Arts et mémoire

 (Nigéria)

Buchi Emecheta, "Citoyen de seconde zone", 1994.

Cette chronique a été rédigée en 2005 par Bernard Magnier dans le cadre du projet littafcar initié par l’ONG CEC (Coopération Education Culture).

Buchi Emecheta, « Citoyen de seconde zone », Editions Gaïa, 1994.

Si, à la suite de leurs aînés (Wole Soyinka, prix Nobel en 1986), Chinua Achebe et Amos Tutuola), plusieurs romanciers nigérians (Ken Saro-Wiwa, Ben Okri, ou bien encore Helon Habila et Ike Oguine) ont, depuis quelques années, eu les faveurs des traductions, leurs compatriotes romancières demeurent encore peu nombreuses à voir leurs oeuvres accessibles en français. Flora Nwapa fait figure de pionnière et sa consœur, Buchi Emecheta, avec six titres traduits en français est pourtant sans doute la romancière africaine la plus traduite en français, si l’on veut bien placer “hors concours” la prix Nobel sud-africaine Nadine Gordimer.

Née à Lagos en 1944, Buchi Emecheta vit en Grande-Bretagne depuis l’âge de 22 ans où elle a, peu à peu, par ses oeuvres, conquis une partie du public anglo-saxon. Adah, l’héroïne de Citoyen de second zone, le premier de ses romans, emprunte en partie les traces de sa créatrice et offre une intéressante observation sur l’exil nigérian en Grande Bretagne. Ayant épousé Francis, Adah décide de rejoindre son mari lorsque celui-ci vient en Angleterre afin d’y poursuivre ses études. Mais le “pays rêvé” n’est pas à la dimension de ses espoirs et, très vite, les désillusions, tant sur le plan de sa vie familiale que dans sa vie sociale, prendront le pas sur ses attentes. Buchi Emecheta met ainsi à nu les difficultés de vie quotidienne des émigrés africains et les multiples exclusions dont ils sont victimes, mais sa critique ne s’arrête pas à cet aspect, car la romancière se montre plus dure encore dans sa dénonciation du comportement de ses compatriotes, et tout particulièrement de celui des hommes. Le mari d’Adah est présenté comme un être, paresseux, violent, égoïste et lâche qui exploite et tyrannise volontiers sa femme qu’il considère comme “un bien meuble”. En effet, Adah, outre son rôle de mère, doit également, grâce à son emploi de bibliothécaire, subvenir aux besoins de la famille, assurer le quotidien et subir les outrances et les outrages de son mari. De guerre lasse, Adah choisira de vivre seule et hormis quelques élans de solidarité et d’amitié, ne semble devoir trouver de réel réconfort que dans l’écriture.

Citoyen de second zone est un roman qui se veut exemplaire -par son double engagement, féministe et africain- et pêche parfois par excès de didactisme. Un roman qui a été publié, sous le même titre, en 1974 en langue anglaise et qui s’inscrit dans la lignée des romans militants de cette époque qui tiennent tout à la fois de l’œuvre littéraire mais aussi du témoignage (en partie) autobiographique et de la thérapie personnelle. Simultanément à la parution de ce roman, et avec le même traducteur, Maurice Pagnoux, un second roman de Buchi Emecheta, Les enfants sont une bénédiction, a été publié en français en 1994. Depuis Buchi Emecheta a poursuivi, dans La Cité de la dèche, le récit de la vie de son héroïne et construit une œuvre dominée par de douloureuses figures de femmes. Ainsi La Dot (titre que rédige la narratrice de Citoyen de second zone) conte les mésaventures d’une jeune fille contrainte d’abandonner ses études, de rejoindre le village et d’affronter les pesanteurs de la tradition. Gwendolen rapporte la tragique destinée d’une petite fille violée par son oncle qui découvrira les rigueurs de l’exil londonien. Le double joug (*) évoque les doutes d’un jeune couple face aux évolutions du continent.

Inscrits dans une démarche explicitement militante, les romans de Buchi Emecheta posent un regard féminin sur l’émigration africaine -nigériane en particulier- en Angleterre. Quelque trente après la parution du premier d’entre eux, ils ont acquis une dimension historique intéressante, même s’ils demeurent, pour l’essentiel, d’une immédiate actualité.

(*) tous aux Editions Gaïa, Chiroulet, 40250 Larbey