1 ¦ Objectifs de la leçon

A la fin de la leçon, l’élève doit être capable de :
  • Comprendre comment l’urbanisation transforme les sociétés africaines et leur représentation littéraire.
  • Identifier les tensions entre tradition villageoise et modernité urbaine dans les romans africains.
  • Analyser la critique sociale et politique portée par les écrivains africains à travers la représentation de la ville.
  • Comprendre comment la littérature africaine contemporaine renouvelle ses thèmes, ses personnages et ses formes d’écriture à partir de l’expérience urbaine.

2 ¦ Paroles d’auteurs :

Ce n’est pas une Afrique authentique mais, en même temps, c’est une Afrique qui existe… et dans laquelle je trouve mes fameuses racines profondes. Je ne les trouve pas dans les mille ans d’histoire des empires, je les trouve dans ce qui se passe aujourd’hui. Je suis né en 1962, j’ai vécu dans les villes, c’est ça qui m’a structuré. Je ne vois pas pourquoi les contes de mon grand-père auraient plus d’importance pour moi que les contes pour un écrivain français qui a entendu ceux de sa grand-mère ou ceux de Grimm (Kossi Efoui, Entretien avec Boniface Mongo-Mboussa).

Le nouvel espace romanesque africain n’est plus, sur place, celui du village, de la répétition du discours anticolonialiste, du mythe d’une Afrique à retrouver, de la tradition, mais celui tout à la fois de l’exil et de la ville, monstrueuse, hybride, tentaculaire, où s’expérimentent également, d’une autre manière, métissage et multiculturalisme, où se met en place un univers créole. La ville où s’invente, au-delà du roman, une culture de la rue, slam, hip-hop, rap, par laquelle la jeunesse exprime sa révolte et ses espoirs (Alain Mabanckou, Michel Le Bris).

–  Au fond, ce qu’ils[1] ont reconnu c’est que la ville est le lieu de définition de la subjectivité de l’africain aujourd’hui ; mais en même temps avec leurs textes ils nous disent que la sociologie de celle-ci est celle du chaos. Il est impossible de développer une théorie conséquente du roman des détritus sans auparavant poser cette centralité de la ville dans l’imaginaire africain d’aujourd’hui, tout comme sans souligner son caractère fondamentalement déliquescent (Patrice Nganang).

3 ¦ Du havre villageois à l’écheveau urbain

Les problèmes que pose la ville moderne, en tant que lieu radical de métamorphose de l’espace africain, font très tôt partie des thématiques littéraires chez les auteurs africains. Déjà en 1948, le Congolais Lomami Tchibamba plantait ce décor dans Ngando, son premier roman. Le héros, le jeune Musolinga, est un enfant de rue et ses pérégrinations à travers la ville permettent à l’auteur de nous présenter certaines parties de Léopoldville (Kinshasa), parmi lesquelles le port naval, les rives du fleuve Congo, etc. Rapidement, d’autres récits emboîtent le pas, tels Ville cruelle (1954) de Mongo Beti (signé Eza Boto, ouvrage qui relate les mésaventures du jeune paysan Banda en ville) ou encore Maïmouna (1954) d’Abdoulaye Sadji, qui raconte les désillusions de la jeune villageoise Maïmouna, partie à Dakar pour se perdre dans les mirages de la modernité, et qui se retrouve enceinte et abandonnée de tous. On connaît également les Tribulations de Nini, l’héroïne de Nini, la mûlatresse du Sénégal (1954) du même auteur. En contradiction avec la bienséance traditionnelle inculquée par sa tante Hortense et sa grand-mère Hélène, Virginie Maerle (alias Nini), sort avec un Français, collègue de bureau, qui finit par l’abandonner et épouser une française de souche. Ayant perdu toutes ses illusions, Nini vend l’immeuble familial et s’exile en France…

Avant de poursuivre notre analyse, il faut rappeler cette vérité structurelle à la fiction africaine, et qu’illustrent déjà les textes évoqués plus haut : la ville, comme tout espace, participe régulièrement au discours narratif en tant qu’élément diégétique dynamique et fonctionnel. La plupart du temps, chez les auteurs africains, l’espace fonctionne en structures binaires du genre ouvert/fermé, dedans/dehors, savane/forêt, montagne/vallée, etc. Raison pour laquelle la ville est très souvent évoquée en opposition, voilée ou non, avec les milieux traditionnels de vie.

