(Congo-Brazzaville)
Henri Lopes, "Il est déjà demain", 2018.
Cette chronique a été rédigée dans le cadre du projet littafcar initié par l’ONG CEC (Coopération Education Culture).
Henri Lopes, « Il est déjà demain », JC Lattès, 2018.
Texte attendu, follement attendu même par les lecteurs, les amis, les fans du romancier, Il est déjà demain, le récit qu’Henri Lopes consacre à sa vie, à la manière de mémoires ou d’une autobiographie, aux lecteurs de se faire leur idée sur le genre exact, sort chez Jean-Claude Lattès pour la rentrée 2018. La langue d’Henri Lopes s’y déploie avec son ampleur et sa douceur coutumières sur cinq cents pages, cette langue qui annonce la douceur et l’affabilité de l’homme lui-même.
Comme on peut s’y attendre, les premiers chapitres sont consacrés à l’enfance de l’auteur et commencent par rendre hommage à sa généalogie, en la personne de ses deux grands-mères, chacune sur sa rive du fleuve Congo, l’une à Brazzaville, l’autre à Kinshasa (Léopoldville), comme deux princesses qui se regardent et qui feront d’Henri un « double » métis. On peut comprendre dès lors que les questions d’identité et de métissage coulent, dans l’œuvre de l’écrivain, d’un roman à l’autre, en passant par Ma grand-mère bantoue et mes ancêtres les Gaulois… C’est dans ces premières pages qu’est dévoilée également l’origine du patronyme Lopes. Dans la mesure où la confusion qu’il provoque (Henri Lopes sera souvent pris pour un lusophone au cours de sa vie, cela lui arrive peut-être encore aujourd’hui et le ravit sans doute) circule au long des pages comme un leitmotiv, j’ose citer les lignes où il est question de savoir ce que l’on fera du rejeton métis de sa grand-mère paternelle, c’est-à-dire son futur père :
« Dans l’actuelle République démocratique du Congo, les garçons étaient internés à Boma, alors capitale du Congo belge, et les filles à Banza-Boma, deux villes de la province du Bas-Congo.
À son arrivée à Boma, le fils de Mama Lopessa doit avoir quatre ou cinq ans. Il ignore le nom de son père, bredouille à peine celui de sa mère, Lopessa. Les missionnaires en déduisent qu’il prononce mal le nom de son géniteur, sans doute quelque vulgaire commerçant portugais… » (p. 12)
Voilà comment naissent les mythes…
Et les mythes, bien sûr, on s’attend à en lire d’autres au fil de ces souvenirs. Il y a chez Henri Lopes une subtilité qui peut donner au lecteur le sentiment que l’histoire lui est racontée au fil de la plume, quand elle est pourtant grandement ordonnée, avec cette voix du petit garçon, que l’on n’entend pas si longtemps, mais au moins quelques pages, qui évoque avec une réprobation feinte et beaucoup de tendresse et d’admiration la figure maternelle et les multiples « papas », celui qui est parti, ceux qui sont passés, celui qui est resté :
« Il fut convenu que je n’appellerais pas mon nouveau père papa, mais par son prénom, Max. (…) Je n’ai jamais senti que Max Elie ait eu à faire un effort pour me traiter comme si j’étais son enfant biologique. La suite de notre histoire me permet, me fait le devoir, d’affirmer, haut et fort,
comme on dit, que Max ne le fit pas pour respecter un serment, mais dans un élan naturel. Parce qu’il aimait ma mère, parce que j’étais une partie d’elle. Parce qu’il m’aimait. Au début, c’était mon copain-adulte auprès duquel j’apprenais chaque jour mille choses merveilleuses. En même temps, je ressentais auprès de lui une affection protectrice que je n’avais jamais ressentie ni de la part de mon géniteur ni de la part de mes papas de Bangui. À chaque occasion, il me présentait comme son fils, notamment dans la société coloniale qu’il bravait ainsi. » (p. 86)
Et puis, rapidement après la petite enfance et les puissantes figures grand-maternelles, le récit de l’histoire familiale enrichie d’un chapitre récent et assez romanesque, quand des cousins oubliés ressurgissent avec quel bonheur dans la vie de l’auteur, vient le temps des années d’apprentissage à Nantes puis Paris et celui de la formation politique auprès de condisciples étudiants. C’est peut-être, avec le récit de sa « préhistoire », c’est-à-dire celui des amours inspirées à deux hommes blancs par deux « indigènes » sublimes et le terrible et beau chapitre, parmi les derniers, où Henri Lopes rend hommage à son épouse Nirva, le moment du livre où l’auteur confie de sa vie des aspects plus personnels, peignant avec humour de petits portraits, qui émaillent tout le texte et sont autant d’hommages, y compris quand ils restent anonymes, comme, par exemple, au temps de la Cité internationale :
« Trois règles étaient en vigueur. La première, afin d’assurer une rotation, limitait à trois ans le séjour à la Cité ; la deuxième excluait la mixité (le seul pavillon exclusivement féminin était précisément celui des Pays-Bas) ; la troisième faisait obligation au nouvel arrivant de partager, durant sa première année de séjour, sa chambre avec un colocataire. Le mien était un jeune Camerounais, particulièrement actif et performant dans le domaine amoureux, qui me priait, avec amabilité et beaucoup de délicatesse, de ne pas pénétrer dans la chambre à certaines heures. C’était au demeurant un être généreux. Un jour, il m’emprunta mon Gaffiot, le dictionnaire de version latine qui faisait alors autorité, afin de se présenter à une épreuve du baccalauréat à la place d’un de ses compatriotes. Lorsque je lui fis remarquer qu’il risquait gros, en cas de découverte de la supercherie, il me répondit dans un éclat de rire : « Tu parles ! les toubabs n’y voient que du feu. À leurs yeux, tous les nègres se ressemblent. » (p. 150)
