(Maroc)
Mohamed Berrada, "Vies voisines", 2013.
Cette chronique a été rédigée en 2012 par Yves Chemla dans le cadre du projet littafcar initié par l’ONG CEC (Coopération Education Culture).
Mohamed Berrada, « Vies voisines », Actes Sud, 2013.
Il semble bien qu’on ne saurait plus raconter d’histoires naïvement : la position du narrateur est en effet toute d’inconfort, et ses postures peuvent aisément, il le sait, être investies d’un signe négatif. Le roman ne peut plus, comme le rappelait Barthes naguère, s’immiscer naïvement dans l’évidence du monde : si l’écrivain prétend pouvoir accéder directement à la transmission de la vie de ceux qu’ils raconte, sans doute est-il en train de se fourvoyer.
Vies voisines, de Mohamed Berrada installe cette réflexion jusque dans le dispositif même de la narration. Il prend ouvertement la forme du bilan d’une génération, il mesure les comptes et les mécomptes du temps dans les récits faits par trois personnages, de leurs existences en rupture avec le conformisme. Centré sur la retranscription des récits menés par les intéressés, Naïma, Wariti et Sidi Mohamed, dit le fils de H’neya, il raconte leurs existences à la charnière du protectorat français et des années qui ont suivi l’indépendance, ce versant étant le plus long et le plus marquant. Mais ce sont les temps des années dites de plomb, entre 1960 et la fin des années 1980 : temps de répression et de développement des richesses au Maroc. Ces trois personnages font eux-mêmes partie des constellations de personnes et de groupes qui se sont croisés à certains moments et dont les destins n’auront pas été nécessairement parallèles. Chacun de ces trois personnages incarne aussi une série de postures à l’égard de l’existence qui rend compte de leur attachement viscéral et léger en même temps à cette disposition : s’ils prennent en charge les contraintes sociales, c’est aussi pour parvenir à installer dans leur être propre une liberté ontologique que le regard extérieur ne parvient que peu à reconnaître et encore moins, sans doute, à admettre. L’un d’entre eux avoue ainsi : » je ne suis pas le premier intellectuel dans l’Histoire à concéder une part de sa liberté́ en échange d’en savoir plus sur la façon dont vont les choses et dont elles se trament à leur source ».
Naïma ainsi est élevée à la croisée des cultures. Après des études dans les établissements français, puis une carrière d’hôtesse de l’air, elle assume son exigence de désir et de plaisir. Intégrée à la société riche et quelque peu décadente du Maroc indépendant, mariée, employée d’une banque, elle organise des soirées libertines pour cette société qui joue du pouvoir permis par la richesse. Mais la faillite de son mari, puis la banqueroute de la banque provoquée par des directeurs véreux, la laissent sans ressource, jusqu’au jour où elle devient une organisatrice éminente du trafic de drogue. Son carnet d’adresse, son aisance auprès des hommes d’affaires et de pouvoir lui permet pendant une longue période de poursuivre ses activités jusqu’au moment où elle est dénoncée et envoyée en prison. C’est aussi là qu’elle retrouve cette liberté intérieure qui lui a permis en tant que femme dans un contexte de minoration générique de prendre ses distances vis à vis des archaïsmes traditionnels.
En chemin, au moment de la bascule vers le trafic, elle a croisé le personnage énigmatique de Wariti, un esthète, théologien et épicurien effrontément, proche de la pensée soufie. Au soir de sa vie, le voici qui tente d’en reconstruire la cohérence incertaine : il est passé de l’opposition politique aux allées du pouvoir, de l’écoute passive de la parole du Prophète, écoute d’un rigorisme certain, à la saveur du désir et l’estime du plaisir : il organise lui aussi des moments de choix et de délices, avec de « véritables femmes, belles, expérimentées, qui distillent la joie autour d’elles et conduisent les hommes à découvrir cette tendresse humide et fraîche qui habille la liberté de l’être avec les ardeurs de l’existence vraie ».
