Arts et mémoire

 (Congo-Brazzaville)

Wilfried N’Sonde, "Le cœur des enfants léopards", 2007.

Cette chronique a été rédigée en 2008 par Jean-Claude Kangomba dans le cadre du projet littafcar initié par l’ONG CEC (Coopération Education Culture).

Un jeune homme de la banlieue parisienne vient de se séparer de sa petite amie du nom de Mireille, qui estime que, vu l’écart entre leurs ambitions respectives (ainsi que la fracture raciale ?), leur relation n’a plus de sens car sans avenir.

Le jeune homme décide de noyer sa souffrance dans l’alcool, et c’est le drame. Lors d’une altercation avec deux policiers, il s’en prend violemment à l’un d’eux, qui décède suite aux coups reçus. Le jeune est jeté en prison.

Le présent récit est constitué, pour l’essentiel, de l’interminable monologue intérieur qui meuble son esprit pendant sa captivité. Monologue implacable, certes tempéré par les joies de l’enfance qui remontent au fils des souvenirs, mais sans aucune perspective de rémission.

Ce récit de 132 pages déroule principalement une histoire d’amour, somme toute banale : celle d’un jeune couple habitant une banlieue parisienne difficile, avec tous ses problèmes de délinquance, de violence et d’excès de toutes sortes. Lui (son nom n’est pas mentionné) est d’origine congolaise (Brazzaville), où il est né, mais son père a décidé de lui offrir d’autres perspectives d’avenir, loin de cette Afrique dont la chute dans la médiocrité, la misère et la violence semble ne jamais devoir s’arrêter.  Mireille, elle, est d’origine juive, avec un père qui passe la majeure partie de son temps sur les routes au volant de son poids lourd, et une mère dont la solitude vire peu à peu à la nymphomanie, à la grande satisfaction des jeunes délinquants du quartier.

Les deux enfants ont sympathisé dès la maternelle. Au fil des années, leur amitié grandissante a peu à peu mué en un amour passionné, débordant de sensualité et de vitalité. Mais après leur baccalauréat, des barrières sociales, jusque-là inopérantes ou invisibles, surgissent. La jeune fille se passionne tout à coup pour Israël, sa patrie de cœur, régulièrement en danger. Elle trouve le jeune homme trop borné et trop attaché au système de valeurs de cette banlieue qu’elle supporte de moins en moins. Elle a besoin d’air et de large et finit par le signifier à son amant, lors d’un dernier rendez-vous au métro Chatelet : elle préfère ne plus le revoir car leur relation est, de son point de vue, sans avenir, de part le fossé qui prend place et s’élargit entre leurs ambitions et projets…

Cette rupture provoque une véritable déflagration dans la tête du jeune homme. Il passe sa soirée à se saouler et à tenter de soulager sa souffrance par la violence. Ainsi s’en prend-il à un policier, dans une bagarre qui tourne rapidement au cauchemar. Le fonctionnaire décède suite à cette agression. Le jeune homme est placé en garde à vue, cerné par l’hostilité générale des autres policiers qui supportent difficilement le meurtre d’un des leurs.

Wilfried N’Sondé est un musicien franco-congolais, qui vit à Berlin depuis quatre ans. Le Cœur des enfants léopards est son premier roman. Mais pour un coup d’essai, c’est un coup de génie, qui a valu à ce texte d’être primé, notamment par le prix des cinq continents. Une des grandes qualités du récit est l’énergie incroyable d’un ton et d’un monologue intérieur qui se déploient avec la violence d’un fleuve en crue. Le rythme est implacable, voire hallucinatoire, travaillé qu’il est par un mélange permanent de discours, de dialogues et de voix narratives.

L’extrait suivant, écrit d’une traite et qui frise le délire, donne toute la mesure de cette modernité nerveuse du style : « Suivez-nous sans faire d’histoires maintenant, pour l’instant vous gardez les menottes. J’imagine déjà la tête du capitaine charognard, son air à tout vouloir savoir de moi, ce qui s’est passé, t’avoues n’importe quoi, ça le rassure, bon travail officier, très bon pour son ulcère. Rien que d’y penser, j’en suis déjà épuisé, pas même une fenêtre pour respirer et voir le jour. Quelle heure est-il ? Pourquoi veulent-ils tous que je réponde toujours quelque chose de sensé ? Tu viens d’Afrique ? Tu as pensé à ton avenir ? Tu n’as plus aucune raison d’avoir peur, je suis maintenant menotté entre quatre uniformes, à me battre tout seul avec ma défonce, j’avance tel un zombie, rancard chez la charogne à toute heure du jour ou de la nuit. La police, pourquoi je te dérange autant que ça ? Papiers d’identité, à croire que je t’inquiète, carte de séjour, ah bon vous êtes français ? Délit de faciès, vide tes poches t’as un couteau sur toi ? Tu te défends comment ?« .

C’est dans le tournis de ces bribes éparses du discours qu’il faut deviner l’intrigue ainsi que le drame en marche, drame abordé par le dénouement, avec ce récit qui démarre là où l’histoire est censée prendre fin. Ce retour sur le drame est d’ailleurs le fruit d’un travail pénible sur la mémoire, une mémoire rendue précaire par l’alcool et la souffrance. Le narrateur en profite pour évoquer son enfance au Congo, son attachement à l’héritage africain avec cette attention constamment prêtée à « la voix de l’ancêtre » et à la présence des « esprits bienveillants ». Ensuite, il évoque avec humour les problèmes des banlieues parisiennes, avec leur gouaille et leur argot, et dont on sait à quel point elles peuvent devenir sensibles, avec des flambées de violences qui s’apparentent à de véritables guérillas urbaines. Le récit reste attachant par la pétulance de la langue, la sincérité du ton et l’entrelacement des thèmes abordés. Nul doute qu’avec Wilfried N’Sondé, le Congo Brazzaville vient d’offrir à l’espace francophone un autre virtuose du récit, bien lancé désormais sur la trace de ses prestigieux aînés que sont Henri Lopez, Sony Labou Tansi, Alain Mabanckou et autres.