Arts et mémoire

 (Soudan)

Jamal Mahjoub, "Là d'où je viens", 2004.

Cette chronique a été rédigée en 2006 par Jean-Claude Kagemba dans le cadre du projet littafcar de l’ONG CEC (Coopération Education Culture).

(Après avoir entendu sa femme décréter publiquement leur divorce, Yasin embarque son jeune fils Léo dans une vieille Peugeot 504 pour un voyage touristique et initiatique à travers l’Europe. Au fil des étapes, une triple mémoire s’éveille et s’emmêle pour nourrir la trame durécit : la mémoire de son enfance au Soudan, la mémoire de son itinéraire sur son continentd’adoption (l’Europe) et la mémoire de lalente désintégration de son couple. Telle est la recette fictionnelle qui, progressivement, métamorphose une banale excursion en voyage aubout de l’amour, de l’errance et de la solitude).

Là d’où je viensest le récit de vie de Yasin, un Anglais d’origine soudanaise, marié et père d’un enfant de sept ans nommé Léo. Au lendemain de l’annonce publique de leur divorce(annonce proférée au Danemark par sa femme Hélène alors qu’ils sont en visite chez legrandpère de cette dernière), Yasin entreprend, en compagnie de son fils, un voyage initiatique à travers l’Europe.

A bord d’une vieille Peugeot 504, ils iront du Danemark à l’Espagne, en passant par l’Allemagne, le Luxembourg et la France. C’est le prétexte rêvé pour une plongée dans unetriple mémoire : celle de l’Europe qu’ils traversent du nord au sud, celle de son enfance au Soudan ainsi que de son parcours sur le vieux continent et, enfin, celle de l’inexorable dissolution de son couple.

En rapport avec la première mémoire, l’exploration de la vieille Europe a été décidée quasiment sur un coup de tête. A son enfant qui s’inquiète du lieu de destination et de samaman, il dira : « Hier soir, nous avons discuté. Elle veut rester ici quelque temps. Alors nousdeux, on va partir faire une exploration (…). Tous les deux, père et fils. Tu en connaisbeaucoup des garçons qui ont pu faire ça ? » (p. 68). Yasin met à profit ce périple pour initierson fils à l’Histoire riche et mouvementée du vieux continent à travers ses violences, ses monuments et ses rêves de grandeur.

A Trêves, ce seront Attila et les Huns ; à Verdun, les prémisses de la première guerre mondiale ; à Paris, la littérature (Hugo, Dumas…) et en Espagne, les traces de la présencearabe, qui lui tient tant à cœur : « C’est ici qu’Orwell est venu se battre pour la liberté. Et Malraux aussi. Je me sens envahi par l’histoire, par les légendes, les mensonges qui me ramènent à cette brève période où cette ville faisait partie d’AlAndalus, la patrie d’Ibn‘Arabi » (p. 365).

Il n’est pas jusqu’aux soubresauts de l’actualité récente (qui fait de l’Europe unefascinante forteresse face aux peuples du Sud) qui ne trouve son écho dans cette fiction auxaccents épiques :  » Aujourd’hui, quand je vois ces réfugiés accrochés à leurs canots de sauvetage dans la mer glacée, pendus aux flancs d’un chalutier rouillé dans l’Adriatique, ou qu’on aide tout tremblants à gagner les plages du sud de l’Espagne, je sais que ce n’est pas seulement l’attrait d’une vie meilleure qui fait que ces gens risquent leur vie. Ce qui précipiteles gens à travers le monde comme des boulets de canon, sans le moindre filet de sécurité,c’est le rêve en technicolor qui s’était logé dans nos têtes, avant même que nous sachions écrire notre nom » (p. 89).

Le voyage est enfin et surtout l’occasion d’une quête réciproque, entre le père et le fils. Chaotique et pleine de réticences au départ, leur cohabitation va peu à peu se transformer en opération de charme, faite d’avancées et de reculades décrites avec une fine pudeur. Elle finit par déboucher sur une profonde complicité. Malgré les graves accidents de circulation qui émaillent leur aventure, et pardelà la colère et la défection d’Hélène, le père et le fils sontdésormais unis pour la vie. Hélène, qui a déboulé en Espagne pour récupérer son fils, ne s’y trompera pas : « Tu ne vas pas le perdre. Même si je voulais te séparer définitivement de lui, ilne me laisserait pas le faire » (p. 409).

En rapport avec ses origines et son parcours, le héros fait montre d’une luciditéimpitoyable et dénuée de toute illusion. L’extrait suivant est suffisamment éloquent pourpermettre l’économie de tout autre commentaire : « J’appartiens à cette tribu nomade, lagrande tribu des mallavés, ces peuplades nées à la jointure des continents, dans cesinterstices que personnene revendique entre deux fuseaux horaires, entre deux parallèles. Latribu des sansdomiciles, des sansEtat, des sansattaches. J’ai deux passeports et un tas d’autres pièces d’identité qui indiquent où j’ai vécu, mais pas qui je suis, où je vais. Ma langue est un parler bâtard fait de mots indispensables, d’improvisations, avec une grammaireboiteuse et de perpétuels malentendus. Où que j’aille, je suis un étranger » (p. 11).

Sa sœur épouse un riche musulman et se réfugie dans intégrisme de plus en plusradical. Son frère tourne mal et finit en prison pour vente de drogue. Sa mère décède d’uncancer à Londres et son père, effondré, sombre dans une humiliante sénilité, à laquelle unecrise cardiaque mettra un terme…

Ce désastre familial va contaminer son propre couple. La conclusion de sa femme(qui clôt le récit) est sans appel : « Je ne peux plus vivre avec toi, Yasin. En plus, il y alongtemps que c’est fini entre nous. Je ne veux plus perdre mon temps à partager avec toi toncôté destructeur » (p. 408409).

Jamal Mahjoub (à l’instar de son héros Yasin) est né en 1960 à Londres d’un pèresoudanais et d’une mère anglaise. Comme son héros, il a grandi à Khartoum, puis a quittéson pays pour étudier la géologie à Sheffield. Après quelques années à Londres puisàCopenhague, il a fini par s’installer à Barcelone, où il vit aujourd’hui. Il est l’auteur de cinqromans, tous publiés en Angleterre et traduits en français (Yasin est également romancier…). Ces nombreuses coïncidences entre sa vie et celle de son héroslaissent entendre queLà d’oùje viensa un cachet un tant soit peu biographique.

Le récit (quatre cents pages d’humour concentré et de sensibilité à vif), est mené surun ton alerte, avec multiples rebondissements qui relancent régulièrement l’intérêt. Un maillage subtil entremêle avec habileté les séquences consacrées, tour à tour, aux troismémoires dégagées cihaut. L’ensemble baigne dans une érudition foisonnante, alimentée parde grands textes de la littérature occidentale et arabe.

Ample et torrentueux, le style, quant à lui, charrie l’intrigue à un rythme haletant. Decette manière, la tension dramatique ne se relâche quasiment jamais. Jusqu’à ce dénouement inattendu sur une île du sud de l’Espagne où Yasin a décidé de rejoindre son jeune frère, libéré sous condition.

Le répit (ou la résignation comme suprême sagesse?) est, désormais, à portée de sonerrance :  » J’ai le sentiment que je flotte librement à travers le monde, sans que rien nipersonne ne puisse s’y opposer. J’accepte mon sort. D’une façon ou d’une autre, on s’ensortira » (p. 365).