(Congo (RDC))
Charles Djungu-Simba, "Nuages sur Bukavu, Carnet d’un détour au pays natal", 2007.
Cette chronique a été rédigée en 2007 par Manuel Bengoéchéa dans le cadre du projet littafcar de l’ONG CEC (Coopération Education Culture).
Charles Djungu-Simba, « Nuages sur Bukavu, Carnet d’un détour au pays natal », Les Editions du Pangolin, 2007.
Avec Nuages sur Bukavu, Djungu-Simba K. nous livre un ouvrage sur le Congo d’aujourd’hui alors qu’il revint après dix ans d’exil au Congo pour une année de travail dans sa région d’origine, le Kivu. Poèmes, billets d’humeur, esquisses, chroniques, ce livre est l’ouvrage d’un homme, qui, exilé en Belgique, tente malgré tout d’apporter sa contribution à son pays natal.
Charles Djungu-Simba K. est aujourd’hui bien connu pour son œuvre abondante : récits, romans, recueils de poèmes, de contes et de nouvelles, et essais publiés tant en Europe (Belgique et France) qu’au Congo. Journaliste audiovisuel au Congo, il s’est exilé depuis 1998 et vit désormais entre la France et la Belgique. Polyvalent, Djungu Simba est aussi critique littéraire et professeur d’université, docteur en littérature. C’est sous cette double casquette de journaliste et de professeur qu’il est rentré entre 2006 et 2007 pour une mission de travail au Congo : enseignement à l’université pédagogique nationale ainsi qu’une coopération au projet d’une chaîne de télévision à Kivu, dans sa région d’origine. Le livre qui en résulte se présente comme un recueil de chroniques qui explorent les facettes de la réalité congolaise contemporaine mais tout aussi bien les humeurs d’un intellectuel congolais exilé en Europe de retour (temporairement) chez lui.
Les dates de la mission de Djungu-Simba ont coïncidé avec les premières élections présidentielles libres du Congo. Aussi, bien des chroniques nous présentent le climat de tension qui pesait alors tant à « Kin » qu’au Kivu, région toute entière voué au candidat Kabila. En effet, les partisans des uns et des autres se livrèrent une véritable guerre, qui n’hésita pas parfois à éclater dans les rues, les vidant pour quelques heures. Les soldats de la MONUC, quant à eux, étaient partagés entre peur de représailles et devoir d’ingérence. L’auteur, débarqué en plein moment historique aura bien du mal à se situer, à se placer, à prendre parti. Car son combat se situe au-delà des chapelles qui se disputent pour un mandat : ses interrogations et sa réflexion le portent bien plus sur la question du développement du Congo, son quand et son comment. Amer de n’être pas reconnu dans l’ancienne métropole, amer de se sentir impuissant loin de chez lui, cette mission constitue enfin pour lui une opportunité de s’engager concrètement pour un pays qui en a tant besoin. Les descriptions des infrastructures non entretenues, des régions non encore électrifiées, de la corruption et usages personnels des biens publics alternent avec des poèmes dans lesquels l’auteur chantent l’amour pour son pays et son impuissance et sa frustration face à tant de chantiers à mener.
Car Djungu-Simba K. engage aussi une réflexion qui exhorte les intellectuels exilés à s’impliquer pour leur pays. Toute l’ambiguïté de cet appel réside dans la position de l’auteur lui-même qui repartira, comme il le dit, une fois sa mission terminée dans la partie du monde privilégiée matériellement, et à l’abri du besoin. Cette position, inconfortable s’il en est, le fait « visiter » la nuit par des inconnus qui semblent avoir été surpris et qui ont fui avant de commettre le forfait pour lequel ils s’étaient apparemment introduits dans sa résidence à Kivu. Cette position le fait se questionner sur les tensions inhérentes à cette région frontalière du Rwanda qui connaît les contrecoups des affrontements entres Hutus et Tutsis. Cette position le fait écrire, nous semble-t-il, des impressions bien souvent, plus que des réflexions. Car ce sont des notes de voyage que l’on tient ici, un journal de bord, un « carnet d’un détour au pays natal » comme il sous-titre l’ouvrage. Plaçant son ouvrage sous la référence poétique d’Aimé Césaire, et intercalant les différents chapitres de quelques poèmes Djungu-Simba K. nous promène d’une idée vers une sensation, d’un croquis vers une observation. L’ouvrage se clôt fort à propos sur un étude d’une soixantaine de pages de Stanislas Bucyalimwe Mararo intitulé « Le bourbier du Kivu et la question de la reconstruction de l’État en RDC » qui donne un aperçu historique de l’après élection de 2007 dans la région même où Djungu-Simba vient de nous emmener. De la chronique à l’étude historique, Nuages sur Bukavu a le mérite de nous faire approcher la réalité d’une région du Congo tant sur le mode poétique que narratif ou critique.



