Arts et mémoire

 (Comores)

Ali Zamir, "Mon Étincelle", 2017.

Cette chronique a été rédigée en 2019 par Julien Delmaire dans le cadre du projet littafcar initié par l’ONG CEC (Coopération Education Culture).

Ali Zamir, Mon Étincelle, Éditions Le Tripode, 2017.

Le Marqueur de Paroles 

« Le voyage, comme l’amour, nous donne des ailes à la fois insolentes et chevaleresques, insupportables et audacieuses, dangereuses et salvatrices. » 

À l’automne 2015, les éditions indépendantes Le Tripode réalisaient un tour de force en publiant Anguille sous roche, le premier roman d’Ali Zamir, un jeune auteur comorien né en 1987, qui s’imposa comme la révélation de la rentrée littéraire. Anguille sous roche, texte dense et exigeant, fut célébré par la critique, plébiscité par les libraires et rafla une kyrielle de prix (Mention spéciale du Prix Wepler, Prix Senghor du roman francophone, Prix Nelson Mandela et Prix des Rencontres à Lire). Les lecteurs découvaient un écrivain et, à travers lui, un archipel, les Comores, territoire à l’histoire complexe, en partie rattachée à la France, dont la littérature était jusqu’alors terra incognita. La pression était forte sur les épaules d’Ali Zamir et la sortie de son second opus, particulièrement attendue. Avec Mon Étincelle, le jeune écrivain ne déçoit pas et dévoile d’autres nuances de sa palette, s’affirmant comme un conteur chevronné et un dialoguiste hors pair.  

  Mon Étincelle est un conte à tiroirs, une amourette dont les enjeux dépassent rapidement ceux d’une simple romance. Étincelle est une adolescente que l’on découvre à bord d’un avion qui relie deux îles de l’archipel. Au milieu d’une zone de turbulences lui reviennent les histoires que lui contait sa mère à l’âge tendre, notamment l’idylle tourmenté de Douceur et Douleur, deux tourtereaux qui s’aimèrent envers et contre tout. Ali Zamir ouvre son récit par un incipit tout droit surgi d’un livre des frères Grimm : « Il était une fois… »  

L’intrigue se déroule, heurtée et paradoxalement fluide, sublimée par une langue qui plonge au milieu des bruissements de la vie quotidienne, parmi les ruelles de la Médina et des quartiers périphériques, se chargeant des idiomes et des accents du peuple. À partir de cette intrigue ténue, version de poche d’un drame Shakespearien, le roman va déployer une galaxie de récits secondaires et d’anecdotes, nourris autant par des faits avérés que par les commérages de la rue. Progressivement, interviennent d’autres protagonistes aux patronymes aussi extravagants que Dafalgan, Efferalgan, Vitamine ou encore Espoir. Ces noms sont « habités » et vont servir d’émetteurs et de récepteurs à une parole en spirale, en chambre d’écho.1 D’une intrigue de bout de ficelle, Ali Zamir tresse une sparterie subtile, une fresque tissée de mille voix, où la réalité concrète des jours se conjugue aux mythes immémoriaux.  

Le roman fait dès les premières pages le choix de l’immersion sans retour. Nous sommes projetés dans l’esprit contradictoire de la jeune Étincelle, en proie aux tremblements de la carlingue de l’avion et à des dilemmes insurmontables. 

« Je vis maintenant le pire moment de ma vie : non seulement cet engin connaît de terribles turbulences, mais il ne me laisse pas le temps de chercher exactement ce que désire mon cœur. » 

L’auteur a une confiance absolue dans son dispositif littéraire, il ne craint nullement d’égarer le lecteur. Au contraire, il prend un plaisir malicieux à l’interpeller, le bousculer. Si le récit semble quelque fois piétiner ou s’opacifier à force de digressions, ce n’est nullement de son fait : « c’est la faute au langage » et « de toutes façons, il n’y a pas de mots adéquat ». Ali Zamir est désinvolte, qualité précieuse quand elle se double d’une réelle empathie face à la fragilité du monde. Le jeune écrivain réitère avec son second roman l’exploit qu’il avait accompli avec Anguille sous roche, ce long solo de free-jazz qui appelait à être lu d’une traite. Mon Étincelle est un patchwork virtuose et haletant, soutenu par une langue particulièrement travaillée. Ce roman appartient au registre de « l’oraliture », théorisée par les écrivains de la Créolité.2 Ici, le conte n’est pas un fatras de calembredaines pour endormir les enfants, le conteur n’est pas un baratineur pittoresque, c’est le « Marqueur de la Parole », celui qui colporte à ses risques et péril, le passé et le devenir.3 Dans le roman de Zamir, les voix priment, règnent, les dialogues se muent parfois en vocalises, en chorus, ponctués de phrases nominales en rafales. « Vibrations par-ci. Vibrations par-là. Vibrations en haut. Vibrations en bas. Vibrations partout. Mon corps vibre. Ma tête tourne. Mon corps tourne. » Mon Étincelle fait penser à un reportage radiophonique, un documentaire sonore.  

On pourrait s’agacer de l’omniprésence d’un vocabulaire désuet et de certaines formules absconses : accipitre, angarié, cavilleux, barbacole, cabalette, contemptible et autre xyloïde, se multiplient sur la page, procédant par contamination, au milieu d’un registre de langue volontiers trivial.4 Loin de toute cuistrerie l’emploi d’un lexique inusité chez Zamir, semble dicté par le récit lui-même, le mot devient prétexte à une situation, comme une sorte d’exercice à contraintes dans la tradition Oulipienne. On songe parfois à Henri Michaux pour les drôles d’adages qui ponctuent le texte : « Les gens doivent savoir que non seulement une seule main n’applaudit pas, mais qu’une seule paire de lèvres ne fait pas un baiser ».5 Les patronymes excentriques des personnages rappellent la célèbre pièce de Valère Novarina, Le Viviers des Noms. Enfin, la verve gouailleuse et la tendresse mâtinée d’ironie avec lesquelles Zamir dépeint ses protagonistes, font immanquablement penser à la faconde d’Alain Mabanckou. Il n’est guère étonnant que l’auteur de Verre Cassé et de Black Bazar ce soit aussitôt enthousiasmé pour la prose de son cadet.  

Ali Zamir s’amuse, concocte des phrases comme on mitonne un plat, les références à la cuisine sont d’ailleurs récurrentes dans le roman. Toutefois, le propos du jeune écrivain possède une dimension tragique, qui affleure derrière l’insouciance. Les Comores semblent vivre à l’heure de la survie. La galère des jeunes diplômés, la corruption des fonctionnaires, l’absence d’infrastructures publiques, le poids des traditions sont évoqués avec subtilité. L’écriture de Zamir n’est pas que truculence, un blues fondamental couve sous la flamboyance, la nostalgie d’un gamin qui observe la mer et l’Ailleurs inaccessible.  

Ali Zamir a parfaitement conscience d’être le seul écrivain comorien publié à ce jour et de la responsabilité que cela induit. Son écriture est tout autant éthique qu’esthétique. Affirmer sa singularité sans trahir les siens. Être rhizome ET racine. « Un héritier sans testament » pour reprendre la formule de René Char.  

D’ores et déjà avec la parution de Mon Étincelle, nous savons qu’Ali Zamir n’est pas l’auteur d’un unique coup d’éclat. Soutenu par l’une des plus audacieuse maison d’édition française, il a désormais le champ libre pour chanter son épopée. 

« La vie est une curieuse hirondelle coincée dans une vilaine poubelle : c’est là qu’elle palpite et cesse d’être belle. »