Arts et mémoire

 (Togo)

Sami Tchak, Ainsi parlait mon père, 2018.

Cette chronique a été rédigée en 2019 par Jean-Claude Kangomba dans le cadre du projet littafcar initié par l’ONG CEC (Coopération Education Culture).

Sami Tchak, « Ainsi parlait mon père », J-C Lattès, 2018.

Ainsi parlait mon père1 , de l’auteur Sami Tchak, est un livre au contenu curieux, tant par sa perspective thématique que par sa présentation formelle. Dans une entreprise mémorielle, autant de restitution que de sauvegarde, l’auteur se donne comme tâche première de retrouver les paroles sapientiales prodiguées par son père depuis son enfance, lors de longues journées qu’ils passaient ensemble dans la forge paternelle. Paroles qu’il nomme « leçons de la forge », bien que le père ne fût pas avare de ses conseils envers toutes les personnes qui le sollicitaient. 

Ces paroles sont moulées dans plusieurs formes, tels les proverbes, les dictons, de petites fables et des exemples tirés des mille facettes du quotidien. En voici quelques-uns en guise d’illustration : 

– sur l’humilité : « si nous estimons n’avoir plus rien à apprendre des autres, alors nous n’avons plus rien à attendre de notre propre vie » (p. 33-34). 

– sur l’amour : « Tu ne peux dire aimer une femme avant que tu ne sois sûr de préférer ses défauts à ses qualités » (p. 38-39). 

– sur la mort : « Je peux te dire une chose : apprendre à apprivoiser la mort est le premier sens de notre vie ». (p. 69). Et ainsi de suite, au long des pages… 

Le souci de transmission des valeurs du père est perceptible, notamment à travers cette recommandation : « Mon fils, tu t’inventeras à l’intérieur de ce qui fut avant toi » (p. 31). Ce fils, devenu écrivain plus tard – autrement dit « maître de la parole » à son tour -, prendra progressivement la mesure du poids de cet héritage, dans une lumineuse comparaison entre le métier du père et celui du fils : « J’étais l’héritier de la forge de mon père, mais l’école m’a détourné de ce destin, de cet héritage. Cependant, écrire c’est aussi forger, donc je demeure un forgeron, celui qui, avec un matériau humain brut, tente de faire poésie de l’existence » (p. 101). 

Apparaît ici un parallèle intéressant entre la sagesse du père (enracinée, orale et tournée vers la valorisation d’une sagesse ancestrale venue du fond des âges) et la sagesse du fils (tournée vers le vaste monde, écrite et occupée à s’enrichir à partir des valeurs d’autres communautés humaines). D’où cette promesse à son géniteur défunt : « Père, tu peux dormir tranquille, je ne me suis pas dilué dans le vaste monde, je sais plutôt écouter du vaste monde l’essentiel. Maintenant, je vais parler, et je ferai entendre les échos du vaste monde à partir de ma subjectivité » (p. 101). 

Cette confrontation (et passation de témoin) entre l’oral et l’écrit se fait selon un rituel particulier : régulièrement, le père et le fils confrontent leurs points de vue à partir de l’héritage traditionnel pour l’un, et de l’école moderne pour l’autre. Ainsi verra-t-on le père discuter de la pensée de Socrate, Confucius, Kant, Jean-Jacques Rousseau, Blaise Pascal, ou encore Sade… Son fils prend d’abord la précaution de lui traduire ces notions dans la langue maternelle : le tem. 

Le père est loin de se laisser impressionner par cette sagesse venue d’ailleurs, comme dans cette réfutation de Socrate : « mon fils, l’homme ne se connaîtra jamais soi-même, pas plus que l’océan ne se connaît ni que la pluie qui arrose nos champs ne connaît l’océan » (p. 32). Cependant, il admet volontiers que les écrits de son fils soient le prolongement de ses paroles à lui : « Je ne lirai jamais tes livres car je ne sais pas lire en français. Cependant, laisse-moi te dire ceci : tes écrits sont le prolongement de ta langue. Par eux, tu n’es responsable de rien et tu es responsable de tout » (p. 27). De cette manière, non seulement l’héritage passe progressivement de l’oral à l’écrit2, mais la sagesse africaine rejoint le concert des sagesses mondiales, comme contribution à part entière. 