Or précisément, c’est avec le fils de H’neya que Naïma connaît ces moments intenses, dès lors qu’elle lui a demandé de veiller sur son fils tant qu’elle est aux affaires. Il gère l’argent gagné par le trafic pour subvenir aux besoins et en particulier à l’éducation de Naïm. Lui-même, Sidi Mohamed, a connu une existence chaotique. Orphelin dans une famille pauvre, il travaille dès l’enfance, construit son chemin au gré des sollicitations. Il devient l’amant d’un homosexuel allemand qui l’emmène avec lui. Il découvre alors d’autres horizons que les murs de l’enfermement dans la misère. Il découvre aussi la sexualité féminine, comme une révélation essentielle. De retour à Rabat, il est engagé dans un bar, et connaît l’effervescence de la richesse dans les années 1970, dont il est un des hommes de main. Après la tentative de putsch de 1972, la marche Verte de 1975, il retrouve un emploi, chez le même employeur, Chriff, lui aussi arrêté pour complicité avec les putschistes, et c’est par ce dernier que le fils de H’neya rencontre Naïma.
Mais ce rapide survol de l’histoire racontée ne fait pas la part du dispositif narratif particulièrement complexe de ce roman qui est aussi celui d’une génération parvenue au soir de son existence. Prendre en charge l’état de conscience des intéressés, leurs attitudes à l’égard de ce qui influe sur leurs propres existences, comme de la façon dont leurs propres existences infléchissent le cours des choses ne saurait se réaliser sur le mode du récit direct et lisse, pour le narrateur. Il est aussi le destinataire de ces histoires, et se désigne comme un autre, le narrateur-narrataire, une sorte de conteur intermédiaire, qui prend la précaution de prendre en charge cette précarité d’êtres qui déjà considèrent parfois leur propre existence comme une fiction, dès lors qu’ils la racontent. Chaque récit des trois protagonistes est ainsi agencé de façon complexe, en trois temps au moins : d’abord, il endosse la posture du conteur qui s’adresse directement à son public, racontant quelques éléments de ses rapports avec l’histoire telle qu’il la lui-même vécue ; puis les notes du narrateur-narrataire sur la rencontre, les circonstances, les liens qu’il a lui-même avec ces personnages ; puis le récit du personnage proprement dit, traité de telle sorte que la parole transmise ne demeure pas dans la banalité, et que soit retranscrite une pensée, qui alimente alors le narrateur-narrataire et par son truchement le lecteur. Et c’est bien par ce passage étroit que l’imaginaire devient espace de partage. Alors, même si les scènes qui témoignent par exemple de cette vie libertine dans les cercles des possédants, l’intensité des récits récurrents, voire les seules allusions, permettent à ce lecteur d’ouvrir son regard au hors-champs de cette description. Au centre, de fait, il y a le destinataire de cette histoire, à la fois complètement présent, et si discret, Samih, qui a été l’amant de Naïma, quand elle était hôtesse de l’air, et qui est lui-même journaliste. Il n’est qu’à peine un personnage, et pourtant, son regard est bien celui qui permet à celui du lecteur de se glisser au delà des encoignures et des cadres. Cette présence absence confère justement au texte son épaisseur surprenante : le texte lui-même n’est pas très long (145 pages environ) et a une densité telle que l’illusion du portrait d’une génération est d’une grande force. Le raconteur des histoires qu’on lui a racontées en est aussi forcément l’inventeur. Mais c’est bien sa circonspection à tisser les liens, à mailler ces histoires, qui font de lui le centre, « le noyau dur et la source même de l’histoire », qui ne se réduit pas à un réagencement des récits ou à la proposition d’une combinatoire. Berrada, avec la discrétion qu’on lui connaît, et mine de rien, pousse un peu plus loin les limites du roman, ce genre que d’aucuns considèrent désormais amorphe. Il s’écarte résolument du récit comme assignation d’une seule trajectoire possible. Le roman du roman, figure pourtant déjà surexploitée dans la littérature, y retrouve une motivation certaine : celle de renouer les fils ténus, les fines attaches entre des êtres et une société en état de convulsion et qui en a si peu conscience.
