Arts et mémoire

 (Rwanda)

Joseph Ndwaniye, "Le Muzungu mangeur d’hommes", 2012.

Cette chronique a été rédigée en 2013 par Jean-Claude Kangomba dans le cadre du projet littafcar initié par l’ONG CEC (Coopération Education Culture).

Joseph Ndwaniye, « Le Muzungu mangeur d’hommes », Editions Aden, 2012.

Comme dans son premier roman, La promesse faite à ma sœur, Joseph Ndwaniye parle d’un voyage au Rwanda. Ici, il s’agit non pas d’un retour d’un Africain, mais du voyage d’un couple de Blancs, désireux de se frotter à l’inconnu et au mystère de l’Afrique. La signification de ce voyage sera très différent pour chacun d’eux. Leur mariage n’y survivra pas mais le jeune homme s’initiera peu à peu à la palabre africaine, à la temporalité et à la philosophie de ces contrées lointaines. C’est l’occasion, pour l’auteur, de rappeler avec tendresse les coutumes de son pays et la grande hospitalité de ses habitants, malgré leur pauvreté. Au contraire, celle-ci n’a jamais entamé ni leur dignité ni leur sagesse de vie.

Ce roman raconte les péripéties d’un voyage en Afrique effectué par un jeune couple néerlandais. Elle, Lies Van Der Heyken, est médecin. Elle a obtenu une affectation d’un an renouvelable à l’hôpital de Kavumu, une petite ville du Rwanda située à quatre heures de route de Kigali, la capitale rwandaise. Lui, désigné uniquement par son prénom, Arno, est ingénieur dans une entreprise d’épuration d’eau à Amsterdam. Il a mis une pause à sa carrière pour accompagner sa femme en Afrique.

Comme tous les Européens qui foulent pour la première fois les terres de l’Afrique centrale, le jeune couple est ébloui devant cette nature encore sauvage et non encore véritablement domestiquée par la main humaine.

Dès le lendemain, Lies prend se fonctions à l’hôpital. Les tâches à accomplir sont tellement absorbantes que la jeune femme, qui redoute de ne pas être à la hauteur, s’y investit de manière totale. Elle part très tôt matin et ne revient que tard le soir.

Arno, dans un premier temps, s’investit dans la découverte du paysage alentour. Sa luxuriance et sa variété absorbent ses premières journées. Lorsqu’elle peut se le permettre, Lies l’accompagne dans ces randonnées. « Il y a, lui dira Arno, d’autres jolis endroits que je voudrais te faire découvrir. Mais pour cela tu devrais lever le pied, et passer de temps en temps le relais à tes collègues. Au train où tu vas, je crains que tu ne tiennes pas le coup longtemps »[1].

Ce reproche d’Arno à sa femme, au-delà de son altruisme, trahit en réalité un malaise de plus en plus lourd dans le couple. Arno, désœuvré, ne se satisfait plus de ses randonnées solitaires à travers la forêt. Il se retrouve trop souvent seul et « cette situation […] lui pèse »[2]. Et lorsque, sur demande de Lies, une infirmière accepte de lui dispenser des cours de Kinyarwanda, Arno s’engouffre avidement dans cette brèche sur la culture rwandaise. Il se fait présenter -et bientôt adopter par- les parents de Delphine Nyiraneza, la jeune infirmière. Ceux-ci habitent à Nzaratsi, village situé à « plusieurs collines de Kavumu »[3]. Ntare, le père de Delphine, l’initie aux joies de la bière locale, par laquelle Arno entame une intégration à marche forcée aux mœurs et coutumes du pays. Désormais, « il est capable de boire l’urwagwa et l’ikigage. Il se sent le muzungu et non plus le blanc parmi eux. Chaque occasion est bonne pour retourner sur la colline. Il peut maintenant tenir une conversation en kinyarwanda. Lorsqu’il s’absente pendant plusieurs jours, des hommes accostent Delphine pour lui demander de ses nouvelles »[4].

Mais un jour, à la suite de la disparition d’un jeune homme de Nzaratsi, une rumeur étrange se répand sur toutes les collines : un Blanc mangeur d’homme écumerait la contrée. En réalité, il s’agit d’un archéologue qui, dans son 4×4 tout terrain, quadrille la région suivant les besoins de ses fouilles, opération qui intrigue les habitants et sème la panique. Bientôt, Arno lui-même est soupçonné de complicité avec le fameux « mangeur d’homme »[5]. Troublé, Arno, s’en ouvrira à Ntare, devenu son ami. Celui-ci lui conseille alors de prendre une initiative qui prouverait son amitié pour le peuple de Nzaratsi. Arno en profite pour mettre à exécution un projet qui lui tenait à cœur : construire une installation de captation d’eau potable pour les habitants du village. Ce qui finit par le réconcilier avec tout le monde. Ou presque, car son couple vole en éclats. Lies lui avoue l’amour qu’elle éprouve désormais pour son chauffeur, Baptiste. Elle compte rompre avec Arno et amener Baptiste en Europe, à l’issue de son deuxième mandat. La suite de cet amour triangulaire s’avère improbable : Baptiste ne veut pas quitter son pays. Lies, dépitée, rentre seule à Amsterdam.

