(Maroc)
Fouad Laroui, "La vieille dame du riad : l'intrusion", 2012.
Cette chronique a été rédigée en 2012 par Yves Chemla dans le cadre du projet littafcar initié par l’ONG CEC (Coopération Education Culture).
Fouad Laroui, « La vieille dame du riad : l’intrusion », Actes Sud, 2012.
La relation à l’autre avant d’être de connaissance est d’abord celle du surgissement de visage. Levinas ajoute que la relation relève d’abord de l’irréductible inquiétude pour l’autre. On sait que dans les faits, la relation est au mieux contrainte, au pire, objet d’une dénégation que des siècles de considérations humanistes ne parviennent pas à reconnaître. Dès lors que la relation concerne des cultures, la dénégation s’avère la plupart du temps désastreuse.
C’est ce que raconte le roman de Fouad Laroui publié en 2011. Il met en scène François et Cécile, un couple de la bourgeoisie aisée, qui habite le quartier Belleville, à Paris, qui ronge son frein devant l’écran de télévision chaque soir, et dont l’homme rêve sans cesse d’horizons exotiques. Un reportage sur les riad de Marrakech les entraine alors dans cette capitale tant célébrée comme un des lieux européens de villégiature. Mais Marrakech est d’abord depuis des temps anciens, un centre culturel et religieux éminent, et la ville qui donne son nom au pays actuel. Le couple, après quelques jours de recherche sous la conduite de Hmoudane, rebaptisé Benoît par les deux parisiens, un agent immobilier, un loustic, surtout, et dont la langue propre mêle de façon truculente celle qui provient de ses lectures désordonnées, l’arabe et le tamazight, trouve le riad de ses rêves, dont le patio central est orné d’un bigaradier. Cécile voit alors dans ce palais la possibilité de l’écriture, et commence immédiatement un roman. Las ! Lors de leur première soirée chez eux, Cécile et François découvrent dans une des pièces du fond une vieille femme noire, immémoriale et muette. Pris de panique, ils décident de retourner à l’hôtel, et de prendre conseil. Leurs interlocuteurs sont d’abord Hmoudane, qui se défile, un voisin, qui est universitaire, Mansour, qui se tient plusieurs soirs de suite aux côté de cette vielle femme dont il prétend écouter par télépathie les récits, un commissaire de police, le consul de France… Mansour leur remet un manuscrit racontant l’histoire des occupants du palais, au XXème siècle, histoire qu’il prétend dictée par le spectre de Massouda, la servante noire. Le commissaire les interroge plus qu’il n’enquête, cherchant visiblement à les intimider, du moins est-ce ce dont ils ont conscience. Le consul de France les envoie paître.
La Vieille Dame du riad est un roman étrange, à plusieurs titres, et déjà par son atmosphère qui frôle le fantastique. La vieille dame pourrait être effectivement un spectre. C’est du moins ce qu’on voudrait faire accroire au couple, résolument rationaliste. Cependant, Cécile et François préfèrent louer un appartement plutôt que d’habiter leur palais. Cette étrangeté tient également au portrait du couple : très vite, le lecteur se demande si le narrateur ne force pas le trait, tant ils paraissent proches de la caricature. Imbu de cette rationalité qui les freine dans leur lecture des faits, débordant de paroles, d’une culture qui ne dépasse pas semble-t-il les limites de leurs connaissances, ils adoptent une attitude qui confine bien souvent au mépris à l’égard de leurs interlocuteurs marocains. Ainsi, le fait de re-nommer Hmoudane en Benoît est déjà la marque de la suffisance qui caractérise bien souvent le regard touristique, plus tourné vers la couleur locale que vers la rencontre et la relation. Là où les deux évaporés voient une maison, par exemple, il y a une histoire.
Tout l’enjeu du roman est ainsi de faire passer ces deux personnages du statut d’observateurs obscènes à celui d’acteurs d’une histoire qui, elle, est réellement obscène. D’une manière qui se joue de l’esthétique de la futilité, qui va jusqu’à la bouffonnerie souvent, Fouad Laroui joue d’un registre qui met son lecteur bien souvent mal à l’aise : celui de la caricature, qui force le trait pour non pas parvenir à nommer la réalité, mais bien pour laisser à la vérité le temps d’émerger des couches sédimentaires de la mémoire, comme par à coups, par surrections régulières. Par un retournement assez salutaire, le colonisé n’en est pas l’objet. Le ridicule atteint ceux qui ne se rendent même plus compte de leur posture intrusive. La niaiserie – ce sont de grands enfants – est devenue leur apanage, dans une inversion assez roborative, et qui met en évidence non plus la violence des armes, mais bien l’insidieuse violence symbolique de la certitude du droit et de la raison, même étroite. Plusieurs critiques ont reproché ce trait, lors de la sortie du roman, en 2011. Certes, ce roman peut parfois paraître démonstratif, mais il est efficace, et oblige à interroger les paroles prononcées, et surtout le texte.
