Arts et mémoire

 (Nigéria)

Leïla Aboulela, "Le Musée", 2004.

Cette chronique a été rédigée en 2006 par Bernard Magnier dans le cadre du projet littafcar de l’ONG CEC (Coopération Education Culture).

Née en 1964 au Soudan, Leïla Aboulela a vécu son enfance et son adolescence à Khartoum, puis elle a émigré pour l’Angleterre et l’Ecosse avant de partir pour l’Indonésie. Son oeuvre, incontestablement marquée par cette errance, est aujourd’hui disponible, grâce à la traduction française de Christian Surber pour le compte des Editions Zoé. La Traductrice, un roman paru en 2003, et Le Musée, une longue nouvelle parue en 2004, sont deux titres qui se situent en Écosse et content les attentes, les incompréhensions et les déconvenues d’une jeune femme soudanaise transplantée dans les froideurs de l’Europe du nord.

Après la mort accidentelle de son mari et après avoir confié son enfant à sa tante à Khartoum, Sammar est repartie pour l’Europe. Dans l’austère climat de l’Ecosse où elle exerce la profession de traductrice, elle se morfond et subit le regard de l’autre, les préjugés, le mépris et l’exclusion. Si son exil n’est donc pas synonyme d’un bonheur parfait, elle goûte cependant à cette liberté que le carcan familial et la présence oppressante de l’entourage rendent impossible à Khartoum. Partagée entre ces deux insatisfactions, elle rencontre Rae, deux fois divorcé, père d’une petite fille, intellectuel original et singulier, d’une grande érudition et remarquable connaisseur de l’Islam. Esprit indépendant, Rae ne manque pas de charme aux yeux de Sammar mais si la religion est un point commun culturel entre ces deux êtres, elle sera aussi leur point de discorde et de rupture. Sammar refusera de se lier à un non-musulman et Rae de se convertir…

Paru en 1999 dans sa version originale anglaise, La Traductrice est un roman qui donne à entendre le désarroi d’une jeune musulmane partagée entre la raison du coeur et les raisons de l’âme, déchirée entre sa foi religieuse et ses sentiments amoureux, entre ses deux douleurs et ses deux insatisfactions, dans une sorte de mal être et de porte à faux intellectuel.
C’est dans cette même veine et sur une même thématique que se situe la nouvelle parue en 2004, Le Musée. Au cours d’une visite au Musée de l’Afrique d’Edimbourg, deux étudiants se rencontrent. Rien que de bien ordinaire si Bryan l’Ecossais n’était soudain confronté à l’univers mental de Shadia, une jeune Soudanaise venue en Europe afin d’y poursuivre ses études après avoir pris ses distances avec son riche fiancé demeuré au Soudan… L’un et l’autre vont découvrir le poids des cultures et les barrières édifiées par des années d’Histoire coloniale. Entre les deux étudiants, chaque instant est l’occasion d’un geste perçu comme inconvenant ou d’une parole prétendument malveillante. Et tandis que les commentaires des œuvres exposés au public offrent un regard européocentré et caricatural insupportable à l’étudiante africaine, les malentendus vont se succéder et conduire à l’incompréhension et à une…nouvelle rupture.

Avec ses deux titres, Leïla Aboulela rejoint la courte liste des écrivains soudanais traduits en français, devenant ainsi la première femme de ce pays bien peu représenté sur les étagères francophones. Elle s’inscrit, après le grand aîné, Tayeb Saleh (1), aux côtés de son contemporain, Jamal Mahjoub, qui a, pour sa part, déjà, cinq romans traduits en français (2). Tous deux ont emprunté des “chemins d’Europe” mais là où les personnages de Leïla Aboulela se heurtent à la force de l’incompréhension et aux douleurs de l’inabouti, ceux de Jamal Mahjoub, en particulier Yasin et son fils, emportés eux aussi sur les routes de l’Europe dans Là d’où je viens, paraissent conquérir d’autres espaces de liberté et de rencontres. Dans ce difficile apprentissage de l’Autre, Leïla Aboulela apporte, quant à elle, l’authenticité d’une voix féminine musulmane attachante, parfois à la limite de la caricature, mais toujours en quête de ce dialogue souhaité, parfois entamé, trop souvent suspendu et interrompu.

(1) Saison de la migration vers le nord, Editions Sindbad

(2) La Navigation d’un faiseur de pluie, Le Télescope de Rachid, Le Train des sables, Là d’où je viens, Nubian indigo, tous aux Editions Actes Sud