Ce portrait d’une génération n’est pas désabusé : le bilan est aussi un remarquable chant de louange à la dignité des corps, et à la célébration du désir et de ses accomplissements. Lorsque Naïma danse, ce n’est pas seulement le désir de sa possession qui éveille les consciences, mais sans doute un au-delà du dicible qui confine à l’exultation. Même Wariti, qui est comme la figure du penseur de cette génération, oblitère le discours de la morale, quand elle se réduit au moralisme : » le sexe épicé attise la flamme de la vie « . Un personnage secondaire, gendarme de son état, affirme ainsi : » Il ne faut pas rater une occasion de prendre du plaisir même si tu dois y perdre la tête ! « . Car c’est bien ce devenir-ci qui est l’enjeu même de la ritualisation des paroles et du dispositif de la narration. Dans l’entretien qu’il a avec Samih / le narrateur-narrataire, Wariti expose une série de considérations particulièrement fines, et qui touchent à la contradiction criante entre la foi et les pratiques rituelles sclérosées et sclérosantes. Toute la question est pour ces êtres d’identifier la frontière entre la vérité et le mensonge, la lueur intérieure et l’opacité du monde, dès lors que la personne a fait lien avec ce qu’elle reconnaît de son être intime. Plus que ce premier couple d’opposition, ce avec quoi ils fraient est la frontière entre l’humain et l’inhumain. Et la radicalité de la coupure avec la banalité inhumaine devient le point de perspective de ces décisions qui vont jusqu’à revendiquer une sexualité libérée des conformismes. Ainsi Naïma découvre de nouvelles sensations en prison, avec une jeune femme. Mais aussi elle sait qu’elle en a fini avec » ce monde patrimonial, des habitudes de luxe et de l’ignorance des malheureux marginalisés « . Et au delà de la critique sociale, évidente cependant, Berrada décrit des êtres seuls et qui revendiquent quelque peu cette solitude intérieure, seule garante de la relation aux autres : ce sont bien » des vies voisines, vies collées, des vies qui divaguent sur une planète perdue mais ne se touchent pas « . Cette figure commence à être identifiée : elle décrit ceux qui s’isolent de toute communauté, celles et ceux qui ne sont assurément d’aucune congrégation. Sans doute cèdent-ils aux illusions de la richesse, de la facilité à se déplacer – on voyage passablement dans ce roman, d’Azro à Casablanca, Rabat, Tanger, puis à Paris, New York, Londres, Madrid, Dusseldorf – mais aussi parviennent-ils, on l’a vu, à s’en détacher.
Or, c’est bien dans le silence de l’écriture que se trame la conscience de cette histoire, pour un lecteur particulier. La lecture de Vies voisines agit, peut-être, comme une expérience intérieure, dont les traces sont insaisissables, et inaudibles, comme le chant des sirènes, dès lors qu’on se bouche les oreilles, et qu’on se complaît dans le discours de la nostalgie du temps passé auquel nul ne peut accéder. Ici, bien au contraire, le narrataire retrouve le temps, sans être acculé au décalage affectif. Il faut alors prêter une extrême attention à ce que le narrateur-narrataire analyse de cette nostalgie kitsch essentiellement occidentale, et qui se repaît de la mondialisation des consciences et des pratiques sociales. Il en appelle à une résistance en tous les cas intellectuelle au laminage des consciences, et à la persuasion de la toute puissance. Les communautés inavouables constituent alors ces poches de résistance et ces organismes qui aspirent sans relâche à la rupture. En écoutant les autres, en intériorisant leurs propres paroles, alors, comme ce narrateur inspiré, parvient-on à écouter le silence créé » par l’écriture pour plonger dans les dédales de relations et de mémoires imbriquées « .