Car l’étrangeté du roman tient aussi à ce qu’il est traversé par l’écriture d’un autre roman, écrit cette fois à plusieurs mains. Le décalage est alors intense entre le prétexte, et ce que les auteurs tentent de mettre en mots : il y a d’abord le brouillon du texte de Cécile qui décrit le lieu, ce riad pluriséculaire, et qui rappelle que la description est toujours un point de vue, dont l’écriture signale l’invisible. Les ratures montrent ainsi combien l’écriture prend partie, que les lieux ne sauraient être détachés des êtres qui les habitent. Ou bien qui les hantent. Malgré sa focale réduite, Cécile pressent ce qui a eu lieu, mais qu’elle ne peut raconter, tant son regard ne saurait prendre une autre direction que celle de la recherche de la connaissance, une enquête sur les autres qui se réduisent à l’objet d’un discours. Il faut de la patience pour parvenir à les écouter. Il y a ensuite le long texte de Mansour, qui donne le sens, et qui se centre sur les habitants du lieu, et qui ont disparu. Le lecteur voit alors se déplier l’histoire du Maroc conquis à travers la vie et les humiliations ressenties par ceux qui furent conquis. Les êtres ont tous des histoires qui se ramifient en suivant les pentes du hasard et de l’histoire. Lors de la conquête de Marrakech en 1912, le hadj Fatmi, propriétaire du riad, a fait voeu de ne plus sortir de chez lui tant que l’occupation durerait : «Notre génération n’a pas su défendre ce que nos ancêtres ont conquis, bâti ou préservé. Nous n’avons plus rien à dire». Tel est bien le constat des vaincus. Son fils Tayyeb, qu’il a eu d’un mariage à Agadir, vit auprès de lui, et comprend peu à peu qu’il doit satisfaire le voeu de son père. Il rejoint les révoltés du Rif, conduit par Abdelkrim, qui n’a pas endossé le discours défaitiste. Le roman de Mansour raconte alors cette épopée qui eut un retentissement mondial. Il rappelle la volonté de modernisation d’Abdelkrim, et comment la coalition occidentale eut raison de la République du Rif, en usant notamment, d’armes chimiques, au mépris des conventions internationales. Rescapé, Tayyeb revient à Marrakech, où, tout en poursuivant des activités politiques, il se lie à un Français, sans doute à l’origine du voeu de son père. Il prend conscience lui aussi que le monde change à très grande vitesse, et que les sociétés traditionnelles ne bougent pas, ce qui les maintien dans la dépendance. À la déclaration de la guerre, en 1939, il s’engage dans les troupes françaises. En 1943, à Monte Cassino, où les soldats du Maroc mais aussi de l’Afrique du Nord ont payé un très lourd tribut, une grenade le défigure et lui anéantit la mémoire. Porté disparu, il est en fait soigné dans un hôpital puis rejoint le Maroc, où il disparaît, son identité ayant été mal inscrite. C’est à ce moment qu’il est fait demande par l’épouse de hadj Fatmi à la vieille servante noire, de l’attendre. Tayyeb doit revenir à la maison.
En une centaine de pages dont la tonalité est radicalement différente du reste du texte, c’est bien l’arrière plan à la fois cultuel et culturel de la possibilité offerte aux occidentaux de racheter ces riads de Marrakech qui est ainsi évoquée. La sobriété et la sécheresse de la narration dit alors le hors-champ du regard de Cécile et de sa description du palais. Ce dont prennent alors conscience les deux Français est bien le caractère brutal de leur propre présence. Ils admettent le caractère intrusif de leur venue et de leur désir de possession, et, d’une façon sans doute paradoxale, convertissent leur attitude en connaissance., puisqu’ils deviennent en quelque sorte des spécialistes de l’histoire du Maroc colonial. Le lecteur perçoit alors le contre motif du thème longtemps récurrent dans les romans de formation désormais classiques des écrivains des pays colonisés. C’est bien à ces visiteurs de ravauder le tissu déchiré de cette histoire lamentable, longtemps apparue comme l’évidence de la conquête. Or les faits sont récents encore dans les consciences – on s’approche, par exemple, du cinquantenaire de la mort d’Abdelkrim, le 6 février 1963 -, mais ont été en grande partie occultés par les attitudes courantes de domination du monde, qui considèrent toute résistance comme une forme de terrorisme. Ce que raconte ce roman de Fouad Laroui est bien la résistance têtue, qui tente par tous les moyens, d’oblitérer cette violence symbolique et économique, il ne faut pas la laisser de côté, imposée par un tourisme sans grâce, ni souci de la dignité de l’autre. C’est aussi un croisement des langues qui s’opère dans ce texte, et qui dit aussi combien la place du lecteur se doit d’être d’inconfort.



