Arts et mémoire

 (Nigéria)

Chigozie Obioma, "La Prière des oiseaux", Buchet-Chastel, 2020.

Cette chronique a été rédigée en 2020 par Annie Ferret dans le cadre du projet littafcar initié par l’ONG CEC (Coopération Education Culture).

Chigozie Obioma, La Prière des oiseaux (paru en 2019, sous le titre original An Orchestra of minorities), traduction française, Buchet-Chastel, 2020.

La Prière des oiseaux ou la prière d’un homme à terre…

Après un éblouissant premier roman en 2015, Les Pêcheurs, finaliste du prix Booker et lauréat du prix du premier roman du Guardian, La Prière des oiseaux, de nouveau finaliste du Man Booker Prize en 2019, est le deuxième roman du romancier nigérian Chigozie Obioma.

Inscrit dans la double tradition anglo-saxonne et nigériane (on voit en contours les influences des aînés, tels Chinua Achebe et Amos Tutuola), c’est d’abord l’histoire d’un drame évité de justesse : une femme sur un pont menace de se jeter dans le vide. Au-dessous d’elle, une rivière furieuse. C’est la nuit. Un homme arrête sa camionnette, en descend, s’approche d’elle, tente de la raisonner. Ses paroles vont probablement sauver la vie de cette femme, mais ironiquement, c’est aussi à partir de là que tout s’enchaînera jusqu’à un renversement complet de situation : la vie et la raison du sauveur seront menacées à leur tour dans un déchaînement de circonstances implacables.

Même si la jeune femme sauvée de justesse semble disparaître temporairement du récit, qu’on ne s’y trompe pas, c’est pour mieux y revenir par la suite : dès ce premier chapitre, le lecteur est bien en présence des deux personnages principaux, parce que La Prière des oiseaux est avant tout un formidable roman d’amour et parfois aussi un hymne à la femme :

« Ô Obasidinelu, quelle substance une femme apporte dans la vie d’un homme ! Selon la doctrine de la religion nouvelle qu’ont embrassée les enfants des anciens, on dit que la femme et l’homme ne font plus qu’une seule chair. Quelle grande vérité, ô Egbunu ! Mais déjà à l’époque des sages anciens, les mères glorieuses étaient indispensables. Si elles ne créaient pas les lois qui régissaient la société, elles en étaient comme le chi. Elles restauraient l’ordre et l’équilibre lorsqu’ils étaient rompus. » (p.70-71)

Comme on le lit dans cette citation, si l’intrigue essentielle est bien linéaire, du Nigeria à Chypre, puis de Chypre au lieu initial du roman, elle se déploie dans deux mondes parallèles… La grande force et le talent d’Obioma lui permettent en effet de dérouler, d’une part, l’histoire ordinaire d’un homme ordinaire, pris dans un récit à l’hyperréalisme flamboyant, d’autre part, la cosmogonie igbo et sa richesse spirituelle. Comment ? Tout simplement, parce que c’est le chi du personnage principal qui joue le rôle de narrateur. Le chi, là encore la citation l’explique, c’est l’esprit protecteur, chargé d’accompagner son hôte depuis sa naissance jusqu’à sa mort, mais le chi est aussi en partie redevable de ses agissements et c’est pour en répondre qu’il est appelé à plaider sa cause devant la divinité créatrice, surtout si, comme on le comprend d’emblée, son hôte s’est rendu coupable du plus grave des crimes : ôter la vie d’un autre être humain…

Avant d’en arriver à un dénouement aussi tragique – et sans tout déflorer d’une fin qui reste de toute façon ouverte – l’histoire de Chinonso semble cependant extrêmement banale. Endeuillé par la mort de sa mère, puis de son père, le jeune homme, que l’on a découvert sur le pont, éleveur de volailles plutôt solitaire, a croisé la route d’une jeune femme qu’il n’aurait probablement jamais rencontrée, sans ces circonstances exceptionnelles. Le destin veut pourtant qu’ils se revoient et qu’ils tombent amoureux. Ndali est fille de chef et surtout une brillante étudiante, qui se destine à devenir pharmacienne. Chinonso ne possède que sa modeste ferme et il est habité par un attachement presque fou pour ses volatiles, cela depuis qu’il a adopté et élevé dans son enfance un oison orphelin. Littéralement possédé par son amour pour Ndali, Nonso est prêt à tous les sacrifices pour elle, au point d’en arriver à vendre ce qu’il a de plus précieux, son élevage de volailles et la maison léguée par son père, pour reprendre des études et ainsi devenir digne de la famille de celle qu’il considère comme sa fiancée.

