(Algérie)
Rabah Belamri, "Regard blessé", 1987.
Cette chronique a été rédigée en 2005 par Bernard Magnier dans le cadre du projet littafcar initié par l’ONG CEC (Coopération Education Culture).
Rabah Belamri, « Regard blessé », Gallimard, 1987.
Après avoir publié plusieurs recueils de contes (Les graines de la douleur, La rose rouge, L’oiseau du grenadier), des poèmes (Le galet et l’hirondelle) ainsi qu’un premier récit autobiographique (Le Soleil sous le tamis), l’écrivain algérien Rabah Belamri a publié, en 1987, son premier roman également d’inspiration autobiographique, Regard blessé.
Victime d’un décollement de la rétine, Hassan, un jeune garçon, doit se rendre à l’hôpital afin de subir une intervention chirurgicale. Le 12 mars 1962, Accompagné de son frère, il quitte son village et se rend à Alger. La scène se passe en mars 1962 et Hassan sera opéré le 12, la veille du cessez-le-feu qui mettra un terme à la guerre d’Algérie. Hassan va subir les conséquences des troubles et des attentats qui ont suivi l’arrêt officiel des combats et ne pourra bénéficier de tous les soins post-opératoires nécessaires à sa guérison. De retour dans son village, les guérisseurs vont profiter de la crédulité de sa mère et recourir à des méthodes traditionnelles peu fiables. Leurs soins se révéleront inopérants et Hassan perdra définitivement la vue…
Le roman débutant le 12 mars 1962 et s’achevant en octobre de la même année, le drame d’Hassan se situe donc dans une période clé de l’Histoire algérienne, de la signature des Accords d’Evian aux premiers mois de l’Indépendance obtenue le premier juillet 1962. Ainsi le drame de l’adolescent s’inscrit en parallèle à la tragédie qui bouleverse sa terre et meurtrit les siens, selon un double mouvement contradictoire qui conduit un jeune garçon à la cécité alors que son pays accède à l’indépendance.
Si le drame personnel d’Hassan occupe l’essentiel du livre, le romancier sait aussi décrire l’atmosphère de fin de guerre, avec ses héros et ses traîtres, ses abus et ses règlements de compte. Sans être le narrateur, Hassan conduit le récit et offre son « regard » sur ces hommes qui, à peine les combats achevés, poursuivent la déchirure et entreprennent d’autres errements. Dans une langue qui ne refuse pas quelques accents poétiques et restitue parfois le rythme du conte, Rabah Belamri construit un roman grave qui sait éviter les pièges de la sensiblerie et les facilités du mélodrame.
Fort bien accueilli (ce roman a reçu le Prix France-Culture 1988), Regard blessé marque une étape dans l’œuvre de l’écrivain algérien qui était au préalable demeuré dans l’univers du récit d’enfance et la transcription du patrimoine traditionnel algérien. En 1989, Rabah Belamri a publié un second roman d’une facture plus ambitieuse, écrit à la manière d’un conte polyphonique : L’Asile de pierre. Ce roman conte l’étrange destinée d’un jeune homme qui, de retour dans son village natal, retrouve lieux et personnages, et qui, de souvenirs en oublis, va peu à peu à la rencontre d’un passé “en fragments”. L’histoire est rapportée à travers les voix des divers personnages qui, tour à tour, s’approprient la narration et reconstituent, pièces après pièce, le puzzle de la vie, entre incertitudes du souvenir et fragilité des témoignages humains, avec leurs errances, leurs dérapages, leurs doutes et leurs duperies.
Peu après ce second roman et avant sa mort survenue brutalement, à la suite d’une intervention chirurgicale, en 1995, Rabah Belamri a également publié un autre recueil de poèmes, L’olivier boit son ombre (Edisud) tout en reprenant son voyage littéraire en pays d’enfance avec un conte bilingue français-arabe destiné à un jeune public L’Ane de Djeha (L’Harmattan) et un recueil de courts récits, Mémoires en archipel, qui sera plus tard poursuivi par un recueil posthume, Chronique du temps de l’innocence (Gallimard).