« Virginie Maerle (alias Nini), sort avec un Français, collègue de bureau, qui finit par l’abandonner et épouser une française de souche (…) »

Ce fonctionnement binaire de l’espace est notamment illustré par la déclaration de Kossi Efoui mentionnée ci-dessus. Le mouvement d’humeur de l’auteur s’explique par une demande récurrente d’un certain public occidental face aux écrivains africains : de « l’authenticité » s’il vous plaît ! C’est-à-dire les scènes villageoises, la polygamie, les contes aux veillées familiales avec, à profusion, tous les apparats du primitivisme… Comme si l’Afrique en était encore et toujours à ses traditions « millénaires et immuables », dont la perpétuation aurait pour tâche, entre autres, de rassurer l’Occident dans sa posture de civilisation moderne et technologique. Cette attente obstinée de « l’exotisme à tout crin » a le don d’énerver un autre écrivain, Nimrod, qui fait éclater sa colère en ces termes : « Tout se passe comme si [l’écrivain africain] devait produire une littérature exotique destinée aux Européens et à lui-même, ce qui revient à vouer à la nostalgie une Afrique qui a disparu depuis longtemps. Et ce par voies et faits d’une production qui se veut authentiquement africaine. Avec des filles excisées, des mariages forcés, le tout dans un cadre de préférence villageois : c’est là que les africains sont authentiques. Or la majeure partie des Africains vit dans les villes. La donne a changé, mais nous continuons à poursuivre des vieilles lunes. Aujourd’hui, c’est du sein des villes qu’on envoie les filles pour être excisées dans les villages, et même de Paris ou de Londres »[2]. Embrayant sur cette même remarque, Léonora Miano déplore la préface qui a été jointe à la traduction anglaise de son roman L’Intérieur de la nuit (2005), pourtant publié par une édition universitaire, l’University of Nebraska Press : « cet éditeur considère que les textes ayant l’Afrique pour décor se vendent avec des arguments d’une certaine nature : la barbarie, la misère. C’est tout ce que ces gens ont vu dans mon roman. De quoi conforter leurs certitudes »[3].

Rappelons, à ce stade, que « la civilisation authentiquement africaine » a été violemment combattue est détruite par ceux-là mêmes qui traitent aujourd’hui l’Africain « d’inauthentique » et de « déraciné » ! Cherchez l’erreur… Et pourquoi le simple fait d’allumer une télévision dans un village africain fait perdre à ce dernier son statut millénaire « d’authentique » ? Qui code et décide de cette authenticité ? Qui en détient le label ? Voilà les questions qui, à ce sujet, tourmentent maints intellectuels africains.

Cela dit, la majorité des textes qui se sont attaqués à la colonisation ont régulièrement donné une image assez inquiétante, voire hostile, de la ville. D’abord parce que c’est le lieu de vie et de travail des maîtres coloniaux et de leur racialisation discriminatoire. Ainsi en est-il des romans de Ferdinand Oyono Une vie de boy (1956) et Le vieux nègre et la médaille (1956). Mais dans Les Bouts de bois de Dieu (1960), Sembène Ousmane ouvrira la thématique à l’exploitation des travailleurs, s’attaquant de cette manière à la nouvelle organisation du travail implémenté par le fait colonial, fondé sur le profit à outrance et sur la déshumanisation des ouvriers. En cela, le propos de Sembene va bien au-delà de la Négritude et de ses combats. Un protagoniste du roman ne déclare-t-il pas : « En quoi un ouvrier blanc est-il supérieur à un ouvrier noir? On nous dit que nous avons les mêmes droits, mais ce sont des mensonges, rien que des mensonges ! La machine que nous faisons marcher, la machine, elle, dit la vérité : elle ne connaît ni homme blanc, ni homme noir » (p. 25). 

Dans d’autres textes, la fascination et l’attrait de la ville restent puissants, malgré les désillusions qu’ils réservent aux candidats à l’urbanité. Ainsi en est-il de Deux vies, un temps nouveau (1973) du Congolais Ngombo Mbala. La ville y apparaît comme la métaphore par excellence du changement, de l’acquisition de nouveaux savoirs et de la liberté face aux pesanteurs de la tradition. Le personnage Engo, après son échec en ville et son retour au village, est plein d’amertume car il ne se satisfait plus de la vie du village. Sur le mode de l’incantation, voici sa lamentation :

« Est-ce un rêve, mon enfance sans âge…

Passée aux champs le jour à l’ombre, au pied d’un arbre »

Et toute la vie dans le cadre immuable

Du même soleil, de la même lune… au lever régulier,

Aux nuits égales, aux journées égales

Symbole de « stagnation » dit-on.

