(Nigéria)
Ben Okri, La Route de la faim, 1991.
Cette chronique a été rédigée dans le cadre du projet littafcar initié par l’ONG CEC (Coopération Education Culture).
Ben Okri, La Route de la faim, 1991, traduction française, Robert Laffont 2004.
Il est des textes fous, inclassables et presque impossibles à résumer, des textes que l’on peut ouvrir à n’importe quelle page et se trouver aspiré toujours dans leur délire. La Route de la faim est l’un d’eux. Texte intimidant par ses 640 pages écrites serrées et aussi parce que c’est ce roman qui consacre l’auteur en 1991 avec l’attribution du Booker Prize. Né au Nigéria, grandi essentiellement en Grande-Bretagne, Ben Okri est déjà reconnu bien avant cette date. Il a publié des nouvelles, des articles, des romans, mais, à coup sûr, sa notoriété devient à cet instant internationale.
Au commencement de La Route de la faim, il y a deux mondes, celui des esprits et le monde humain. Le premier est enfantin, joueur, espiègle, le second est dur, aride et plein d’adversités. Entre les deux, il y a les enfants-esprits, tel Azaro, le héros et narrateur du roman, qui font des va-et-vient, naissent et renaissent sans cesse. À vrai dire, ils se contentent de voyages plutôt brefs et sans beaucoup de risque dans le monde des humains, parce que très vite, disons dès qu’ils le peuvent, ils le quittent et ils s’empressent de rejoindre l’autre… jusqu’au jour où Azaro décide de rester chez les humains et d’y faire l’épreuve de toutes les difficultés de la vie, jusqu’au bout et sans jamais accepter de trouver refuge dans une mort qui serait pour lui si simple…
« Peut-être simplement commençais-je à en avoir assez d’aller et de venir. Il est terrible de demeurer à jamais dans un entre-deux. Il se peut aussi que j’aie voulu goûter ce monde, le ressentir, le souffrir, le connaître, l’aimer et y participer en y apportant une contribution précieuse, et que j’aie souhaité éprouver un sublime sentiment d’éternité en quittant la vie à venir. Mais je pense parfois que c’est un visage qui m’a incité à rester. Je voulais rendre heureux le visage meurtri de la femme qui allait devenir ma mère. » (p. 16)
Azaro fait donc choix de sa famille, du moins de sa mère, et de la pauvreté, et s’ouvrent alors à la fois un voyage initiatique et une fable philosophique dans lesquels la « route », métaphore permanente, n’est pas seulement celle où les gens ont faim, mais aussi celle qui dévore, c’est elle qui a faim et qui avale telle une ogresse ceux qui la parcourent ou qui s’y égarent. Elle est là, comme si elle occupait de plus en plus d’espace, mais sans permettre jamais d’avancer, c’est une route qui ne mène nulle part.
« J’étais encore très jeune, lorsque, stupéfait, je vis mon père avalé par un trou qui s’ouvrait dans la route. » (p.18)
En dépit de leur pauvreté, le père et la mère d’Azaro aiment profondément leur fils. Il est leur seul enfant et ils font ce qu’ils peuvent pour l’élever du mieux possible. Au reste, les personnages vivent englués dans les rets d’une société où chacun se connaît et qui dicte les comportements. Ainsi, quand Azaro se trouve enlevé et menacé de mort et que sa mère parvient finalement à l’arracher à ses ravisseurs par la magie, il faut faire une fête. Peu importe que la faim soit endémique, permanente, que l’argent manque, que la mère survive à peine en allant vendre au marché ou sur les chemins des babioles, qu’elle parvient de moins en moins à écouler au fil du roman, que le père gagne trois fois rien en s’usant à soulever des sacs de ciment, il faut dépenser, s’endetter, inviter les voisins, les locataires de la maison, la parentèle et même les gens de passage, parce qu’on ne peut refuser le boire et le manger à un hôte. Et la faim, bien sûr, n’en est que plus présente. À chaque page, plus présente, à chaque page, plus lourde et plus accablante. Avec elle, la séquelle de ses sbires. Partout où elle est, par exemple, la maladie menace. Le travail est si dur qu’il tue à petit feu les parents d’Azaro et éloigne, physiquement et symboliquement, les personnages les uns des autres, parce qu’ils sont absents, parce qu’ils sont trop loin en eux-mêmes pour se comprendre encore :
« Pendant toute une période, Papa disparut de ma vie. Il était déjà parti quand je me réveillais et pas encore rentré quand j’allais me coucher. Il travaillait très durement et quand je le voyais le dimanche, il semblait souffrir le martyre. Il avait toujours mal au dos. Le soir venu, Maman et moi devions marcher sur sa colonne vertébrale pour apaiser sa douleur. » (p. 107)
Dans le voisinage de la famille d’Azaro, il y a un autre personnage important, une femme, dont on n’a pas encore parlé et qui pourtant parcourt elle aussi le texte à peu près du début à la fin : Madame Koto.