Arno, anéanti par ce désastre sentimental, cherche du secours auprès de Ntare. Celui-ci l’envoie en consultation auprès d’un autre sage africain. Ce dernier conseille à Arno de prendre son destin en charge et le pousse à effectuer un parcours initiatique sur les rives du lac Kivu. Sa thérapie se résume désormais en une quête : retrouver les traces de Bwana Funda Haïdi, un colon qui a habité, un moment, l’île Napoléon, située sur le lac Kivu, et qui y a laissé un héritier qu’il n’a jamais pu connaître. Au terme de quelques recherches, entreprises en collaboration avec Lies, il s’avère que le nom « Funda Haïdi » n’est que la déformation locale de « Van Der Heyden » ! Ce serait donc un ancêtre de Lies… Ce qui permet à celle-ci de renouer avec son mari. Voilà donc pour le romanesque.

Originaire du Rwanda et infirmier aux Cliniques Saint-Luc, Joseph Ndwaniye est installé en Belgique depuis une vingtaine d’années. Il s’est fait connaître par une première publication : La Promesse faite à ma sœur[6], roman poignant, issu d’un carnet de voyage au Rwanda, au lendemain du génocide.

Dans la présente fiction, il s’agit également d’un retour au Rwanda, non pas d’un Africain, mais d’un couple de Blancs, désireux de se frotter à l’inconnu et au mystère de l’Afrique. Leur mariage n’y survivra pas mais le jeune homme s’initiera peu à peu à la palabre africaine, à la temporalité et à la philosophie de ces contrées lointaines. C’est l’occasion, pour l’auteur, de rappeler avec tendresse les coutumes de son pays et la grande hospitalité de ses habitants, malgré leur pauvreté. Au contraire, celle-ci n’a jamais entamé ni leur dignité ni leur sagesse de vie.

Le style de Ndwaniye est sobre, évoquant paysages et sentiments dans des phrases courtes et des dialogues pétillants. Des mots tels zamu (veilleur de nuit), muraho (bonjour), urugo (enclos de concession)… apportent une couleur locale à ce texte profondément imprégné de culture africaine. En ce sens, il n’est peut-être pas étonnant que le couple de Lies et d’Arno n’ait pas survécu devant le dépaysement complet ; dépaysement que peuvent ressentir, aujourd’hui encore, les Occidentaux qui s’installent loin des centres urbains africains. C’est le thème, de certains ouvrages d’auteurs belges tels L’Arbre blanc dans la forêt noire de Gérard Adam[7], ou encore du célèbre poème Des mille collines aux neuf volcans de Marie Gevers[8]. Dans la plupart de ces textes, se frotter à l’Afrique profonde revient souvent à réévaluer brutalement sa propre échelle des valeurs et ses priorités dans la vie. Parfois jusqu’au  déchirement.

[1] Joseph Ndwaniye, Le Muzungu mangeur d’hommes, Bruxelles, Aden, 2012, p. 16.

[2] Ibidem, p. 14.

[3] Ibidem, p. 20. Telle est la manière pittoresque qu’ont les Rwandais et les Burundais d’apprécier les distances. Ce n’est pas pour rien qu’on surnomme ces contrées « le pays de mille collines ».

[4] Ibidem, p. 36.

[5] Ce genre de rumeurs a régulièrement circulé dans toute l’Afrique coloniale envers certains hommes blancs, soupçonnés de séquestrer quelques autochtones, de les engraisser et de les revendre comme chair de table. C’est là, pour le moins, un curieux retournement  de la situation car, d’habitude, ce sont les Blancs qui, à tort ou à raison, accusaient certaines tribus africaines de cannibalisme…

[6] Joseph Ndwaniye, La Promesse faite à ma sœur, Bruxelles, Impressions nouvelles, 2007.

[7] Gérard Adam, L’Arbre blanc dans la forêt noire, Bruxelles, Labor, 2004 (réédition), prix NCR 1989.

[8] Marie Gevers, Des milles collines aux neuf volcans,  Paris, Stock, 1953, réédité par les AML-Editions en 2002.