Même nature, même brousse, même culture, mêmes

Récoltes, mêmes plantes de manioc… Sous le

Même soleil équatorial !

M’étonnerais-je d’ignorer mon âge

De recommencer les gestes de mes ancêtres…

D’en faire un tabou ?

Symboles de stagnation… ! » (pp. 39-41).

Dans la même veine, citons Afrika ba’a (1969) du Camerounais Remy Medo Mvomo. Kambara son héros, qui ne supporte plus la nuisance des coutumes rétrogrades, monte vers la ville dans laquelle, malheureusement, il doit faire face au chômage, à la tromperie et à l’individualisme. Néanmoins, il y gagne une maturité et un savoir-faire qu’il espère rendre utiles dans son village natal.

Tous les textes consacrés à la sauvegarde de la mémoire précoloniale se refusent, de manière plus ou moins nette, à accorder à la ville (singulièrement à la ville coloniale), le statut d’espace sécurisant. Ainsi en est-il des œuvres d’Amadou Hampaté Ba, Nazi Boni, Djibril Tamsir Niane, Makan Diabaté, et même Camara Laye, avec son excellent L’Enfant noir. Il y évoque avec nostalgie un monde en train de mourir. Le monde d’une enfance heureuse passée dans un village de Guinée Conakry.

4 ¦ Ville comme lieu de vie

La déclaration d’Alain Mabanckou, quant à elle, ouvre le thème de l’urbanité à l’apparition d’un espace nouveau, autonome, avec ses règles, son dynamisme et sa créativité. La première caractéristique en est la mixité. Ce qui fait dire à Patrice Nganang que « les populations de ce continent aux centaines de langues, de groupes, d’histoires, de destins et de centres, n’auront pas attendu d’être dans les métropoles occidentales pour découvrir l’hybridité, le multiculturalisme, la polyglosie et le métissage »[4]. En lieu et place du monolithisme généralisé du village (même langue, mêmes coutumes, même mode de gouvernance, d’apprentissage et de production…), se déploie en ville le règne de la diversité : diversité ethnique, diversité des moyens de production, créativité culturelle débordante, diversité d’apprentissages et de destins individuels. Grouillant de monde et d’aventures, les immenses mégapoles africaines (Dakar, Abidjan, Yaoundé, Kinshasa…), ont toujours fasciné (et parfois séduit) les écrivains africains. D’abord parce que les grandes villes sont les sièges des autorités supra-ethniques dont le poids, souvent excessif, écrase le destin de leurs populations.

Ce qui fait dire à Patrice Nganang que « les populations de ce continent aux centaines de langues, de groupes, d’histoires, de destins et de centres, n’auront pas attendu d’être dans les métropoles occidentales pour découvrir l’hybridité, le multiculturalisme, la polyglosie et le métissage »source: https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Patrice_Nganang_20100328_Salon_du_livre_de_Paris_2.jpg

Les romans africains regorgent, jusqu’au vertige, des agissements des monarques qui ont pris la relève de l’autorité coloniale. Cela peut aller jusqu’à l’enfer des dictatures, touchant là, à une autre constellation majeure : celle de la violence. Ainsi, lorsque Mongo Beti reprend ses publications romanesques en 1974 (après seize ans de silence), c’est pour dénoncer avec vigueur les nouveaux pouvoirs africains et les exactions qu’elles multiplient (cfr. Remember Ruben, Perpetue et l’habitude du malheur, La ruine presque cocasse d’un polichinelle).

Siège des institutions politiques, la ville est également celui de la magouille et du cynisme, soit des autorités (cfr. Le Vieux nègre et la médaille (1956) de Ferdinand Oyono), soit de tous les aventuriers dévorés par l’ambition, l’attrait de l’argent facile et les situations sociales valorisantes. C’est ce qu’illustrent, parmi bien d’autres, Mathématiques congolaises (2008) d’Inkoli Jean Bofane ou encore L’instant d’un soupir (1984) du Congolais Emongo Lomomba. Mais bien avant eux, Le Mandat (1965) de Sembene Ousmane évoque la corruption de l’administration tandis que Fama Doumbouya, le héros des Soleils des indépendances parle, lui, de la « bâtardise » qui l’environne. C’est « ce foisonnement indéchiffrable du réel, qui ne repose plus sur aucun ordre sacré, dont la grande ville est la manifestation »[5].