Pris dans un road-movie dramatique, Nonso erre au fil du récit en homme de peu d’expérience, malléable et soumis aux paroles des autres, capable aussi bien de s’enflammer d’un désir lubrique et passager pour la première femme qui passe, que de brûler d’un amour passionnel et infrangible pour Ndali, en dépit de tous les obstacles qui continuent de s’amonceler pour les séparer et de toutes les mises en garde. Les événements s’enchaînent dans une tragédie presque trop bien orchestrée. Nonso croit aux mirages et accorde sa confiance au premier arnaqueur venu. Ainsi, appâté par Jamike, lui qui n’a jamais mis les pieds hors du Nigeria, il consent, sans même une hésitation, à lui confier tout le fruit obtenu de la vente de ses biens, croyant ainsi s’acquitter des frais de scolarité de deux semestres universitaires dans une faculté chypriote, ainsi que du logement et d’assez d’argent pour pouvoir vivre une année entière dans ce pays inconnu. Au long d’un parcours qui s’apparente à une descente aux enfers, il multiplie les rencontres, plus ou moins troubles, croisant tout aussi bien des êtres généreux et bons, susceptibles cependant de la même noirceur que les autres, que des êtres sans foi ni scrupule, capables pourtant d’être touchés plus tard par la rédemption et la grâce.

Ces figures, sans jamais être caricaturales ou excessives, appartiennent à la fois à cet hyperréalisme, que j’ai appelé plus haut « flamboyant », dans la mesure où la naïveté de Chinonso lui confère par moments l’allure d’un enfant qui s’émerveille de tout et dont chaque pas est une découverte (à cet égard, on lit des pages remarquables, qui s’attachent à la réalité la plus crue, voire la plus triviale, toujours tenu en haleine par une narration alerte et vive, qui fait qu’à tout moment le lecteur se demande d’où va survenir le rebondissement), mais elles sont emblématiques aussi d’une sorte de plongée à travers l’âme humaine. L’histoire de Nonso est ainsi à comprendre comme une réflexion plus large sur la destinée et sur la liberté.

Quelle part l’homme prend-il vraiment à son destin ? Quel contrôle a-t-il sur sa vie ? Ces questions reviennent sans cesse et de manière lancinante, au gré parfois des allers et retours du chi dans le corps de son hôte. Il est à noter que, si Chinonso est un homme plutôt simple, qui n’a pas eu l’occasion de pousser très loin ni une initiation traditionnelle ni une éducation à l’école des blancs, son chi possède une grande expérience de la vie. Au moins trois cents ans d’existence humaine, est-il précisé à un moment, il a connu de très multiples réincarnations et il n’est pas arrivé vierge pour former un tout avec son hôte, mais, au contraire, fort d’une immense richesse spirituelle. En témoigne, parmi une foule d’autres, cette nuit où le chi n’hésite pas à gagner son monde à la recherche d’une réponse pour Nonso :

« Ô Akataka, j’étais si bouleversé par son état, si inquiet pour son avenir, que durant une brève phase de sommeil, vers minuit, je me ruai hors de son corps. Ne voyant aucun esprit dans la pièce, je gagnai l’éther et m’envolai dans les plaines de l’Ezinmuo en empruntant la voie des esprits. Je parvins à la caverne de Ngodo, demeure de milliers d’esprits protecteurs. (…) En vain. (…) Et de fait, en regardant cette foule d’esprits protecteurs, qui ne constituait qu’une infime fraction de leur multitude innombrable disséminée sur la terre, je compris la futilité de ma quête. Jamais je ne pourrais intercéder auprès de Jamike ou de son chi, faute de savoir où ils étaient. Défait et accablé, je m’élevai avec une vigueur surnaturelle vers les cieux et atteignis bientôt le chemin secret, connu de moi seul et de toi, ô Chukwu, qui seul pouvait me permettre, à partir de n’importe quel point de l’univers, comme attiré par une force magnétique, de regagner le corps de mon hôte. » (p. 267)

Le destin de Nonso est alors embrayé et, malheureusement, comme chroniqué à l’avance… inéluctable et de plus en plus sombre… et pourtant, rien ne semble absolument joué une fois pour toutes. Jamais l’espoir n’abandonne complètement le personnage ni son chi, déterminé à jouer son rôle de protecteur autant qu’il en a la capacité. Pendant la plus grande partie du roman, Chinonso fait preuve de volonté et d’un acharnement à vivre hors du commun. Pourquoi alors ne parvient-il pas à infléchir la courbe de ses malheurs, si rien n’est prédestiné à l’avance ? Peut-être parce que sa blessure intime est si forte qu’elle devient à un moment insurmontable et, pour reprendre le mot de Césaire, « sacrée ». Chinonso est alors un homme réduit à se débattre dans les intermittences de la raison entre des phases de lucidité éveillée et des phases où il sombre, au bord de la folie, emporté par une rage aveugle et meurtrière.

Cette peinture de l’âme et de ses intermittences est un des points forts du roman. Il n’est pas aisé de montrer ce qui se joue alors à l’intérieur de Chinonso. Son chi lui-même n’y parvient plus vraiment. C’est d’ailleurs à partir du moment où la folie s’empare peu à peu du personnage que le chi devient impuissant à parler et à raconter, presque mutique : « Ô Ebubedike, je ne dois pas m’appesantir sur ce qu’il fit ensuite, car c’était trop pénible à regarder. Mon hôte était anéanti par cette confrontation. Les quelques mots que lui avait dits Ndali, il les absorba dans son estomac affaibli et les digéra sur place, en pesant chaque parole. Mais, telle une chèvre, il en fit une véritable pelote. Et chaque nuit, quand sa vie, constamment agitée comme un pendule, s’immobilisait un moment, il régurgitait la pelote et la remâchait de plus belle. Mais il y avait une chose qu’il ne pouvait ni assimiler, ni déchiqueter, ni recracher, une chose ferme et compacte. Une chose qu’il avait lue dans ses yeux : même s’il savait son esprit prompt à surréagir en pareille situation, il était convaincu que ce qu’il y avait lu, c’était du mépris.

