Arts et mémoire

 (Congo (RDC))

Paul Lomami Tchibamba, "Ah ! Mbongo", 2007.

Cette chronique a été rédigée en 2007 par Jean-Claude Kangomba dans le cadre du projet littafcar de l’ONG CEC (Coopération Education Culture).

Paul Lomami Tchibamba, « Ah ! Mbongo », Editions L’Harmattan, 2007.

Ah ! Mbongo est le récit des désillusions d’un prince congolais nommé Gikwa qui, après avoir renoncé à sa charge princière, se rend à Kinshasa pour s’insérer dans la modernité clinquante promise par le fait colonial. Au fil des jours, il perd son travail, sa femme, sa liberté… Par-dessus tout, il découvre avec amertume l’incroyable pouvoir corrupteur du « dieu argent », qui s’attaque à toutes les valeurs traditionnelles qui ont balisé sa vie jusque-là. C’est l’histoire d’une véritable descente aux enfers.

Ah ! Mbongo relate les déboires de Gikwa, un prince de la tribu des Hoto Mbanza, « une des grandes branches parmi les Tribus d’Oubangui »[1]. De naissance prestigieuse, baignant constamment dans le merveilleux, Gikwa grandit en force et en sagesse, en attendant d’hériter du pouvoir que son grand-père lui a spécialement destiné. Mais un jour, deux jeunes gens du village, en résidence à Kinshasa, débarquent dans la chefferie et font miroiter au jeune homme les « merveilles » de la grande civilisation implantée par les Blancs dans les grandes villes. Séduit, Gikwa s’enfuit de son village, abandonnant sa charge princière et décidé à faire carrière grâce au « travail en qualité »[2] que seuls les Blancs peuvent procurer.

Après maintes aventures, aussi rocambolesques les unes que les autres, Ndawélé, sa jeune et jolie femme le rejoint et ils atteignent enfin Kinshasa, où Gikwa se fait embaucher comme « manœuvre » dans une entreprise de manutention portuaire. C’est grâce à ce travail que, pour la première fois de sa vie, il entre en contact avec un dieu exigeant, qui domine Kinshasa de manière impériale, pervertit les mœurs et lamine profondément les valeurs traditionnelles : l’argent, phénomène qui donne son titre au récit[3]. Les désillusions s’accumulent et l’aventure débouche sur un fiasco total. Gikwa perd son travail à cause de l’intransigeance imbécile de son nouveau patron polonais. Séduite par l’attrait de l’argent facile que permet la prostitution, sa femme le quitte pendant que lui-même est arrêté et jeté en prison. Il n’a pas de « permis de séjour » pour Kinshasa…

Paul Lomami Tchibamba est une éminence littéraire congolaise qu’on ne présente plus. Déjà auteur de Ngando[4], Faire médicament[5], Légende de Londema, suzeraine de Mitsoué-ba-Ngomi[6], il publie son dernier livre, Ngemena, aux Editions CLE de Yaoundé, en 1981. En 1985, Paul Lomami s’éteint à l’âge de 71 ans alors que, aux dires de son épouse et de sa fille aînée[7], ses tiroirs contiennent encore de nombreux manuscrits inédits, dont celui de Ah ! Mbongo. Après bien des aléas, le voici enfin sorti des presses !

Ce récit, dont la rédaction commence dès 1949, est régulièrement retravaillé par l’auteur jusque dans les années septante[8]. C’est, en quelque sorte, un dernier hommage rendu à sa mère, qui est justement originaire de Libenge[9], de la tribu Mbanza. Comme les autres récits de l’auteur, Ah ! Mbongo plante le cadre de l’époque coloniale.

Lomami reste très attentif aux bouleversements provoqués par la civilisation « blanche ». Les jeunes désertent les villages, abandonnant leurs parents à la tristesse et à la précarité. L’individualisme et l’égoïsme fleurissent dans les centres urbains, où les populations tentent désespérément de recréer, à d’autres niveaux, des réseaux de solidarité constamment détricotés par la nouvelle donne économique. Une seule valeur tend à dominer toutes les autres : celle de l’argent.  Tout est à vendre et à acheter : le travail, l’amitié, la dignité humaine… Il n’est dès lors pas étonnant que l’aventure de Gikwa s’achève sur un triple échec : échec à assumer le devoir traditionnel de sa charge princière, échec à assumer les charges de son ménage, échec à s’intégrer à la modernité que font miroiter la ville et les nouveaux circuits de travail. Au niveau symbolique, on ne peut s’empêcher de lire, en filigrane, l’échec de l’entreprise coloniale en tant qu’instance « civilisatrice ».

Quant au style, il illustre de nouveau la maîtrise (exceptionnelle pour l’époque) de la langue d’écriture de l’auteur. L’ironie est mordante et tourne souvent au burlesque. La prolifération des anecdotes teinte de modernité ce récit pourtant, somme toute, linéaire. Le ton est tour à tour caustique et sarcastique, autant envers les pratiques coloniales qu’envers les nouveaux vices engendrés par la ville et par le règne de l’argent. Nul doute qu’avec ce nouveau récit, Lomami va bouleverser une seconde fois le paysage, pourtant bien animé aujourd’hui, de la vie littéraire congolaise. Vingt-deux ans après sa disparition, le « fondateur de dynastie »[10] n’aura toujours pas dit son dernier mot… Et c’est la littérature qui s’en porte très bien.

[1] LOMAMI TCHIBAMBA, Paul, Ah ! Mbongo !, Paris, L’Harmattan, 2007, p. 19.

[2] Ibidem, p. 38. Reprise elliptique de la formule habituelle des agents coloniaux lorsqu’ils qualifiaient le travail des autochtones : travailler en qualité de commis, de maçon, etc.

[3] Ah ! Mbongo se traduit par « Ah ! l’Argent ! », soupir qui en dit long sur les capacités de nuisance de ce nouveau moyen de transaction économique.

[4] LOMAMI TCHIBAMBA, Paul, Ngando, (le crocodile), Bruxelles, Editions G. A. Deny, 1e édition, 1949. Ce texte qui obtient le Grand Prix littéraire organisé à l’occasion de la Foire coloniale de Bruxelles lui vaut une notoriété qui ne s’est jamais démentie, malgré les hauts et les bas de la carrière sociale et littéraire de l’auteur.

[5] D’abord paru dans la revue Cultures au Zaïre et en Afrique, Kinshasa, ONED, 1975.

[6] Ce récit, ainsi que le précédent, ont fait partie de la réédition de Ngando chez Présence Africaine à Paris et aux Editions Lokole à Kinshasa, en 1982.

[7] Il s’agit d’Eliane Tchibamba, installée à Liège, ainsi que de sa mère, Elizabeth Likuma.

[8] C’est ce qui ressort de l’entretien que j’ai eu à Liège avec son épouse et sa fille Eliane.

[9] Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, suivant en cela l’exemple de son père, Lomami s’est également marié à une femme originaire de la province de l’Equateur. Choix assez rare à l’époque, devrait-on le souligner, pour un originaire du Kasaï.

[10] TCHIBAMBA Eliane, « La trajectoire d’un fondateur de dynastie : Paul Lomami Tchibamba », in QUAGHEBEUR, Marc (dir.), KANGOMBA LULAMBA, Jean-Claude et SCHMITZ, Amélie, Congo-Meuse : Figures et paradoxes de l’Histoire au Burundi, au Congo et au Rwanda, Paris, L’Harmattan, 2002, p. 399.