Madame Koto est la propriétaire du bar où déguster du vin de palme et surtout la fameuse soupe au poivre. Elle représente en somme une sorte d’ouverture ou de parenthèse dans la tragédie de l’existence et aussi un refuge pour le narrateur. On ne sait pas au juste que penser d’elle : elle est d’abord une sorte d’éducatrice pour le petit Azaro, qu’elle accueille et garde en l’absence de ses parents, puis, à sa manière, elle est une séductrice et une initiatrice pour le petit garçon, fasciné par sa carrure imposante, ses colliers, sa nudité entraperçue, ses « secrets », mais il lui arrive aussi d’être mauvaise et de réclamer férocement aux parents d’Azaro l’argent qu’ils lui doivent. Elle est tantôt complice, tantôt elle se fait odieuse et participe à leur malheur. Madame Koto, c’est celle qui tire son épingle du jeu la première, l’opportuniste qui sait choisir le bon parti politique, louer les forts, transformer son bar en bordel pour séduire les puissants. Elle incarne la réussite, qui passe nécessairement par la corruption et la violence. Rien n’est réel, chez Okri, tout est marqué au sceau de la fantasmagorie et tamisé par le regard enfantin de la magie, et pourtant tout est si concret et si transparent ! À travers des personnages, des situations, une avancée qui n’en est pas une sur cette route singulièrement immobile, et sans avoir l’ambition de résumer un texte aux ramifications proprement incroyables, on lit dans La Route de la faim toute la critique sociale et politique, présente aussi dans tous les textes de l’auteur, la dénonciation radicale des mœurs corrompues et de l’hypocrisie. L’imaginaire de Ben Okri est baigné des traditions et des croyances populaires, la magie est partout et jette son reflet original, offrant ainsi une double lecture, dans la dimension du réel et celle du surnaturel :
« Le bar m’apparut alors sous un jour menaçant. Je discernai ses aspects cachés, ses vibrations secrètes. J’eus le sentiment que les hommes et les femmes qui se trouvaient là n’étaient autres que les esprits qui étaient venus dans le bar quelque temps auparavant et avaient tenté de m’enlever. (…) Lorsque je parvins à échapper au trouble de leurs parfums, je perçus les intonations métalliques de leurs voix et les rires surnaturels qui fusaient de leurs gorges. (…) Le vent pénétra dans le bar et l’odeur devint de plus en plus infecte comme si elle émanait d’un marais dans lequel des animaux avaient péri. » (p. 349)
Tandis que tout rappelle sans cesse le petit Azaro (lui à qui il arrive souvent de voir des êtres que les autres ne voient pas) vers le monde surnaturel des esprits, pour les humains, les épreuves sont aussi le lieu de la transformation des personnages et, dans la noirceur de leur dessein, elles ouvrent des horizons. Pas forcément des voies de grande liberté, il faut bien le dire, puisque le choix qui se présente est essentiellement le suivant : accepter de rentrer dans le rang (comme le feront, par exemple, le propriétaire ou Madame Koto) ou s’y refuser, mais à ses risques et périls.
