djedanoum amène donc une dizaine d’écrivains au Rwanda pour une résidence d’écriture à l’issue de laquelle dix textes sont publiés, parmi lesquels des romans, tous parus en 2000. Ce sont : La Phalène des collines de Koulsy Lamko, Murambi, le livre des ossements de Boubacar Boris Diop, L’aîné des orphelins de Tierno Monenembo, L’Ombre d’imana. Voyage jusqu’au bout du Rwanda de Véronique Tadjo, Murekatete de Monique Ilboudo, Terminus, Textes pour le Rwanda, Nouvelles d’Abdourahman Ali Waberi.

Cette expérience a été traumatisante pour beaucoup de ces écrivains, comme l’exprime la citation de Boubacar Boris Diop placée en tête de cette constellation. Véronique Tadjo, quant à elle, dira : « Aller au Rwanda, c’était pour moi faire un voyage intérieur, entrer dans un questionnement  sur la vie et la mort, sur la nature humaine, et sur le bien et le mal ; découvrir le côté obscur de l’homme, mais aussi ce qui peut nous rester comme espoir après une telle horreur » (Désir d’Afrique, pp. 191-192).

Tous ces textes concourent à montrer que, devant tant de violence meurtrière, tant de solitude, tant de ruptures et d’accumulation de haine, la littérature peut être (comme le discours psychanalytique ou les confidences de soulagement) ce discours qui relie ce qui est séparé, qui combat la solitude du survivant, qui reapprivoise la cité commune. Disons, pour conclure cette constellation, que la littérature africaine, dans son ensemble, n’en a pas encore fini avec les multiples séquelles du génocide. C’est le moins qu’on puisse dire.

8 ¦ Résumé

  • La littérature africaine francophone est née dans un contexte de violence coloniale, marqué par l’esclavage, le racisme, l’humiliation et la domination culturelle. Les premiers écrivains utilisent donc la littérature comme une arme de révolte et de reconquête de la dignité africaine.
  • Après les indépendances, la violence change de forme : les nouvelles élites africaines reprennent souvent les méthodes autoritaires héritées de la colonisation. Les romans dénoncent alors les dictatures, la corruption, la répression politique et la désillusion face aux promesses non tenues des indépendances.
  • Les écrivains développent des esthétiques de l’horreur, du chaos et de l’absurde pour représenter les violences sociales et politiques. La folie devient un thème fréquent, symbole d’une société détruite par la brutalité et l’oppression.
  • Les guerres civiles et les rébellions des dernières décennies font apparaître de nouvelles figures littéraires, comme l’enfant-soldat ou le rebelle. Ces personnages montrent comment la violence détruit les individus, les familles et les valeurs sociales.
  • Le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994 marque profondément la littérature africaine contemporaine. De nombreux écrivains témoignent de l’horreur vécue et cherchent, par l’écriture, à comprendre, transmettre la mémoire et reconstruire un lien humain après le traumatisme.

[1] CESAIRE, Aimé, Cahier d’un retour au pays natal, Paris, Présence Africaine, 1956, p. 68.

[2] LABOU TANSI, Sony, L’Autre monde, Paris, Revue Noire, 1998, p. 143.

[3] KESTELOOT, Lilyan, Histoire de la littérature négro-africaine, Paris, Karthala, 2001, p. 272.

[4] Est-il besoin de rappeler, à son propos, le premier génocide perpétré en Afrique ?

[5] In Scandales, Koffi anyinefa, 2008, p. 191.

[6] Postface de l’auteur à la deuxième édition de son roman Murambi. Le livre des ossements, Zulma, 2011.