Alors que le village est le lieu de réalisation collective, la ville s’avère être, avant tout, le lieu de réalisation individuelle, débarrassée des dictats culturels et spirituels du groupe ethnique, mais avec le risque que l’individu ainsi livré à lui-même se retrouve perdu et sans repères dans le labyrinthe urbain. Mais c’est le prix à payer pour l’autonomisation de l’individu tel que le souhaite, par exemple, Kossi Efoui. Boubacar Boris Diop le formule de manière très claire : « Chaque auteur rêve en effet de faire voler en éclats le moule collectif, car dans l’univers de l’écriture, tous les itinéraires, même ceux qui n’ont de sens que par rapport à la trajectoire du groupe, sont en quelque sorte singuliers et leurs bifurcations secrètes en disent souvent plus sur un créateur que ses choix explicites. Et Nimrod de conclure : « l’écrivain désunit la famille. La raison en est simple : c’est en son nom propre qu’il écrit. Pour lui, le nous n’existe pas, il n’y a que le je. (…) Une littérature qui dit « je » s’invente sous nos yeux. Elle avait été inaugurée par Camara Laye dans les années 1950 avec l’Enfant noir« [6].

5 ¦ Ville comme foyer de contestation

Lieu de tous les possibles, la ville est également l’espace, par excellence, de la contestation. Nous avons déjà évoqué les grèves chez Sembene Ousmane, mais La grève des Battù (1980) d’Aminata Sow Fall est assez singulière, en ce sens que ce sont les mendiants qui se croisent les bras, perturbant fortement les règles de solidarité instituées par l’islam.

En 1966, l’Ivoirien Charles Nokan publie Violent était le vent, mettant en scène des figures révolutionnaires qui se dévouent au service du peuple et de la liberté. Dans les années 70, c’est la grande vague des textes qui magnifient la lutte armée. Un fusil dans la main, un poème dans la poche (1973) du Congolais Emmanuel Dongala, Wirriyamu (1976) du Guinéen Williams Sassine, Sahel, sanglante sécheresse (1981) du Malien Mandé-Alpha Diarra, Entre les eaux de Valentin Mudimbe (1973), ou encore Le Bel immonde (1976) du même auteur ouvrent la voie à la contestation urbaine qui se déploie et qui finit, très souvent, par se cristalliser dans le maquis forestier. Le Bel immonde illustre, par ailleurs, la dépravation des mœurs qui sévit dans les villes, avec la prostitution, les arnaques de toute nature, la perte des valeurs et des repères. Il en est de même de Congo Inc. Le testament de Bismarck dans lequel est décrit, avec pittoresque, le monde de la nuit, avec ses musiques enivrantes, l’alcool qui coule à flot et la danse qui réconcilie les corps pétris de désir. C’est quelque peu le thème, chez Emmanuel Dongala, de la nouvelle qui donne le titre à son recueil Jazz et vin de palme (1996), récits antés sur un humour décapant, tel cet événement extraordinaire où les habitants de Brazzaville font face à une invasion des extraterrestres qui ne s’apprivoisent qu’avec du jazz et du vin de palme… On pourrait boucler cette rémunération avec le premier roman du Congolais Fiston Mwanza Mujila, Tram 83 (2014), un bordel de Kinshasa, « seul endroit du globe où l’on pouvait se pendre, déféquer, blasphémer, s’amouracher et dérober sans se soucier du moindre regard ». Nous sommes en plein dans le roman de la chute et de la déliquescence.

6 ¦ Ville, lieu du chaos et de l’absurde

Le troisième type de fonctionnement de l’espace urbain dans le roman africain est justement ce que Patrice Nganang nomme « la sociologie du chaos ». A propos de ce dernier, il ajoute ceci : « Pour avoir une idée du chaos, il suffit de se promener tout simplement dans une ville africaine. Le plombé des rues, le non systématique de la géographie, le manque de conception au moment de la naissance des quartiers, l’exigu des maisons et des vies, le tordu des chemins, l’égaré de la vision, l’inconnu de la direction, y sont un lot commun »[7]. Tels sont les éléments qui ouvrent la voie à une littérature « des détritus », comme la nomme l’auteur.

