(Sénégal)
Fatou Diome, "Inassouvies, nos vies", 2008.
Cette chronique a été rédigée en 2009 par Jean-Claude Kangomba dans le cadre du projet littafcar initié par l’ONG CEC (Coopération Education Culture).
Fatou Diome, « Inassouvies, nos vies », Editions Flammarion, 2008.
Betty, jeune femme jolie et sensible, éprouve une sorte de vide dans sa vie. Elle se décide de remplir celle-ci avec la vie des autres, en commençant par celle de ses voisins d’en face. Ainsi fera-t-elle une intrusion, entre autres, dans l’intimité d’une vieille dame (surnommée Félicité) et d’un couple en panne de tendresse. C’est l’occasion pour l’auteur de dresser le portrait d’une société occidentale individualiste, qui parque ses vieillards dans les homes et n’exalte que la seule réussite matérielle, souvent au détriment des besoins du corps et des désirs du cœur. Après la vie des autres, Betty se verra obligée d’affronter la sienne propre afin de lui trouver un sens.
Betty est une jeune femme jolie, sensible, discrète, mais que le vide de sa vie va conduire à être à l’écoute de ses voisins d’en face, jusqu’à les espionner et à faire des intrusions intempestives dans leur vie privée : « Elle était devenue une loupe, réfléchissant et agrandissant tout ce qui taquinait sa vue, depuis l’autre côté de l’avenue. Scotchée en face, elle humait, butinait, écumait, captait de quoi rassasier son œil avide »[1].
Le premier visage qui retient l’attention de Betty est celui de Félicité (du moins, c’est ainsi qu’elle l’a surnommée), une vieille dame solitaire, qui adorait parler à son chat. Betty apprendra plus tard que son mari, Antoine, avait été tué à la guerre et que, tout jeune qu’elle était, elle n’avait jamais voulu se remarier, préférant vivre dans le souvenir de son Antoine pour le reste de sa vie.
Félicité est une femme courageuse, qui ne demande l’aide de personne et qui vit très discrètement. Jusqu’au jour où elle perd son chat, l’unique compagnon de ses vieux jours et entre dans la dépression. C’est alors que sa famille débarque, la place dans un home des vieillards, geste qui ressemble plus à un bon débarras qu’à une précaution pour son bien-être. Félicité sombre alors dans un mutisme inquiétant, dont seules l’obstination et les nombreuses visites de Betty sauront la tirer.
Ces visites au home vont permettre à Betty d’être à l’écoute de toutes ces personnes du troisième âge, et elle décidera d’écrire leurs souvenirs de guerre, recueillant de cette manière des récits d’une vérité bouleversante.
Félicité finit par s’éteindre pendant que Betty s’est octroyé de brèves vacances. Félicité laisse pour elle un message d’une profonde humanité : « Il faut qu’elle vive, cette petite, pas seulement pour les autres, mais aussi pour elle-même. Il faudra le lui dire »[2].
La deuxième famille victime de la curiosité de Betty est celle du troisième étage. Un mari avocat, très à l’aise financièrement, mais que son métier (et ses maîtresses) absorbent entièrement. Une femme délaissée, qui n’arrive pas à assouvir son besoin d’accomplissement à travers ses charges familiales, ses trois enfants ainsi que sa haute position sociale. A Betty qui s’arrange pour devenir sa confidente, elle déversera toute l’amertume de ses cruelles désillusions. Jusqu’au jour où elle demande le divorce, reprend la garde complète de ses enfants en accusant son mari de pédophilie. La tragédie est complète lorsque ce dernier décide de se suicider…
Bien d’autres personnages traversent ce roman attachant et lui donnent un rythme haletant en en relançant constamment l’intérêt. Betty finit par disparaître, seule, vers un lieu non dévoilé, car cette fois, elle a trouvé sa voie et un nouveau sens à sa vie.
Fatou Diome est née au Sénégal en 1968. Dotée d’une volonté à toute épreuve, elle s’est obstinée à étudier malgré les pesanteurs familiales de toutes sortes, jusqu’à un DEA et une thèse à l’université de Strasbourg, ville où elle réside.
Fatou Diome a été révélée au public par la parution de La Préférence nationale (recueil de nouvelles) et surtout avec Le Ventre de l’Atlantique (roman, très beau succès de librairie), tous deux textes biographiques, qui retracent son itinéraire jusqu’en France, où elle aura à affronter le racisme, l’intolérance et les problèmes d’intégration. Kétala (2006) est un curieux roman, où l’auteur accorde la parole aux meubles d’une femme morte, réalisant ainsi une fable d’une poignante sensibilité.
Dans Inassouvies, nos vies, elle pose la question du bonheur avec, toujours, cette quête vers les êtres et les objets qui nous manquent. Quête souvent inassouvie. La description du home des vieillards donne l’occasion à l’auteur de rendre un hommage appuyé au troisième âge, sans doute en souvenir de sa grand-mère qui, seule, l’a élevée et lui a transmis les valeurs sur lesquelles elle s’appuiera pour affronter les épreuves de sa vie.
Dans un style tour à tour ironique et humoristique, Fatou Diome croque les êtres et les sentiments avec une précision chirurgicale, rendant avec concision les moindres nuances d’une pensée toujours virevoltante, et qui ne s’arrête jamais. Le ton est sans complaisance et ne fait aucune concession sur les convictions de l’auteur à propos des relations entre l’Afrique et l’Occident, le racisme, la tradition, l’asservissement des femmes, l’émigration, etc. C’est cette liberté radicale du ton et du style qui permet à l’auteur de se positionner comme une des voix littéraires les plus prometteuses du continent africain.
[1] Fatou Diome, Inassouvies, nos vies, Paris, Flammarion, 2008, p. 17.
[2] Ibidem, pp. 190-191.



