Arts et mémoire

 (Mozambique)

Mia Couto, "Terre Somnanbule", 1994.

Cette chronique a été rédigée en 2003 par Bernard Magnier dans le cadre du projet littafcar initié par l’ONG CEC (Coopération Education Culture).

Mia Couto, « Terre Somnanbule », Albin Michel, 1994.

Fils d’une famille portugaise, né en 1955 à Beira où il a vécu jusqu’en 1971, Mia Couto se fit tout d’abord connaître comme poète puis comme nouvelliste (« il me semblait important de raconter ce qui se passait dans le pays au début de la révolution, cette exaltation d’une idée, d’une cause »). Il s’ensuivit une longue période militante au sein du Frelimo (Front de libération du Mozambique) durant laquelle il travailla pendant douze ans en tant que journaliste et responsable de l’information, avant de revenir vers la biologie, sa profession d’origine, et prendre quelque distance avec le militantisme.

Son œuvre porte trace de cet itinéraire et tout particulièrement son premier roman, Terre somnambule, publié en portugais en 1992 et traduit en français par Maryvonne Lapouge-Petorelli en 1994. « On disait de cette terre qu’elle était somnambule. Parce que pendant
que les hommes dormaient, la terre s’en allait loin par-delà les temps et les espaces. Les habitants, lorsqu’ils se réveillaient, regardaient le nouveau visage du paysage et ils savaient que la fantaisie du rêve était, cette nuit-là  revenue les visiter ». A partir de cette légende, Mia Couto construit une chronique avec, pour guides et compagnons, deux rescapés de la guerre qui ravage le pays : Tuahir, un vieil homme et Muidinga, un enfant sauvé de la fosse où il allait être enseveli. Tous deux trouvent refuge dans un autobus calciné où ils découvrent une valise contenant des cahiers dont ils entreprennent la lecture. L’histoire de Kindzu livrée dans ces cahiers va alors croiser la destinée des deux lecteurs, mêlant volontiers le pays réel et le pays rêvé dans le tourbillon onirique d’une « terre somnambule ».

Mia Couto sait avec habileté composer une œuvre dans laquelle le réel le plus immédiat croise un onirisme fécond issu de l’imagination du romancier mais aussi puisé aux sources de la tradition et de l’oralité. On retrouve ce monde dans les nouvelles « crépusculaires », douloureuses et violentes, de son recueil, Les Baleines de Quissico, ou bien encore dans
son roman La Véranda du frangipanier, dans lequel le héros, n’ayant pas été enterré selon les usages, bénéficie d’une seconde vie dans la peau d’un inspecteur de police chargé d’une enquête sur le meurtre d’un directeur d’asile, un lieu étrange où se retrouvent des personnalités complexes qui toutes vont s’accuser  du crime…

Sa langue est à l’avenant de sa créativité romanesque car elle brasse la langue portugaise, l’enrichit de mots nouveaux, d’emprunts divers, en particulier aux langues africaines, et de quelques néologismes qui sont autant de défis pour les traducteurs. Jouant de la langue portugaise, Mia Couto sait l’irriguer d’une force issue de ses connaissances des langues et
de la culture de son pays. En cela, il est enraciné dans cette terre singulière, ancienne colonie portugaise, située entre Afrique de l’est et Afrique australe, jouissant d’une large façade maritime regardant vers le lointain les rivages indo-océaniens de Madagascar.

A la suite de Bernardo Honwana (On a tué le chien-teigneux) et en compagnie de Suleiman Gassamo (Le Retour du mort) –  et si l’on veut bien faire exception des oeuvres de Virgilio de Lemos, pour sa part exilé en France – , Mia Couto bénéficie du privilège d’être l’un des rares écrivains mozambicains traduits en français, le seul à avoir plusieurs titres traduits dans cette langue et dans plusieurs autres. Privilège légitime car Mia Couto sait donner à ses romans, comme à ses nouvelles, la distance de la fable, le voile énigmatique de la magie des croyances et des superstitions, le décalage d’un humour subtil et l’élan poétique d’une belle inventivité.
Une écriture rare qui fait de cet écrivain l’un des plus novateurs du continent africain.