Même quand elle n’est pas encore chaotique, la ville prête au chaos, dit Nganang, ne fût-ce que par son appel irrésistible à l’exode rural qu’elle ne peut ni rejeter, ni absorber sans enfler de manière exponentielle, jusqu’à exploser ses propres structures. C’est la voie ouverte aux bidonvilles, lieux périphériques exclus de l’ordre, de la normalité et de la rationalité. « Du coup le style prend l’aspect des cités poubelles : décousu, divaguant à l’exemple de Verre cassé [d’Alain Mabanckou, 2005], avec l’alcool qui mange ses ponctuations »[8].

Avant d’aller plus loin, il faut tout de même souligner que la déliquescence des villes africaines est réelle, mais aussi très sélective. La ville possède un centre et une périphérie. Le centre est habité par le monarque, sa cour et sa clientèle. L’abondance, la propreté, la modernité s’y expriment avec éclat et magnificence. Plus on s’éloigne de ce centre aux lumières insolentes, les lampions vont s’éteignant jusqu’à l’obscurité complète qui règne sur les bidonvilles. Ces espaces périphériques deviennent ainsi les repères de tous les marginaux et de tous les laissés pour compte. Des espaces sans loi,  où tout est permis. Alors que les espaces centraux sont soigneusement quadrillés, soignés et alimentés.

Cette géographie politique a son pendant économique et ses choix sociaux. Mais elle véhicule, de manière structurelle, des potentialités énormes de violence, parfois incontrôlable. En effet, il suffit d’une étincelle et c’est l’explosion sociale, qui voit les parias socio-économiques déferler sur le centre pour le dépouiller de ses richesses et de son arrogance. Dans Les Soleils des indépendances, par exemple, une révolte soudaine des mendiants débouche sur un pillage généralisé du marché central.

Maints écrivains vont s’engouffrer dans cette brèche thématique, tels le Sénégalais Pape Pathé Diop avec La Poubelle (1984), le Camerounais Pabé Mongo avec L’homme de la rue (1987), l’Ivoirienne Tanella Boni avec Une Vie de crabe (1990), le Congolais Achille Ngoye avec Kin-la-joie, Kin-là-folie (1993) Ou encore le Gabonais Laurent Owondo avec Au bout du silence (2002). Le Béninois Florent Couao-Zotti s’en est fait une spécialité, avec son intérêt constant pour le petit peuple des mégapoles africaines, les milieux interlopes et leurs langages en folie, les mythologies urbaines et leur onirisme superstitieux. Les bas-fonds de Cotonou n’ont aucun secret pour lui, notamment dans Notre pain de chaque nuit (1998) ou dans Le Cantique des cannibales (2003). Il en est de même de Patrice Nganang avec Temps de chien (2001), qui fixe son projecteur narratif sur Madagascar, un quartier misérable de Yaoundé, dans lequel alcoolisme, scènes dramatiques, corruption et violence font rage. Le roman est un véritable tour de force stylistique, ayant choisi de confier le fameux « projecteur narratif » à un canidé…

Dès 1967, La Plaie du Sénégalais Malick Fall, annonçait l’avènement du roman des exclus et des déshérités sociaux-économiques. Magamou, son héros, est atteint d’une plaie inguérissable, et c’est une exclusion sociale sévère qui le contraint à la mendicité. On connaît la fameuse scène de Xala (1974) de Sembene Ousmane, où une foule de mendiants défile au domicile de El Hadji, le nouveau riche, pour l’humilier en crachant sur lui. L’histoire d’un parvenu humilié est déjà présente chez Amadou Hampaté Bâ avec L’Etrange destin de Wangrin (1973). Wangrin n’est qu’un manipulateur, dont le seul objectif est la réussite sociale, à n’importe quel prix. A la fin du roman, tout bascule et Wangrin finit sa vie comme un mendiant. La chute de Wangrin lui était annoncée dès l’enfance par un devin. Sa vie apparaît donc se dérouler conformément à une série de prédictions, qui font également de ce texte une illustration de l’influence de la tradition sur le destin individuel.

