(Congo (RDC))
Oeuvres de Mukala Kadima - Nzuj
A l’instar de quelques-uns de ses compatriotes, Mukala Kadima-Nzuji s’inscrit dans cette lignée de créateurs de la République démocratique du Congo qui ont su mener de front un long et patient travail de recherches universitaires ponctué de nombreuses publications et une création littéraire, souvent exercée dans plusieurs genres littéraires. Pour sa part, Mukala Kadima-Nzuji s’est tout d’abord fait connaître comme poète, dès 1969, puis par un travail universitaire ponctué de plusieurs essais et travaux critiques, et par une venue tardive au roman en 2003.
Mukala (auparavant Dieudonné) Kadima-Nzuji est né Mobayi en 1947. Après avoir poursuivi ses études en Afrique puis en Europe, à l’Université de Liège et à La Sorbonne à Paris, il a tout d’abord enseigné à la faculté des lettres de l’Université du Zaïre, puis est venu à Paris où il a occupé le poste de directeur littéraire aux Editions Présence Africaine. Ayant eu l’occasion d’assurer ensuite des enseignements dans plusieurs universités d’Afrique, d’Amérique et d’Europe (en particulier à Bayreuth), il est aujourd’hui professeur à l’université Marien Ngouabi de Brazzaville, tout en dirigeant le Centre d’études et de diffusion de la littérature congolaise (CEDILIC) à Kinshasa et les éditions Hemar à Brazzaville. Il est aussi directeur scientifique du Festival panafricain de musique (Fespam) qui a connu sa sixième édition en juillet 2007 à Brazzaville.
Universitaire, auteur d’anthologies, d’essais, d’ouvrages de réflexions et de nombreux articles critiques, Mukala Kadima-Nzuji appartient à cette première génération de critiques africains qui ont eu la lourde tâche de trouver et d’imposer leur voix au sein d’une partition jusqu’alors essentiellement occidentale. Avec quelques-uns de ses compatriotes (V.Y. Mudimbe, Pius Ngandu-Nkashama, Georges Ngal et quelques autres), Mukala Kadima-Nzuji s’est tout d’abord intéressé à la littérature congolaise, avant d’élargir le champ de ses travaux aux littératures francophones, principalement africaines. Ses travaux et ses analyses font autorité, de par et d’autres du fleuve, et ses essais sont, aujourd’hui, des travaux de référence pour quiconque s’intéresse aux littératures de cette zone du continent africain.
Avec sa Bibliographie littérature de la République du Zaïre (1931-1972), publiée à Lubumbashi en 1973, il inscrivait le corpus et posait ainsi les bases de ses futurs travaux. En 1984, il poursuivait le travail avec un essai consacré à La littérature zaïroise de langue française. A ces approches d’ensemble, il a également ajouté deux monographies consacrées à l’écrivain et homme politique malgache, Jacques Rabemananjara (Jacques Rabemananjara, l’homme et l’œuvre aux Editions Présence Africaine en 1981), qu’il avait côtoyé lorsqu’il travaillait au sein des éditions et de la revue Présence africaine, et à l’écrivain congolais de Brazzaville, Sony Labou Tansi (Sony Labou Tansi ou la quête permanente du sens aux Editions de L’Harmattan en 1997). A ces publications, il convient d’associer de nombreux articles publiés dans des revues universitaires et plusieurs participations à des colloques, rencontres et débats.
Pour ce qui concerne sa part de création littéraire, malgré son premier roman, La chorale des mouches, publié en 2003 et une pièce de théâtre représentée à de multiples reprises de 2001 à 2004 mais à ce jour inédite, Kahéna ou la résurrection des démons, Mukala Kadima-Nzuji demeure, avant tout et surtout, reconnu comme poète.
