Arts et mémoire

 (Congo (RDC))

Blaise Ndala, "J’irai danser sur la tombe de Senghor", 2014.

Cette chronique a été rédigée en 2019 par Sami Tchak dans le cadre du projet littafcar initié par l’ONG CEC (Coopération Education Culture).

Blaise Ndala, « J’irai danser sur la tombe de Senghor », L’Interligne, 2014.

 

Le monde merveilleux de Modéro
ou la beauté inattendu d’un rêve non exaucé

J’irai danser sur la tombe de Senghor de Blaise Ndala a paru en 2014 aux Éditions L’Interligne d’Ottawa. Il est réédité cette année, 2019, en France, par les Éditions Vents d’ailleurs, dans la collection « Pulsations ». Le livre a donc déjà fait l’objet de maints commentaires disponibles en ligne et sur d’autres supports. Nous savons aussi que le cinéaste Rachid Bouchared, dont on se souvient au moins du film Indigènes, en a acheté les droits d’adaptation au cinéma. Mais, au sujet des grands livres, car je considère le roman du Rd-Congolais Canadien Ndala comme un très grand livre, il y a toujours quelque chose à dire. Il est rappelé assez rapidement, avec raison peut-être, que le combat de boxe entre deux légendes étasuniennes de ce sport, Mohamed Ali et George Foreman, en 1974, à Kinshasa, combat couronné par la victoire d’Ali, en est le sujet. À la lecture de J’irai danser sur la tombe de Senghor, on pourrait aussi considérer ce grand événement comme un prétexte qui a permis à l’auteur de mettre son énorme talent au service de quelque chose de beaucoup plus complexe, à partir de son héros Modéro, célébrité musicale dans son village, mais qui, porté par un rêve plus grand que son horizon rural, migrera dans la capitale, Kinshasa, chose qui aurait pu n’être qu’anecdotique, ordinaire, mais c’est à partir de cette migration que Blaise Ndala parvient à nous introduire dans l’âme d’une ville, d’une grande ville : KInshasa.

La musique, oui, la musique, dans laquelle Modéro rêvait d’inscrire en grand son nom, surtout si le groupe Zaïko Langa-Langa le recrutait, sera le premier prétexte pour l’auteur de nous offrir un tableau savoureux des mœurs de la capitale zaïroise, à partir du parcours initiatique que son héros à l’accent villageois avait entamé grâce à celui qui demeurera tout au long des pages son ami, son meilleur ami, Batekol. Il n’est pas question ici de déflorer ce roman si riche, même si, ayant déjà une certaine vie il n’est plus entièrement couvert par le secret, il n’est pas

question ici de déflorer ce roman d’une grande complexité, d’une beauté séduisante, mais d’en donner quelques pistes.

Modéro, le rêve de Modéro !

Le lecteur que je suis s’est dit : « Heureusement que ton rêve ne s’est pas réalisé, Modéro, ô Modéro ! » Car, c’est l’avortement de ce rêve, celui de devenir un des musiciens du groupe Zaïko Langa-Langa, qui a permis à l’auteur de confronter son héros à des situations, assez nombreuses, qui constituent une sorte d’enchaînements dont le destin tiendrait et tirerait les fils, mais dont, au loin, défiant le rationalisme de Descartes, la philosophie de Pascal…, le véritable maître était le vieux Zangamoyo Batulampaka, le grand-père de Modéro, sorcier à la hauteur de sa grande réputation, Zangamoyo, le grand Zangamoyo…

Oui, à partir du moment où Modéro, au lieu de devenir le musicien qu’il rêvait de devenir à Kinshasa, s’était plutôt retrouvé au service de la belle Zeta, maîtresse attitrée de Yankina, conseiller du Guide du pays, l’issue de ce que l’on avait appelé Le combat du siècle (ce qui sera aussi le titre du livre consacré à cet événement par le grand écrivain étasunien Norman Mailer) se trouva, dans un village lointain, entre les mains du vieux Zangamoyo, qui, par sa science occulte, déjouera bien des pronostics, pour favoriser certains paris aux visées humaines assez touchantes, tout en refusant de tirer, lui-même quelque profit pécuniaire que ce fût de son pouvoir.

Le titre du livre cache en vérité un aspect politique, l’un des sujets traités dans J’irai danser sur la tombe de Senghor, traité avec finesse, grâce au regard de notre Modéro, faux naïf, mais surtout homme lucide et à l’esprit critique affûté, qui déconstruit sans détester, montre la beauté du doute là où on chante l’évidence. Mais, n’en disons pas trop à ce sujet, laissons au lecteur (ou au re-lecteur) le privilège de la (re)découverte. Contentons-nous de dire que de son village à sa vie aux États-unis, Modéro nous aura fait voir, sentir, beaucoup de choses, il nous aura fait vibrer, appris tant de choses, dans un univers très incarné où les personnages s’inscrivent dans le réel palpable sans jamais devenir ordinaires. Modéro, je veux dire l’auteur, nous aura entraînés dans la complexité des existences humaines, dans la complexité de l’âme

humaine, dans la complexité des combats qu’implique la vie, dont celui entre Ali et Foreman serait comme une allégorie.

Bref, Blaise Ndala a écrit un grand roman, un de ces livres qui nous hantent après que nous les avons refermés. Le souhait, mon souhait le plus profond : que de nombreux lecteurs s’offrent un réel bonheur au fil de ces 314 pages dont j’ai tenté de laisser intacts, ou presque, le mystère, la richesse. Ce livre, ce livre-là, est un enchantement.

Je me suis abstenu d’illustrer mes commentaires par des citations, mais, j’en offre une ici, en guise de conclusion, que je prends à la page 61 : « Il fallait bien commencer quelque part et Dieu sait s’il y a beaucoup d’hommes capables d’enchaîner des fins de non-recevoir aux doléances et suppliques de leur maîtresse. Chez moi, les anciens disent : Prétendre que la nuit porte conseil, c’est reconnaître que le soir venu, chaque femme qui tient dans ses filets un homme en proie aux désirs de la chair dispose de la capacité de changer la face du monde. Dans mon cas (à moi Modéro), plutôt que de demander à une inconnu d’user de ses pouvoirs nocturnes pour changer en immense champ de bonheur la misère de la terre des hommes, je pourrais me contenter de négocier un tête-à-tête avec le cofondateur de Zaïko Langa-Langa. Et, si à l’instar des gens de mon village, celui-ci devait me trouver quelque talent, il n’y aurait pas besoin de prier pour qu’il reste l’otage des nuits torrides de sa belle au feu ardent. Avec un pied dans l’embrasure de la porte, je devrais être capable de parcourir le restant du chemin. J’ai toujours pensé qu’il en allait du talent comme de la beauté : l’un et l’autre s’expriment dans un langage que même les sots comprennent et rares sont les verrous qui leur résistent en ce bas monde. »

Lisez J’irai danser sur la tombe de Senghor de Blaise Ndala !