Arts et mémoire

 (Congo (RDC))

In Koli Jean Bofane, "Mathématiques congolaises", 2008.

Cette chronique a été rédigée en 2009 par Jean-Claude Kangomba dans le cadre du projet littafcar initié par l’ONG CEC (Coopération Education Culture).

In Koli Jean Bofane, « Mathématiques congolaises », Editions Actes Sud, 2008.

C’est l’histoire d’un apprentissage et d’une ascension, ceux d’un jeune habitant de Kinshasa nommé Célio Matemona, alias Célio Mathématik, à cause de sa fameuse tendance à envisager tous les problèmes de sa vie à travers des équations mathématiques, toutes plus sophistiquées les unes que les autres. Comme tous les jeunes désœuvrés des villes africaines, qui attendent que le destin se souvienne d’eux, Célio traîne avec sa bande de copains, tout en restant à l’affût de la moindre occasion. Jusqu’au jour où, grâce à la prestance et à l’aplomb que le « génie mathématique » donne au moindre de ses discours, il est nommé à d’importantes fonctions dans un bureau de communication attaché à la présidence de la République.

Cette place s’avère rapidement comme un poste d’observation privilégié des tares et des pratiques répressives du régime dictatorial. Célio Mathématik ira-t-il jusqu’à vendre son âme à l’enivrante séduction du pouvoir et de l’argent ? Tel est l’enjeu de ce texte bouleversant de vérité et de justesse. 

Mathématiques congolaises est, pour l’essentiel, l’histoire d’une ascension sociale, celle d’un jeune Kinois[1] nommé Celio Matemona. Sa bande de copains l’a surnommé Celio Mathématik, pour son penchant immodéré à user des formules mathématiques pour comprendre et résoudre les problèmes que la vie tourmentée de Kinshasa lui pose.

L’intrigue démarre sur un bain de sang, dans lequel périt Baestro, un jeune voisin à Celio Matemona. Le maître d’orchestre de ce drame est le puissant Gonzague Tshilombo, directeur du bureau « d’information et plans » attaché à la présidence de la République. C’est, en réalité, une mascarade de manifestation destinée à crédibiliser le statut « d’opposant » de Makanda Rashidi, un vieil ami de Gonzague Tshilombo, président d’un de ces nombreux partis alimentaires qui gravitent autour des faveurs présidentielles.

Lorsque Gonzague Tshilombo se présentera à la famille du défunt pour étouffer l’affaire à coup de billets de banque, il fera la connaissance de Celio qui, avec sa gouaille et son aplomb habituels, va l’impressionner au point que celui-ci finit par le prendre comme collaborateur.

Du jour au lendemain, la vie de Celio s’en trouve complètement métamorphosée. Il doit déménager rapidement pour habiter son luxueux appartement de fonction pendant que son compte en banque se remplit. Mais surtout, ses nouvelles fonctions lui dévoilent l’étendue inquiétante des pouvoirs de Gonzague Tshilombo, qui n’est en fait qu’une sombre barbouze du régime dictatorial, avec comme tâche, entre autres, de torturer et de faire disparaître toutes les personnes qu’il estime gênantes ou dangereuses pour le régime.

Grisé par le formidable sentiment de puissance que lui donne sa fonction, Celio collabore à plusieurs coups tordus. Jusqu’au jour où il prend l’exacte mesure du cynisme et du mépris des valeurs du pouvoir en place, cynisme qui a abouti, notamment, à l’assassinat de son jeune ami Baestro. Célio n’a jamais abandonné son idéal d’honnêteté, ni les amis de son ancien quartier, qu’il passe voir régulièrement. Il décide alors de faire payer le crime à Gonzague Tshilombo, à partir des informations compromettantes qu’il a pu réunir sur lui. Le texte s’achève sur une note d’espoir, avec une ouverture démocratique de plus en plus prometteuse.

In Koli Jean Bofane est né en 1954 à Kinshasa mais a toujours vécu entre le Congo et la Belgique, où il a fait des études en publicité et communication. Il a publié de la littérature pour jeunesse, dont le célèbre Pourquoi le lion n’est plus le roi des animaux[2], qui lui a valu de nombreux prix. Il est très actif dans l’associatif culturel et nous livre ici son premier roman. Et pour un coup d’essai, c’est véritablement un coup de maître : plus de 300 pages rythmées par des rebondissements savoureux et des ressources narratives inépuisables. Les personnages sont d’une vérité criante, rendant ainsi justice à l’immense peuple des déshérités qui arpentent, chaque jour, les trottoirs de Kinshasa et d’autres villes du Congo, à la recherche de rares moyens de survie pour eux et pour leur famille.

La langue, tout en étant assez classique, se fait pittoresque pour décrire la faim, les mouvements de foule ou simplement les longues conversations que les Kinois affectionnent à propos du sport, de la musique ou des événements politiques.

Les rouages d’oppression et de déshumanisation des régimes dictatoriaux sont mis à nus, avec l’étalage de leurs pratiques minées par la corruption, le népotisme et un tribalisme féroce.

Néanmoins, l’aventure de Celio Mathématik se termine sur un espoir, celui de la mise sur pied d’une véritable démocratie, à même de restaurer un espace de liberté et d’initiatives qui permettraient enfin au peuple de prendre son destin en main. Célio se sent prêt pour cette bataille exaltante : « les quartiers étaient mobilisés. Tous les petits ne parlaient que de Célio Matemona, dit Célio Mathématik, celui qui serait le mieux à même de les représenter à l’Assemblée nationale »[3].

[1] Habitant de Kinshasa

[2] Paru aux éditions Gallimard en 1996.

[3] In Koli Jean Bofane, Les Mathématiques congolaises, p. 318.