Son œuvre poétique, somme toute fort limitée en nombre, est constituée de trois recueils, publiés il y a plus de trente cinq ans : Les Ressacs en 1969, Préludes à la terre en 1971, tous deux publiés à Kinshasa, et Redire les mots anciens, publié à Paris en 1977. Ce dernier recueil étant en fait la réédition des deux précédents, avec quelques variantes et ajouts et une préface amicale de Jacques Rabemananjara. Mukala Kadima-Nzuji n’a donc pas abusé de sa plume de poète, d’autant que ce dernier recueil (de moins de 50 pages !) est pour l’essentiel composé de textes remarquables par leur brièveté. Une retenue et une concision qui ont fait écrire à Jacques Rabemananjara dès les premières lignes de sa préface : « Lecture terminée, l’on reste sur sa faim : l’on n’a pas envie de refermer le recueil et l’on se met à le relire, au point que l’on reprocherait à l’auteur de vous servir un mets succulent, mais trop mince ! ».
La poésie de Mukala Kadima-Nzuji s’inscrit dans le cœur de la terre de cette partie du continent africain mais sait aussi trouver ses sources dans les lectures du poète. Si des accents surréalistes peuvent être évoqués (Paul Eluard dont il apprécie le travail), c’est en particulier à Aimé Césaire que l’on peut penser en lisant le poème intitulé «Post-scriptum intérieur» : «Mon poème n’est pas susurrement / mais sang mais sève qui dégoutte (…) Mon poème n’est pas vase serti d’or / mais calebasse récurée où je lave / à chaque instant / mon visage d’autrefois ». Dans ses textes, avec parfois quelques audaces dans les images « poème éclaté aux confins de toute solitude / tu es femme incrustée d’algues et de crevettes »), Mukala Kadima-Nzuji mêle volontiers dans une même fièvre les ardeurs amoureuses et la passion pour la terre et le pays (« mon pays, ma femme »). Il y évoque aussi les affres de la création littéraire et c’est ainsi que le poète parle du « recoin de la Parole » ou de « l’aorte du poème »…
C’est assez tardivement, en 2003, que Mukala Kadima-Nzuji a choisi d’emprunter les chemins de la fiction romanesque avec La chorale des mouches. Ce premier roman aux multiples rebondissements mêle, en un même chaos, des intrigues amoureuses et politiques dans un pays imaginaire, le Kulah, une république africaine en prise avec les trente années qui ont suivi son indépendance. Confrontés à un contexte, difficile sur le plan politique et souvent douloureux sur le plan personnel, les personnages évoluent dans un univers quotidien que l’écrivain a souhaité décrire au plus proche de la réalité, avec un grand souci du détail et de la précision réaliste. Arrangements amoureux ou compromis (voire compromissions) politiques, les personnages semblent pris dans une gangue qui les dépasse, emportés qu’ils sont dans la déroute de leur pays qui s’en va à vau l’eau…
Ainsi et malgré la distanciation romanesque et poétique, l’oeuvre de Mukala Kadima-Nzuji trouve incontestablement sa source –sa sève- dans l’humus et le terroir du Congo. Une œuvre qui doit aussi beaucoup à la formation scolaire de l’auteur, à l’enseignement reçu, aux premières lectures. Mukala Kadima-Nzuji aime à rappeler la place et la trace des aînés et ainsi s’inscrire dans une immédiate filiation. Il cite volontiers dans son parcours, l’importance de La Voix du Congolais, une revue diffusée dans les pays sous tutelle belge qui publiait des textes écrits par des Congolais. Il y a découvert la puissance de l’écrit et les noms et les œuvres de quelques-uns de ses aînés et en particulier celui de Paul Lomami-Tcibamba et de son roman pionnier, Ngando (Présence africaine). Il lira aussi les maîtres des lettres africaines et caribéennes (Aimé Césaire, Léopold Sedar Senghor, Birago Diop, Bernard Dadié, Antoine-Roger Bolamba, Jacques Rabemananjara, Tchicaya U Tam’si) ainsi que les auteurs au programme dans les cursus européens.
Ainsi, cet universitaire rigoureux a t-il composé une oeuvre de création qui a, sans nul doute, subi la lourde concurrence de ses travaux critiques et de ses diverses responsabilités d’homme de culture. Il est en particulier dommage que l’élan poétique de ses premières années de création n’ait pas été poursuivi. Les prochaines années nous réserveront-elles quelques (bonnes !) surprises ?



