(Haïti)
Frankétienne, "La marquise sort à cinq heures", Spirale, 2017.
Cette chronique a été rédigée en 2019 par Julien Delmaire dans le cadre du projet littafcar initié par l’ONG CEC (Coopération Education Culture).
Frankétienne, La marquise sort à cinq heures, Éditions Vents d’Ailleurs, 2017.
Le prophète couronné
« L’écriture en crise dans les profondeurs de mes entrailles. L’écriture en marche. L’écriture en rut. L’écriture en délire. »
Connaissez-vous Frankétienne ? La littérature, en tout cas, le connaît bien, depuis près d’un demi-siècle que le géant des lettres haïtiennes s’ingénie à la renouveler, l’embrasser et l’étreindre au sein d’une œuvre sans équivalent, une œuvre-monde qui l’a déjà consacré comme l’un des plus grands écrivains de notre temps. Frankétienne est né en 1936 à Port-au-Prince. Si mes calculs sont bons, il a tout juste vingt ans : l’âge exalté où le poème est pareil à une aventure, une compagne d’excès et un cheval de bataille. Frankétienne avec Jean-Claude Fignolé et René Philoctète a inventé un mouvement littéraire, le Spiralisme, ouragan créatif amalgamant l’écrit et l’image, en une vaste arborescence, une tribulation à travers les pages et l’imaginaire du lecteur. Le Spiralisme est un projet cosmique, métaphysique, qui ambitionne d’aborder le texte comme un organisme vivant, un écho au grand tourbillon de l’Univers.
La marquise sort à cinq heures, le dernier opus de Frankétienne, vient de paraître aux éditions Vents d’Ailleurs.1 Et c’est un chef-d’œuvre. Réglons tout de suite la question annexe du genre : La marquise sort à cinq heures, n’est ni un roman, ni un poème, ni une nouvelle. C’est un texte mouvant, traversé de flux et de reflux, strié d’ombres et ébloui de lumière. Un texte queer, bizarre, pulsionnel et pulsatif, qui se lit — et c’est la marque de fabrique de Frankétienne — avec la fluidité d’un classique. Une fois de plus, le poète explose les cadres, les carcans, et envisage la littérature comme une apothéose.
« La source vocale inextinguible sous la fragile perpétuité de mes cris, l’atrocité du paradoxe en un vœu de survie. »
Cette citation condense la démarche de l’écrivain depuis ses débuts, fils d’Antonin Artaud et de Gilles Deleuze, Frankétienne est en quête d’un cri, tout à la fois prénatal et post-mortem, une voix jaillit d’un Corps Sans Organe2, qui résonne dans les geôles du Temps et affirme l’urgence d’être pleinement au monde, malgré le Mal qui rampe.
Frankétienne est un démiurge autant qu’un thaumaturge. « Dis seulement une parole et je serai guéri », murmurait l’aveugle au Nazaréen dans l’Évangile. Mot-guérison, voix-cicatrice, parole qui témoigne, nomme et féconde. De tous les poètes qui se sont succédés depuis que Rimbaud s’est évadé dans le désert d’Abyssinie, l’auteur de Galaxie-Chaos-Babel est l’un de ceux qui a entrepris « le long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens » qu’appelait de ses vœux le jeune Arthur dans sa lettre à Izambard. Frankétienne s’est fait voyant, voleur de feu, homme-caverne, dont la parole sert de caisse de résonnance aux voix marginales, aux langues arrachées, aux silences enfouis.
La marquise sort à cinq heures, occupe une place à part dans l’œuvre du maître. Le ton demeure fidèle au lyrisme radical, les néologismes se télescopent et s’interpellent dans un tintamarre iconoclaste et paillard, gigantesque carnaval de mots en bamboche, où il convient de garder le tempo au-delà de l’épuisement.
« Je crois pourtant dans la puissance du SOUFFLE. Je dis. Je dédis. Je me contredis absolument. Je me recontredis diaboliquement (…) ma langue en crise rebelle éjacule des feux sanglants dans le cul du soleil en soûlaison de sperme brûlant. »
La spécificité de ce nouvel ouvrage vient de sa portée politique clairement affirmée. C’est un livre à thèse, presque un essai, à des années-lumière cependant de tout académisme universitaire. La marquise dont Frankétienne retrace le parcours à partir de son escapade loin de son château, est une allégorie de la condition féminine. Ce sont des millénaires d’oppression patriarcale que Frankétienne énumère, dénonce au fil d’un réquisitoire flamboyant. Le femme-objet, la femme assujettie, niée dans son intégrité physique et morale. La femme qui encaisse les coups de boutoir du machisme et de ses alliés objectifs que sont le capitalisme glouton, la folie guerrière et la religion pudibonde.
« Ce sont presque tous des animaux à visage de prédateur affreux qui se déhanchent et vocifèrent à l’apogée du festival des caciques et des tyrans omnipotents dont le phallus est un horrible missile à grosse tête nucléaire. »
Le nouveau livre de Frankétienne est un manifeste pour une émancipation globale, un brûlot féministe écrit par un homme en rupture d’appartenance, refusant toute identité figée. Mais aussi un exhorte visionnaire pour une terre qui « trébuche en panne de sève spirituelle ».
« Moi je suis femme depuis longtemps (…) Femme avec un corps subtil. Femme avec un corps de flamme et de feu (…) Et surtout femme de maturité spirituelle dans l’illumination et la splendeur de la voyance. Je demeure femme de lumière. »
« La marquise sortit à cinq heures » est une citation du Manifeste du Surréalisme de 1924. André Breton prête cette phrase à Paul Valéry, lequel voulait se moquer des poncifs éculés et des vaines afféteries d’un genre romanesque incapable de se renouveler. Frankétienne s’emploie à prolonger l’insurrection surréaliste et à mettre à bas, à sac, les vieux conditionnements mentaux qui entravent notre devenir.
Salutaire épreuve de la foudre, cautérisation des plaies archaïques, messe pour le temps présent et prophétie pour une terre réconciliée, le nouveau texte de Frankétienne atteint au plus haut degré de la littérature. Qu’importe, au fond, si le jury du Prix Nobel continue à l’ignorer, après avoir coupablement négligé Césaire et Glissant. Frankétienne, le bon génie de Port-au-Prince, est depuis longtemps couronné par le Verbe.
« Poursuivie par les prédateurs, ma voix ne se taira jamais. Ma solitude explose à l’enclave des clameurs et à l’envers des rumeurs. Je sens. Je sais. Je suis. »



