Arts et mémoire

 (Ile Maurice)

Ananda Devi, "Eve de ses décombre", 2006.

Cette chronique a été rédigée en 2006 par Bernard Magnier dans le cadre du projet littafcar de l’ONG CEC (Coopération Education Culture).

Près de trente ans après la publication en 1977 de son premier livre, Solstices, la Mauricienne Ananda Devi poursuit son exploration de son île natale et sa dénonciation du sort réservé à ceux que la vie a laissé pour compte dans les marges de l’histoire. Avec son dernier roman, Eve de ses décombres, l’écrivain résidant en France met en scène un quatuor adolescent, au bord du gouffre et de la dérive, confronté à la mort de l’une d’entre eux.
Ils pourraient être du Bronx, des favelas de Rio, des bas quartiers de Calcutta ou de Mexico, des townships de Johannesburg, des banlieues des capitales européennes mais ils vivent à Troumaron, au fin fond du fond de l’Ile Maurice, un lieu de bout de l’extrême, “le dernier goulet où viennent se déverser les eaux usées de tout un pays”. Ils sont quatre adolescents à grignoter là les tristes jours de leur début de vie dans une terre de fin du monde.

Il y a là, Eve qui vend son corps, ou plus exactement “l’ombre de son corps”, pour payer ses études ; son amoureux, Sad, un “réfugié de naissance”, lecteur de Rimbaud ; Clélio, “un sale besogneux”, “avaleur de clous rouillés des autres”, “avec assez de colères pour remplir dix fois le panier percé de sa vie” ; et, enfin, Savita, la “bonne fille” qui ne veut plus être ce qu’elle est et qui est, elle aussi, amoureuse d’Eve… Quatre destins éperdus dans un lieu de bannissement où “les mères disparaissent dans une brume démissionnaire et les pères trouvent dans l’alcool les vertus de l’autorité”. Quatre destins qui s’entrecroisent, s’aiment et se déchirent, loin des plages, du sable et des hôtels étoilés, avec, à leurs côtés, telle une ombre absente, Carlo, le frère parti pour la France tenter de toucher du doigt les paillettes du rêve…
Ces quatre exclus vont dériver jusqu’au drame qui constituera le nœud de l’intrigue : Savita est retrouvée assassinée enfouie dans une poubelle … Crime passionnel ? Crime sadique ? Dépit amoureux ou violence crapuleuse ? Clélio est jeté en prison, telle une victime expiatoire. Eve et Sad se retrouvent face à un destin qui les dépasse et dont ils feignent d’être les instigateurs…
Enraciné dans cette île de l’océan Indien, ce roman n’en connaît pas moins de multiples échos aux accents du monde entier car l’exclusion, le bannissement et les douleurs adolescentes n’ont pas de frontières et la romancière sait, avec talent, donner à ses personnages la force d’une humanité qui transcende les géographies.
Avec ce nouveau roman, Ananda Devi est, une nouvelle fois, confrontée à la frange des exclus et des bannis. Il en était, en effet, déjà ainsi dans ses précédents romans : dans Pagli, une jeune femme hindoue subissait les brûlures (au sens propre comme au sens figuré) de la honte parce qu’elle avait osé aimer un pêcheur créole ; dans Moi l’interdite, l’exclusion provenait d’une malformation physique puisque la romancière contait la tragédie d’une jeune fille née avec un bec-de-lièvre ; dans Soupirs, il s’agissait d’une exclusion plus volontaire de quelques égarés du monde qui choisissaient de vivre en communauté dans un petit village perdu de l’île de Rodrigue ; dans Le Voile de Draupadi, c’est la méningite qui frappait l’enfant et déchirait ses parents…
Ainsi donc, la carte postale que nous adresse Ananda Devi correspond-elle bien peu avec les images habituelles de son île. La romancière délaisse volontiers les soleils, les cocotiers et les chromos pour traquer les zones d’ombre, les interstices de la solitude et les gouffres béants de la misère. Elle donne aussi à voir les déraisons humaines et leur cortège de victimes battues, d’infirmes torturées, de castes méprisées et exclues, de femmes frappées de coups et d’ignominie, mutilées ou violées.
Avec son nouveau roman, Eve de ses décombres, Ananda Devi tisse une trame sans concession ni compromis avec les bons sentiments. La poésie vient tendre un miroir à l’immonde. La brutalité des actes et des scènes trouve soudain un apaisement dans des élans de tendresse magnifique. Dans le creux du sordide, l’amour a parfois le dessus mais le prix à payer paraît exorbitant, à la démesure de la désespérance de ces enfants perdus de quelques dix-sept ans.