Là encore, il s’agit de métaphore et il faut lire au-delà des images. On pourrait avoir le sentiment qu’à travers une action déchaînée, il se passe en réalité peu de choses, parce que le monde est d’abord le lieu d’un éternel recommencement. C’est peut-être cette impression étrange qui habite le lecteur quand il referme le livre : celle d’avoir été balloté sans jamais avoir bougé, sensation d’une marche qui ne progresse pas. Dans le pays, la politique gronde et fait danser le monde, mais elle laisse surtout ses marques dans les âmes et dans les corps des hommes et des femmes. Ainsi Madame Koto et son bar jouent toujours un jeu double, dans lequel peu à peu le vrai visage du pouvoir se fait jour et à mesure qu’elle a fait choix du parti des riches, elle gagne encore plus d’argent (ce qui la conduira, merveille des merveilles et une première dans le quartier, à posséder une voiture !), tandis que le père d’Azaro, homme souvent arrogant et fanfaron, incarne pourtant celui qui a décidé de résister et, comme il est le seul, il doit affronter une situation qui lui est de moins en moins favorable. Manière transparente de dire que les vainqueurs en apparence sont ceux qui se soumettent. Pourtant, en dépit de l’échec, toujours matérialisé par la famine, le père persiste dans cette résistance et se proclame un beau jour champion de boxe. Il commence à s’entraîner matin et soir, contre des ennemis imaginaires, délaissant peu à peu ses obligations, son travail, donc rapportant encore moins d’argent à la maison et contribuant à rendre la famille de plus en plus pauvre. Nouveau cercle sans fin. Sous la métaphore politique, la route déroule un univers décidément inéluctable et marqué de fatalisme… Le père se met à manger de plus en plus, la mère à maigrir, le combat se prépare, notamment celui qui fait rage dans les dernières pages, à la manière de deux mondes qui s’affrontent :
« Papa ne cessait de frapper son adversaire, mais celui-ci ne tombait pas. Finalement, ce dernier atteignit Papa à la tête avec un uppercut, et Papa chancela.
« Tigre noir, frappe-le à la poitrine ! » hurla Ade.
Papa ne fit pas attention à lui. Il était à nouveau terrassé par l’épuisement. À bout de souffle, il titubait sur ses jambes et ses coups n’avaient plus de force. Le poing de l’homme commença à décrire un arc qui devait s’achever par un swing épouvantable lorsque le vent se leva, ébranla violemment la tente, et les lumières s’éteignirent brusquement. Elles se rallumèrent au bout de quelques secondes. L’homme, demeurait là, désorienté, la main en l’air. Alors, Papa hurla son propre nom en s’encourageant lui-même de la voix, allongea le coup de poing le plus destructeur que j’aie jamais vu et envoya l’homme voler à travers la toile de la tente. » (p. 604-605)
Et finalement, sur les deux corps écroulés, le petit garçon comprend que l’issue de l’affrontement, celui qui débute lorsque l’on vient au monde et ne s’achève qu’avec la vie, est connue d’avance dans un jeu d’équilibre précaire entre les puissants et les faibles. Les uns dépendent des autres et l’ultime combat est toujours à refaire. Même si çà et là perce un peu d’optimisme (après tout, le père se révèle étonnamment résistant), les jours eux-mêmes ne sont-ils pas toujours à recommencer, dans leur atrocité et leur beauté ? L’homme ne demeure-t-il pas prisonnier ? Sans doute le petit garçon a-t-il grandi, sans doute même est-il, à la dernière page, sur le point de sortir de l’enfance, mais, ce qui est sûr, c’est que pour l’enfant-esprit qui a choisi, rappelons-le, le monde librement, la route est encore longue…



