1 ¦ Introduction générale

Comme nous venons de le voir à la fin de la partie précédente, la caractéristique majeure de la littérature africaine de ces vingt dernières années réside avant tout dans sa diversité. Diversité des lieux de production (Afrique, Europe, Amériques…),  diversité de thématiques (nous sommes loin des dictats de la Négritude tels que vécus dans les années soixante) et diversité des écritures (des plus tropicalisées au plus classiques). Des nouveaux cadres d’intrigues surgissent, notamment hors du continent africain, à travers les textes des écrivains de la diaspora. Ces cadres engendrent à leur tour de nouvelles thématiques, liées entre autres à la traversée des frontières, au métissage et à ce que Jacques Chevrier a nommé « la migritude ». A ces questions thématiques et identitaires sont étroitement liées celles, déterminantes, du lectorat, des politiques éditoriales et de la diffusion des œuvres.

Ces dernières années, plusieurs écrivains dont le parcours littéraire est situé au cœur même de ces problématiques ont cru bon de prendre leur plume pour parler de leur métier d’auteurs africains, de leur écriture, de leurs thématiques ainsi que de leur lectorat. Tel est le cas, parmi d’autres, de Sami Tchak[1], Léonora Miano[2], Alain Mabanckou[3], Alain Patrice Nganang[4] ou encore Bena Djangrang Nimrod[5].

Ce type de prise de parole dans le champ littéraire africain –assez rare jusqu’il y a peu[6] – est intéressant à plus d’un titre. D’abord parce que, la plupart du temps, il prend l’allure d’une autojustification qui, du coup, laisse sourdre un malaise : de toute évidence, la littérature africaine francophone n’est toujours pas, à ce jour, un phénomène « qui va de soi ». Ses acteurs (écrivains, éditeurs, diffuseurs, critiques, lecteurs) semblent pris au piège d’un champ littéraire paradoxal, fragilisé par l’absence d’un lectorat « naturel », par une politique éditoriale marginalisante et par une diffusion quasi inexistante sur le continent africain. 

Voilà pourquoi il nous a semblé intéressant d’aborder les constellations thématiques à travers le prisme de ces prises de parole. Elles laissent entrevoir, progressivement, un sous-champ culturel complexe qui influe, consciemment ou non, sur les écrivains et sur leur écriture et qui, à son tour, se voit constamment modifié par la production et la dynamique singulière des œuvres qui y circulent. C’est le sens que Sami Tchak a suggéré dans sa conclusion de la préface donnée à l’essai Désir d’Afrique de Boniface Mongo Mboussa : « La singularité de la démarche de Boniface Mongo-Mboussa réside, me semble-t-il, dans l’art de poser des questions urgentes aux écrivains, africains pour la plupart, mais aussi antillais […], pour susciter des réponses comme dans l’urgence. Ici, les propos peuvent flotter, hésiter, même perdre leur fil. Mais ils nous donnent, à travers des voix aussi diverses que les questions posées et les livres autour desquels ils ont été construits, l’autre facette du travail de l’écriture : construire oralement un sens sur l’écrit. Puisque c’est de cela qu’il s’agit : amener l’écrivain à se dire, provoquer l’oralité de l’écriture »[7]. Nous dirons : capter le paratexte avec comme source l’auteur lui-même.

Dans les théorisations de l’acte littéraire, il fut une période où la « terreur structuraliste » avait proclamé inutile, voire inconvenante, la parole de l’écrivain sur son travail littéraire. Aujourd’hui, comme on peut le constater, le champ critique est heureusement revenu de ces excès. Voici donc venu le temps de prêter l’oreille à ce que nous disent ces auteurs. Leur parole, en ce qu’elle voile et dévoile sur leur métier, peut être riche d’enseignement. Le cas échéant, elle sera confrontée à la parole des critiques et autres experts du champ littéraire africain.


[1] TCHAK Sami, La Couleur de l’écrivain, Ciboure, La Cheminante, 2014.

[2] MIANO Léonora, Habiter la frontière, Paris, l’Arche Editeur, 2012.

[3] MABANCKOU Alain, Le Sanglot de l’homme noir, Paris, Fayard, 2012.

[4] NGANANG, Alain Patrice, Manifeste d’une nouvelle littérature africaine, Paris, Homnisphères, 2007.

[5] NIMROD Bena Djangrang, La nouvelle chose française, Arles, Actes sud, 2008.

[6] On se doit de signaler que, ces dernières années, ce sont surtout les écrivains de la diaspora qui produisent ce genre d’essais. Mais dès la naissance de la littérature africaine, certains écrivains ont mené de front une œuvre de fiction et une autre de réflexion. Dans ce dernier cas, il s’agit presque toujours des enseignants et des chercheurs, tels Senghor, Mudimbe, Ngal, Ngandu Nkashama, Kadima Nzuji, etc. Quant à savoir pourquoi tant de Congolais de Kinshasa se sont illustrés dans la réflexion littéraire, cela est une autre histoire, qui demande d’autres développements, et qui peut être mise en rapport avec la luxuriance fictionnelle développée dans le Congo d’en face.

[7] MONGO-MBOUSSA, Boniface, Désir d’Afrique, Paris, Gallimard, 2002, pp. 313-314.