(Congo (RDC))
Antoine Tshitungu Kongolo, "Poète, ton silence est crime", 2003 ; "Tanganyika blues", 1997.
Cette chronique a été rédigée en 2007 par Amélie Schmitz dans le cadre du projet littafcar de l’ONG CEC (Coopération Education Culture).
Antoine Tshitungu Kongolo, « Poète, ton silence est crime », L’Harmattan, 2003.
Antoine Tshitungu Kongolo, « Poète, ton silence est crime », L’Harmattan, 1997.
Dans l’anthologie titrée Poète ton silence est crime (2003) en référence à la magnifique profession de foi de Matala Mukadi Tshiakatumba, Antoine Tshitungu Kongolo nous montre un panorama de la poésie congolaise de langue française volontairement subjectif et commenté, avec bonheur, par le poète qu’il est, avec des mots au plus près de ce qu’il a ressenti à leur lecture, des échos suscités par ceux dont il dévoile le talent. Dans son recueil de poésie intitulé Tanganyika Blues (1997), il nous prouve que le sens de la découverte et le talent créateur peuvent aller de pair et ainsi amener les lecteurs à ressentir la souffrance qui émane de la mémoire écorchée du Congo. Le Tanganyika, « ce maillon des Grands Lacs africains », symbolise cette mémoire que le poète essaie de retrouver et de se réapproprier. L’eau est bien cette « métaphore de la vie et du ressourcement »…
« Dans les ruelles fleurit mon sourire qui a rigidité d’une croisette je pousse mon corps comme une charrette insoumise vers des tâches sans poésie à mes caresses répondent des angles des angles et des angles » (Tanganyika Blues). On lie volontiers au blues les répétitions lascives et les associations d’idées qui résonnent avec une profondeur rythmée dans ce recueil où l’absence de ponctuation elle-même laisse à la scansion toute sa résonance. Impossible de ne pas sentir toute la justesse et l’étonnante nouveauté du regard qui s’y expriment. Lorsque, plus loin, l’écrivain déclare dans « Ciel de paille » : « Le blues s’enchante de mon angoisse », se perçoit toute la beauté cruelle de la poésie qui se nourrit là où la souffrance devient musique et la taire serait l’aviver.
Né à Lubumbashi en 1957 – à peine trois ans avant l’Indépendance du Congo –, Antoine Tshitungu Kongolo y a étudié les lettres et y est devenu enseignant. Il n’a que 34 ans lorsqu’il arrive en Belgique et s’y établit. Pendant de nombreuses années, il collabore avec les Archives et Musée de la Littérature qui possède un fonds Afrique centrale important. Entre autres, seront ainsi publiés en 1994 Les Dits de la nuit, une anthologie de littérature orale sur laquelle il travailla avec Véronique Jago-Antoine, et en 2000 l’anthologie Aux pays du fleuve et des grands lacs (Belgique, Burundi, Congo, Rwanda) qu’il a dirigée. Cette œuvre comprend des textes écrits en français d’auteurs belges, congolais, rwandais ou burundais, à partir des années 1880, ainsi que des notices bio-bibliographiques qui les situent. Comme il le fera dans l’introduction de Poète ton silence est crime, Antoine Tshitungu Kongolo y dénonce, d’une plume acérée et les yeux grands ouverts, les aléas d’une histoire faite de « chocs et confrontations » et marquée par « la violence et l’aveuglement ».
Dans le prolongement de ce travail, l’anthologie Poète ton silence est crime est donc publié en 2003. Cette anthologie est remarquable à plus d’un titre : d’abord parce qu’elle met en lumière des textes, des talents, qui trop souvent restent confidentiels, notamment parce que le Congo est « le pays du compte d’auteur » ; les éditeurs hors du réseau catholique y sont particulièrement rares, pour ne pas dire inexistants et l’accès des écrivains à d’autres maisons d’édition, par exemple, à Paris, reste exceptionnel même pour ceux qui vivent en Europe ; ensuite parce que l’anthologie a été construite sur un long laps de temps pendant lequel la réflexion de l’auteur a évolué et s’est enrichie des nouveaux textes découverts ; et enfin parce qu’il s’agit bien d’un poète qui parle d’autres poètes, d’un Congolais qui parle d’autres Congolais et Congolaises, phénomène assez rare pour être souligné. Agencée de façon à ce que les auteurs apparaissent par ordre alphabétique, une phrase tirée d’un poème ponctue le nom de l’auteur, une courte notice, parfois lacunaire – l’auteur ne cache pas les difficultés rencontrées pour glaner des faits ponctuels –, en livre un aperçu biographique et ensuite ce sont les associations d’idées et les fils rouges qu’Antoine Tshitungu Kongolo décèle qui s’inscrivent, précédant ainsi les poèmes. D’un nom à l’autre, le parcours balisé se poursuit au gré des envies, des mots qui frappent et arrêtent le lecteur. Impossible de ne pas en donner une ébauche : « La fureur des tendres violences / La violence des douces folies / Piétinent / D’un bout à l’autre mon être. » (Clémentine Nzuji Madiya) ; « Sahel, Sahel, Sahel, / Plus désert est mon / Cœur chauve que ton / Rude sol crépi où / Les mirages tels / Des lacs fugitifs / Viennent défier / Ma soif infinie » (Kauma Kesa) ; « j’ai vu / les doigts moites / destin / t’offrir chose visqueuse / aux veines exsangues du / firmament / et tu te tenais Serment sacré / au rendez-vous de lianes amies / de puanteur / de choléra / de nudité / de Liberté » (Buluku Bulupey) ; « Demain sera fiel » (Cidibi Ciakandu).
Le travail de chercheur d’Antoine Tshitungu ne s’est pas arrêté là puisqu’il a présenté en 2006 une thèse de doctorat à l’Université Charles de Gaulle de Lille 3. C’est également dans le milieu de la diaspora congolaise qu’il s’avère actif puisqu’il y poursuit ses autres carrières de journaliste, metteur en scène et écrivain. Citons par ailleurs ses autres œuvres de création : Fleurs dans la boue (1995), un roman qui a reçu le Prix « Afrique-Editions », Le Sacrifice (1994), une nouvelle parue dans L’Année nouvelle, Mon pays absent (1991), un recueil de poésie, et Interdit aux pauvres (1988), un roman auquel a été décerné le Prix Némis du Zaïre.
Poésie avant toute chose – c’est bien le domaine où l’écrivain excelle –, voici, pour terminer, un autre extrait de Tanganyika Blues significatif de cette souffrance rebrassée d’où le talent parvient à tirer des perles : « Oubliés heureux fantômes hantant les eaux bleues cueillons la racine des légendes engrangeons le grain de mythes et de poésie pour la saison de soleil que là-bas les hommes répudient à coup de cauchemars ».



