(Congo (RDC))
José Tshisungu Wa Tshisungu, "Patrick et les Belges", 2004.
Cette chronique a été rédigée en 2007 par Manuel Bengoéchéa dans le cadre du projet littafcar de l’ONG CEC (Coopération Education Culture).
José Tshisungu Wa Tshisungu, « Patrick et les Belges », Editions Glopro, 2004.
Patrick Sottiaux, canadien par sa mère, belge par son père décide de quitter Montréal pour Bruxelles afin de retrouver son père, parti alors qu’il n’avait que sept ans. Quête paternelle, errance amoureuse, découverte de la patrie de son père et de ses habitants, Patrick et les Belges nous livre un poignant et truculent récit d’un explorateur nord-américain en terre belge.
José Tshisungu Wa Tshisungu, congolais originaire du Kasaï, vit et travaille aujourd’hui au Canada. Romancier, poète et essayiste, il obtient en 1984 le Prix Littéraire Zaïre – Canada pour son recueil de poèmes Semences (Éditions du soupirail, Lubumbashi, 1982, 2ème édition Glopro, Sudbury, 2003). En 1985, un jury présidé par Léopold Sédar Senghor lui attribuait le Prix Littéraire International Charles Helou pour son essai Discours sur l’universalité de la Francophonie (ACCT, Paris, 1987). Francophone, il n’oublie pas cependant sa langue maternelle et a publié un recueil en ciluba Kwanyi kwamba (Éditions Glopro, Sudbury, 2003), et deux essais sur cette langue et sa littérature (L’Aventure de la langue Luba au Congo-Kinshasa, Éditions Glopro, Sudbury, 2002, et La Littérature congolaise écrite en ciluba, Éditions Glopro, Sudbury, 2006).
Patrick et les Belges publié en 2004 vient clore quant à lui le « cycle belge » de la production littéraire de Tshisungu Wa Tshisungu inauguré en 1995 par le recueil poétique Errances en Flandres (Montréal, Éditions New Game) et continué avec la pièce de théâtre La villa belge (Sudbury, Éditions Glopro, 2001), et le roman La Flamande de la gare du Nord (Sudbury, Éditions Glopro, 2001). Mais ce n’est plus ici le Congo que l’auteur interroge directement, ni sa diaspora, même si elle fait irruption ça et là dans le roman, c’est bien les ethnies belges, leur difficile cohabitation et les crises identitaires qu’elles traversent (tout du moins ses deux ethnies majoritaires : la flamande et la wallonne) qui sont disséquées, observées par le biais d’un regard distancé, amusé et pourtant impliqué.
Patrick, le personnage principal, est en effet à la recherche de son père. Jeune adulte, le désir de connaître son géniteur le pousse sur les routes, le fait traverser l’Atlantique et s’arrêter pour une brève escale à Londres au sein de la diaspora belge en Angleterre, avant d’arriver dans le pays qu’il n’a jamais connu mais dont son père lui a légué la nationalité : la Belgique. Son projet est clair : « Dans ce pays tribal, mais moderne, j’irais partout. Je me laisserai charmer par l’imagination belge, qui sillonne des sentiers peuplé d’effroyables légendes flamandes et wallonnes » (cf. p.68). De fausses pistes en informations tronquées, il va ainsi tenter de mettre la main sur l’homme qui a fui les soupçons d’infidélité qui pesaient sur sa femme pour se retrouver dans son pays et refonder une famille. Patrick ne retrouvera pas son père mais aura découvert la belgitude.
Car ce roman est bien une autopsie de la société belge qui résonne d’autant plus fort en cette fin d’année 2007 où le gouvernement peine à se constituer sur fond de conflit communautaire. Se situant ainsi dans les pas des trop rares « ethnologies de la société occidentale », Tshisungu Wa Tshisungu apporte la distance nécessaire aux belges pour rire de soi. C’est bien le sens de la citation posée en exergue du roman : « Le wallon liégeois n’aura jamais une idée juste des rites insondables de sa propre tribu tant qu’il n’en aura pas saisi le reflet dans le regard distancié et volontaire hilare du Zaïrois » (Jean-François Khan, 1995, cf. p. 5).
Cette découverte de la société belge par un fils parti à la recherche du père perdu, trop peu connu, dont il ne reste que des bribes, a ceci de truculent qu’elle se fait le plus souvent sur le mode de l’humour et qu’elle se fait par un descendant de ceux qui furent décrits dans les mêmes termes par l’ancienne puissance coloniale. Métaphore même de l’exil de l’auteur, Patrick, alors qu’il retrouvera la terre paternelle, la patrie, pour mieux la quitter (la dernière phrase du roman le voit rentrer à Londres), est bien le représentant de l’homme multiculturel, produit des brassages de l’histoire.