Je ne saurais décrire l’effet de ce sentiment. Il resta couché des jours entiers, hanté par les voix spectrales et désincarnées de leur dispute. Il mangeait peu ; il parlait tout seul. Il riait ; il pleurait. Il sortait la nuit d’un pas lourd et rentrait aussitôt, en buvant l’eau de pluie qui ruisselait sur son visage.

Je redoutais, ô Egbunu, qu’il ne bascule dans la folie. » (p. 498)

L’adéquation parfaite entre le chi et son hôte semble pour un moment disparue, c’est-à-dire qu’un trou noir, matérialisé par une lacune chronologique, vient lacérer la narration. Avec la perte de la raison, c’est le fil de l’histoire qui se perd, le narrateur qui s’égare. La folie et ce qu’elle implique dans la vie humaine deviennent le point nodal du roman, rappelant au lecteur cet homme noir croisé par le narrateur, avant que lui-même ne bascule, sur l’île de Chypre, où il était arrivé depuis peu, désespéré et ayant déjà compris qu’il s’était fait berner :

« Tobe lui tapa sur l’épaule en disant : « Regarde, Solomon, regarde ! » Et par la vitre du bus il vit un homme noir, d’une noirceur anormale, une statue vivante couverte de goudron. Un passager, lui aussi étudiant, avec qui Tobe avait engagé la conversation expliqua que cet homme étrange était sur l’île depuis longtemps et était devenu une célébrité au point de faire l’objet d’un portrait dans un journal local, Afrika, dont le logo, souligna-t-il, était une tête de singe. Personne ne connaissait son vrai nom. Mais on supposait qu’il venait du Nigeria. C’était un grand voyageur qui arpentait la ville en tenant le cartable qui semblait être son unique bien, usé par le temps. Il ne parlait à personne. Nul ne savait comment il faisait pour manger, pour survivre au jour le jour. Mon hôte songea que c’était peut-être l’homme dont lui avait parlé T.T. à l’aéroport. Ô Egbunu, il l’observa jusqu’à ce qu’il s’évanouisse à l’horizon, ébranlé par cette vision. Car il craignait que cet homme n’ait été victime du même sort que lui jusqu’à en perdre la raison. Et il craignait de finir comme lui. » (p. 262)

L’engrenage qui fait descendre le personnage au long d’un escalier infernal (faisant le récit de son passage à Chypre, il biffera lui-même le titre : « Mon histoire : Comment j’ai souffert à Chipre », pour le remplacer par « Mon histoire : Comment j’ai connu l’enfer à Chipre » (p. 411)) se heurte finalement à une impossibilité de retour.

« Que peut-il faire alors, le vaincu ? Que peut-il dire quand l’homme qu’il allait tuer ne lui parle que d’amour ? Que peut-il dire quand son cœur est de nouveau brisé par tous les imprévus de la vie, les mauvais calculs du temps et les douteuses permutations du destin ? Que pouvait-il faire, lui qui n’avait rien fait de mal pour mériter tant de malheurs ? Il était tombé amoureux d’une femme, comme n’importe quel homme. Il voulait l’épouser, comme tout homme qui se respecte. Certes, ses parents s’y opposaient, mais il tentait de surmonter cet obstacle, en homme déterminé à atteindre son but. Assurément, cela lui avait causé d’autres malheurs, alors qu’avait-il fait ? Il avait ourdi sa vengeance et voulait l’accomplir comme si sa vie en dépendait. » (p. 417)

Est-ce à dire que, dans sa violence, ou dans sa folie furieuse (c’est-à-dire redondante, étymologiquement parlant, la folie furieuse étant la « folie folle »), l’homme est innocent jusqu’au bout ?

Peut-être, mais, en tout cas, dans le roman d’Obioma, on ne saurait dire qu’il est irresponsable. Après tout, Nonso sait très bien ce qu’il fait, à chaque instant où ses mains saisissent une arme blanche, il constate avec lucidité ce qu’il lui arrive, il ne tourne jamais sa colère au hasard, il l’adresse, et, à cet égard, on peut dire qu’il est parfaitement conscient de ses actes, mais, au moment où il les accomplit, il ne les maîtrise plus, une force s’empare de lui et le dépasse, il devient entièrement sa douleur et sa blessure. C’est peut-être ça, la folie, le point de non retour, quand on est sorti tellement loin du monde des humains que même le monde des esprits protecteurs est réduit à l’impuissance. Le chi ne peut plus qu’observer, sans pouvoir interférer, un homme qui est déjà tombé…