Arts et mémoire

 (Cameroun)

Ferdinand Oyono, " Le vieux Nègre et la médaille", 1956 ; "Une vie de boy", 1956.

Cette chronique a été rédigée en 2009 par Bernard Magnier dans le cadre du projet littafcar initié par l’ONG CEC (Coopération Education Culture).

Ferdinand Oyono, « Le vieux Nègre et la médaille », Julliard, 1956.
Ferdinand Oyono, « Une vie de boy », Julliard, 1956.

En 1956, le Camerounais Ferdinand Oyono publiait Une vie de boy et Le vieux Nègre et la médaille. Deux titres qui figurent dans la liste des rares romans africains écrits en français avant l’accession à l’indépendance et qui s’inscrivent donc, tout naturellement, dans un large mouvement de revendication politique et littéraire adressé prioritairement au public européens. Deux romans inscrits dans le contexte colonial qui offrait aux lecteurs un point de vue critique africain sur la situation politique et sociale de l’époque. Deux romans très accessibles et d’une lecture agréable, qui sont devenus des classiques, aujourd’hui enseignés dans bon nombre de lycées et collèges du continent.

Meka, le « vieux Nègre » a tout donné à la « mère-patrie ». Ses deux fils, qui sont morts pour la France durant la dernière guerre, et ses terres, qu’il a donné à la mission catholique. En reconnaissance, il doit être décoré et recevoir une médaille, à l’occasion des fêtes du 14 juillet. Très ému, il prépare avec émotion et fébrilité l’événement. La cérémonie a lieu mais au-delà des belles paroles et des discours convenus, lorsque Meka invite le Haut commissaire à venir partager le bouc sacrifié en cette occasion, celui-ci refuse et laisse le vieux nègre humilié. Meka arrose alors sa médaille sans modération et, ivre, s’endort dans le quartier blanc. Il sera malmené puis conduit en prison, perdra sa médaille et sortira fort meurtri de cette aventure…

Constat terrible de l’incompréhension mutuelle et de la domination brutale exercée par les représentants du pouvoir colonial et leurs subordonnés complaisants, ce roman est d’un pessimisme amer. Il dénonce l’hypocrisie et les abus de la colonisation dans ses aspects les plus sordides et les plus quotidiens et décrit, avec la même sagacité, la brutalité de l’oppresseur et la faiblesse coupable des victimes.

Avec une ironie subtile et bienvenue, Ferdinand Oyono saisit le terrible décalage existant entre la fraternité affichée dans les discours et la ségrégation appliquée dans les faits. Tout le roman est articulé autour de la personnalité de Méka, victime naïve qui découvre un monde qui lui est étranger et qu’il apprend à connaître à ses dépens. Adoptant le point de vue de son héros, le romancier montre ainsi l’immense amertume d’un homme floué par ceux-là même auxquels il avait accordé toute sa confiance.

Avec cette aventure, Ferdinand Oyono donne à voir, souvent dans les moindres détails du quotidien, les incompréhensions des communautés, noire et blanche, mais surtout dénonce, avec une veine satirique fort bienvenue, le mépris exercé par les autorités coloniales qui mettent peu en relation les mots et les gestes et qui, sous couvert de quelques discours bien pensants,  agissent avec mépris et violence.

D’une même verve mais avec un point de vue critique beaucoup plus incisif et explicite, le second roman publié la même année, Une vie de boy, raconte l’histoire d’un jeune garçon, employé comme boy à la mission catholique puis par la famille du commandant de cercle. Devenu rapidement un témoin gênant dans la vie privée de la femme du commandant et de son amant, le directeur de la prison, le jeune garçon sera violemment frappé, mis en prison et mourra des suites de ses blessures…

Cette issue fatale est révélée dès les premières pages du livre dans une introduction qui annonce la découverte du journal écrit par le jeune garçon, artifice qui permet au romancier de justifier certains passages emprunts de naïveté ou, souvent, de fausse naïveté. Le héros tragique de ce roman étant un enfant, la critique de la colonisation et de ses méthodes, parfois aussi stupides que brutales, apparaît ici avec une force vive et sans nuance. Les personnages représentant l’ordre colonial -à l’exception peut-être du supérieur de la mission qui meurt très vite au début du roman- ne trouvent guère grâce aux yeux du romancier. Ils sont dans le meilleur des cas maladroits, souvent violents et stupides, totalement injustes mais protégés par une légitimité basée sur le pouvoir colonial.

Dans ces années qui ont précédé ou immédiatement suivi les indépendances, Une vie de boy s’inscrit dans la veine des romans africains qui ont mis au premier plan de jeunes enfants mais il est incontestable que la charge dénonciatrice se veut beaucoup ici plus forte que dans Climbié de l’Ivoirien Bernard Dadié, ou, a fortiori, que dans L’enfant noir du Guinéen Camara Laye. Ferdinand Oyono ajoute aussi à son propos, et malgré le caractère douloureux et dramatique des deux destinées contées, un humour bienvenu toujours présent, qui lui permet de marier le burlesque et le cocasse au tragique, sans pour cela atténuer la charge critique.

Ainsi, Le vieux Nègre et la médaille et Une vie de boy, ces deux romans au destin gémellaire, également liés par quelques personnages présents dans les deux textes, offrent un regard contemporain africain sur cette époque coloniale, si souvent observée alors par le même et unique bout d’une lorgnette postée dans les terres et les esprits européens. Tous deux sont une dénonciation virulente de la colonisation mais il est clair cependant que si le « vieux nègre », floué et humilié, demeure néanmoins soumis et n’envisage pas une quelconque révolte, il n’en est pas de même dans la génération du jeune « boy ». C’est du moins le souhait implicite du romancier qui adressait, pour l’essentiel à l’époque, ce livre à des lecteurs européens dont il comptait recueillir le soutien, mais qui très vite cependant, parvint à conquérir le public africain, tant ces deux romans sont présents, depuis plusieurs décennies, dans les programmes scolaires.

En 1960, Ferdinand Oyono, qui est né en 1929, publia un troisième roman, Chemin d’Europe, mais, dès l’indépendance de son pays, il fut très rapidement occupé par des fonctions diplomatiques et politiques qui l’empêchèrent de poursuivre sa carrière littéraire, et reste donc essentiellement l’auteur de ces deux titres.