Arts et mémoire

 (Egypte)

Naguib Mahfouz, "Récits de notre quartier", 1988.

Cette chronique a été rédigée en 2008 par Bernard Magnier dans le cadre du projet littafcar initié par l’ONG CEC (Coopération Education Culture).

Naguib Mahfouz, « Récits de notre quartier », Editions Sindbad, « La bibliothèque arabe », 1988.

En novembre 1988, le romancier égyptien Naguib Mahfouz recevait le Prix Nobel de littérature. Il en devenait ainsi le premier lauréat arabe et le deuxième africain après le Nigerian Wole Soyinka. Décédé en 2006, à l’âge de 94 ans, Naguib Mahfouz laisse une œuvre monumentale et demeure une immense figure des lettres égyptiennes et du monde arabe. Afin de découvrir son œuvre, l’un de ses livres, Récits de notre quartier semble être comme le creuset d’où ont pu surgir les personnages et les décors qui ont peuplé ses nombreux romans.

Il en est des écrivains comme de tous les autres humains : il y a les sédentaires et les nomades. Les premiers vagabondent au gré des hasards, souvent douloureux, de la vie, et vont d’un lieu à l’autre du monde, empruntant à leurs chemins d’aventure les «ingrédients» qui nourriront leur littérature. Les seconds sont arc-boutés, contre vents et marées –houles et cyclones parfois- sur une terre, réelle ou fictive, dont ils ont choisi de conter la destinée. Leur littérature est alors viscéralement attachée à ces terres qu’ils ont inventées ou sur lesquelles ils vivent et dont ils ne cessent d’inventorier, au fil des pages, les moindres recoins. Considéré comme le fondateur du roman arabe moderne et, tour à tour, surnommé le « Flaubert égyptien », le « Balzac du Nil », « le Zola ou le Pagnol du Caire », Naguib Mahfouz appartient à cette dernière catégorie d’écrivains qui ne peuvent être dissociés du lieu qu’ils ont choisi de décrire. Comme l’Américain William Faulkner et son Comté de Yoknapatawpha, comme le Colombien Gabriel Garcia-Marquez avec la ville de Macondo, Naguib Mahfouz est, pour sa part, consubstantiellement lié à la ville du Caire, tant son œuvre tout entière semble un écho, immense et intime, à la capitale égyptienne. En effet, si Mahfouz est Egyptien, il est, surtout et avant tout, Cairote et presque tous ses livres trouvent leur ancrage au cœur de la foisonnante cité.

Avec Récits de notre quartier, publié en 1975 (1988 pour la traduction française) Naguib Mahfouz offre un livre singulier. Un étrange roman constitué de 78 courts chapitres, tout à la fois autonomes et liés par la trame de la mémoire d’enfance et d’adolescence. Ce sont 78 chapitres comme autant de regards sur un quotidien vécu et retrouvé dans les replis d’une mémoire exigeante, sélective et pertinente. Naguib Mahfouz feuillette l’album des souvenirs et nous convie à la rencontre des images et des personnages familiers de son enfance, ses voisins, ses amis, tous ces héros anonymes qui créent la vie de son quartier et qui constituent la galerie de portraits de sa «comédie humaine» égyptienne.

Les règlements de compte, les ivresses, les amours adolescentes, la première manifestation, la femme débauchée qui épouse le frère de son mari défunt, le père qui prend pour femme la fiancée de son fils décédé…  Les mariages, les divorces, les héritages, les tromperies, tous ces petits faits quotidiens et les grandes énigmes de l’enfance et de l’adolescence se mêlent dans ce livre où se retrouvent le banal et l’inaccessible, le réel et l’imaginaire. Pour le conter, Naguib Mahfouz choisit d’adopter le regard d’un enfant s’interrogeant sur un univers dont il cherche à comprendre les règles et les repères.

Ces Récits de notre quartier sont autant d’anecdotes, de scènes  furtives, d’instants restitués qui semblent tous prêts à alimenter l’immense fresque romanesque que le romancier n’a cessé d’écrire sa vie durant. Dans ce livre, fidèle à ses préceptes, Naguib Mahfouz a sélectionné ses souvenirs afin qu’ils deviennent des «histoires promues au rang de récits dignes d’être racontés». Des instants de vie qui, au coeur de l’intimité d’un appartement, dans le vacarme d’une rue sur-encombrée, au détour d’une ruelle ou dans la pénombre d’un café, offriront les personnages, les faits et les propos que le romancier a pu développer dans son œuvre et, tout particulièrement, dans sa trilogie du Caire (Impasse des deux palais, Le Palais du désir et Le Jardin du passé) dont chacun des titres correspond à un lieu de la capitale égyptienne, ou dans quelques-uns de ses plus célèbres romans, Le fils de la Médina, La Chanson des gueux ou Dérive sur le Nil.

Autant de romans touffus et denses dont la construction élaborée en spirale semble ne jamais devoir finir mais poursuivre inlassablement son cours, au rythme des saisons, des naissances et des morts, des petits drames et des grands bouleversements. Ainsi, des bords du Nil à la « fabuleuse caverne » du Khan el Khalili, du Café Fichaoui aux ruelles de Gamaleyya, l’univers du romancier est tout entier inscrit dans les quartiers populaires de la capitale égyptienne que l’écrivain donne à voir et à entendre (parfois même à sentir) avec un souci minutieux du réel, dans la droite ligne des romanciers réalistes et naturalistes.

Si aux côtés de la reconnaissance et des honneurs, Naguib Mahfouz eut aussi à subir censure, critiques violentes et même, en 1994, une tentative d’assassinat, son œuvre est aujourd’hui traduite et saluée de par le monde, réussissant ainsi l’exploit d’être, à la fois, un écrivain reconnu par l’intelligentsia internationale et un véritable romancier populaire dans son pays et dans le monde arabe. Son importance et son influence y sont incontestables et, au-delà de ces frontières, il appartient désormais, tout simplement, à la courte liste des grands romanciers du XXè siècle.