Ensuite, c’est le vrai temps de l’installation, celui de la rencontre avec son épouse et de ses très nombreux premiers voyages, notamment celui en Russie, dont on sent qu’il reste peut-être particulièrement marquant et, finalement, aussi improbable que les princesses sur leurs rives, ce chassé-croisé de la vie qui fait que les parents d’Henri Lopes arrivent en France presque au moment où lui-même est en train de rentrer avec sa femme au Congo. Jeune enseignant, il ne le restera pas longtemps et c’est surtout le début de la très longue carrière politique que l’on connaît, où le romancier, qui ne l’est pas encore tout à fait, occupe tour à tour presque tous les ministères et rencontre, parcourant le monde entier, à peu près tous ceux qui le dirigent. Les années et les portefeuilles de ministre de l’Éducation, des Finances, de Premier ministre se succèdent jusqu’à l’arrivée à Paris, d’abord à l’Unesco, puis comme ambassadeur, attaché à ces deux dernières fonctions, Henri Lopes passera tout de même respectivement dix-sept et dix-huit ans…
À vrai dire, avec une carrière si riche et si prestigieuse, on attendait presque encore des pages et des pages. On aurait presque envie d’en savoir plus et de voyager dans les véhicules officiels, dissimulés derrière les rideaux qui cachent aux visiteurs les rues de Pékin, mais aussi derrière les tentures des salons d’honneur. On ne peut être qu’impressionné par la modestie et la retenue, on devrait dire le sang-froid, avec laquelle Henri Lopes relate aussi les événements les plus tragiques, auxquels, par ses fonctions, son statut et toute son humanité, il a assisté sans toujours y être préparé :
« C’était à l’état-major qu’étaient hébergés à la fois les bureaux et la résidence de la présidence de la République. Je décrochais le téléphone pour joindre ma femme. Les communications avec le Congo étaient interrompues. Des nouvelles parvenaient, au compte-gouttes, incertaines, alarmantes. Marien Ngouabi était blessé. Gravement. Il avait été transporté à l’hôpital militaire. Puis l’irrémédiable. Nouvelle confirmée, démentie, confirmée. Un jeune officier en civil, l’attaché militaire à notre ambassade demanda à me rencontrer à l’hôtel. Il confirma la sombre nouvelle et me communiqua un message du commandant Sassou qui me demandait de rentrer. » (p. 427)
Quelques lignes donnent ainsi une idée de ce premier plan qui se joue à chaque page ou presque, celui de l’Histoire, parce qu’un homme public comme Henri Lopes ne peut livrer que des mémoires qui intéressent l’Histoire, mais aussi de toute la délicatesse, celle que l’on trouve déjà chez le romancier, à toutes les pages également, qui s’efforce de dire sans heurter, de dévoiler, très légèrement, à peine et sans fracas. Peut-être peut-on presque parfois regretter ce manque de fracas et aussi voudrait-on en savoir plus sur l’écrivain, dans l’intimité de sa création et sa bouillonnante cuisine personnelle, mais il faut être honnête et considérer aussi, par exemple, ces moments de littérature pure, quand l’auteur évoque le quatre-vingt-dixième anniversaire de Léopold Sédar Senghor, qu’il célèbre à l’Unesco en 1996, ou ces lignes où, tout en rendant un hommage appuyé à un autre poète admiré, il dit en réalité beaucoup d’une certaine conception de l’écriture :
« … le poème par lequel Birago Diop atteint les sommets de la littérature universelle est sans conteste Souffles. (…) [Ces vers] sont aujourd’hui transcrits et audibles sur la toile.
Un poème en forme de litanie, une complainte animiste, qui dépasse l’animisme et fait la jonction avec toutes les religions. Un poème qui affirme que « les morts ne sont pas morts ».
« Ceux qui sont morts ne sont jamais partis
ils sont dans l’ombre qui s’éclaire
et dans l’ombre qui s’épaissit,
les morts ne sont pas sous la terre :
ils sont dans l’arbre qui frémit,
ils sont dans le bois qui gémit,
ils sont dans l’eau qui coule,
ils sont dans l’eau qui dort,
ils sont dans la cave, ils sont dans la foule :
les morts ne sont pas morts »
L’auteur de cette prière universelle était là, humble, calme, souriant devant moi. Je ne savais que lui dire, je craignais que mes mots, même pour louer le poète, ne fussent dérisoires. J’ai peu parlé. Par la suite, nous nous sommes revus. Quand j’étais à l’Unesco, il ne passait jamais à Paris sans m’annoncer sa présence, nous déjeunions ensemble. La rencontre avec les auteurs ne nous apporte rien, est souvent gênante, ne donne lieu qu’à des propos insignifiants. À moins d’être un journaliste, un professeur, un thésard, qui a étudié les écrits du maître et a préparé l’entretien de manière professionnelle. La véritable rencontre se fait avec l’œuvre. Dans l’intimité d’un échange qui tient à la fois de l’indicible et de l’envoûtement. » (p. 405-406)
Dès lors, et c’est peut-être aussi le propre, ou la fonction implicite, de l’autobiographie d’un homme de lettres, en refermant Il est déjà demain, on n’a qu’une envie : courir déjà relire l’œuvre romanesque d’Henri Lopes.