Quant au Gabonais Janis Otsiemi, avec Tous les chemins mènent à l’autre (2005), il nous propose une fragmentation poussée, et de la ville, et du personnage principal, un jeune habitant de Libreville nommé Loye. A travers son soliloque, on apprend son destin broyé et tragique. L’espace urbain apparaît alors comme une ville-tombeau.

Tierno Monénembo, dans Les Ecailles du ciel (1985), met en scène une série de bas-fonds où patauge misérablement « l’Afrique d’en bas ». L’auteur est un familier des foules en guenilles, des bidonvilles et des lieux périphériques. Clôturons notre énumération avec African psycho (2003) d’Alain Mabanckou, qui met en scène une petite frappe de banlieue dont l’ambition est de devenir un sérial killer, à l’image du célèbre Angoualima, un voleur à la « Robin des bois », qui a écumé, dans la réalité, autant à Kinshasa qu’à Brazzaville. Manque de bol, Grégoire Nacobomayo[9] n’arrive qu’à être un petit délinquant sans envergure. L’humour ravageur qui rythme ce récit cocasse jette une lumière adoucissante sur l’état délabré des quartiers périphériques et sur le dénuement total du petit peuple.

Signalons, pour résumer, que le roman des déchets à trois visages : la révolte du bidonville (cfr. Cité 15 du Congolais Djungu Simba), la guerre civile avec, ces dernières années, la figure surprenante de l’enfant-soldat (cfr. Allah n’est pas obligé d’Ahmadou Kourouma) et la rébellion (cfr La Vie et demie de Sony Labou Tansi). Toute cette violence s’offre comme le dernier recours des exclus et des déshérités contre le pouvoir prédateur des nouveaux princes noirs.

Nous terminerons cette analyse avec un clin d’œil de Sami Tchak à son espace africain de prédilection qui, au-delà du cliché champêtre, sonne comme un appel au contre-point, lorsqu’il s’agit d’évoquer la fascination de la ville en Afrique : « j’éprouve d’autant plus d’excitation à voguer sur les flots qu’au fond de moi il y a un point stable, mon village, qui, bien qu’il soit lui aussi au cœur de la grande métamorphose  des sociétés humaines, semble s’exclure des tourmentes. C’est le lieu vers lequel je reviens toujours, quoique rarement de façon physique, pour me protéger de l’invincible cruauté de la vie. Je laisse ma plume errer parce que moi-même, pourtant parti, je suis resté incurablement l’enfant de chez moi, l’enfant de Kamonda »[10].

2 ¦ Résumé

  • La littérature africaine contemporaine montre le passage d’une Afrique essentiellement rurale à une Afrique urbaine marquée par l’exode rural, la modernité et les profondes transformations sociales héritées de la colonisation.
  • Les écrivains africains refusent souvent les clichés occidentaux d’une Afrique « authentique » limitée au village, aux traditions figées et à l’exotisme.
  • La ville apparaît à la fois comme un lieu d’espoir, de liberté individuelle, de métissage culturel et de créativité, mais aussi comme un espace de corruption, de violence, de pauvreté et de chaos.
  • De nombreux romans mettent en scène des personnages perdus dans les grandes métropoles africaines, confrontés aux inégalités, aux dictatures, à la misère des bidonvilles et à l’effondrement des repères traditionnels.
  • Cette urbanité nouvelle transforme profondément la littérature africaine : nouveaux langages, récits fragmentés, humour, satire sociale et mise en avant des exclus (mendiants, délinquants, enfants des rues, prostituées, rebelles, migrants).

[1] Les auteurs Africains.

[2] NIMROD, La nouvelle chose française, p. 17.

[3] MIANO, L., Op. Cit., p. 55.

[4] NGANANG, Alain Patrice, Manifeste d’une nouvelle littérature africaine, p. 259.

[5] GARNIER, Xavier, Littérature francophone. 1. Le roman. Sous la direction de Charles Bonn, Xavier Garnier et Jacques Lecarme, Paris, Hatier/AUPELF-UREF, 1997.

[6] NIMROD, La nouvelle chose française, p. 68.

[7] NGANANG, P., op. cit., p. 263.

[8] Ibidem.

[9] Son nom lingala ne s’invente pas, pour un aspirant serial killer : « je te tuerai ».

[10] TCHAK, Sami, La Couleur de l’écrivain, p. 217.