Il faut noter, pour clore cette partie mémorielle, que la prise de parole par le fils élargit de manière considérable l’univers thématique de la parole héritée. Ainsi en est-il du génocide tutsi, de la montée de l’islamisme et de la brûlante question des migrants. Mais la question centrale que soulève Sami Tchak, c’est celle du racisme occidental et de la domination de l’Occident sur le monde entier, ainsi que de toutes les conséquences qui en découlent : « L’Europe a réussi, dans l’histoire de l’humanité, à établir une verticalité qu’elle a ensuite affermie et consolidée durant des siècles, verticalité qui met l’homme blanc caucasien au sommet et le Nègre au plus bas. Le racisme, le vrai, c’est le simple fait pour un Blanc par exemple, dans ses rapports avec les autres, d’avoir ou non conscience, sans que ses comportements ou propos en fussent forcément inspirés, de cette verticalité en sa faveur » (p. 398). 

Quant à la présentation formelle de l’ouvrage, plusieurs remarques viennent à l’esprit. D’abord le titre, qui renvoie à d’autres ouvrages tels celui de l’Allemand Friedrich Wilhelm Nietzsche3 ou encore du Haïtien Jean Price-Mars4, et qui connote déjà de manière très particulière le contenu du livre comme « voix héritée ». Et cela à des conséquences évidentes sur sa forme. Ainsi en est-il du retour lancinant de la formule « ainsi parla mon père » qui clôt les quelques 170 aphorismes qui lui sont attribués. Cette structure répétitive, à la limite de la lourdeur, ramène autant aux paroles rituelles africaines qu’aux rengaines populaires fredonnées lors des manifestations culturelles traditionnelles. C’est une marque d’intrusion, parmi bien d’autres, de l’oral dans ce livre-recueil. 

Très souvent, les aphorismes laissent la place à des micro-récits ou à des discours de type auctorial, qui balancent continuellement entre le récit et l’essai. Sans parler de ce qu’on pourrait appeler les « paroles entendues », lorsque l’auteur convoque les discours des étudiants et des auditeurs de ses conférences ou présentations de livres. Cette manière de procéder permet un mélange très ouvert des discours, qu’ils soient de fiction, de réflexion, de sagesse traditionnelle et moderne, ou simplement de souvenirs, comme lorsque l’auteur évoque l’histoire de l’infirmité de son père et de sa mère. Il en est de même pour l’humiliation du père, lorsque celui-ci a dû subir une ordalie car soupçonné de sorcellerie. Ce qui a certainement été à l’origine d’une mort décidée, choisie, en un lieu qui réjouirait tout musulman pratiquant : la Mecque. 

Il faut enfin signaler toutes les paroles qui ont trait à la situation de Sami Tchak l’écrivain et aux aléas de son métier, lui qui écrit : « Pour parvenir à l’unique destination de tous les écrivains, à l’universelle condition humaine, le local ni le dehors ne sont indispensables. Ce qu’il nous faut explorer est plus insaisissable, plus complexe, plus compliqué : le monde que nous portons en nous, donc notre propre intériorité » (p. 244). 

Par ailleurs, ce métier qui doit pouvoir trouver son chemin à travers le grand récit de toute la littérature mondiale se confronte parfois à une intertextualité de nature douteuse, qui exige de la lucidité : « Aujourd’hui que chacun s’échine à cacher ses influences pour échapper à l’accusation de plagiat, l’impression, en ouvrant beaucoup de textes, du déjà lu s’impose de plus en plus » (p. 247). Mais pour notre auteur, son originalité a, semble-t-il, trouvé sa véritable source : celle de la mémoire des siens, morts et vivants, ceux d’un modeste village situé au Togo, du nom de Kamonda. Ils disent à Sami Tchak, alias Sadamba Tcha-Koura : « Comme tu es devenu un écrivain, réinvente nos vies. Sauve-nous de l’oubli » (p. 252). Et la boucle est bouclée sur cet appel poignant du père : « N’oublie pas de rallumer le feu dans la forge de ton père. Ici, sous la terre, j’ai froid » (p. 253).