(Congo (RDC))
Achille Ngoye, "Ballet noir à Château - Rouge", 2001.
Cette chronique a été rédigée en 2006 par Bernard Magnier dans le cadre du projet littafcar de l’ONG CEC (Coopération Education Culture).
Après Agence Black Bafoussa (1), premier roman africain à faire son entrée, en 1996, dans la prestigieuse collection «Série noire» créée par Marcel Duhamel, puis Sorcellerie à bout portant (1), en 1998, Yaba terminus (2) en 1999, Ballet noir à Château-Rouge est venu, en 2001, confirmer le talent du Congolais Achille Ngoye pour le genre policier, un domaine dont il est devenu l’un des pionniers pour les littératures du continent.
Ballet noir à Château-Rouge… Le titre est géographiquement explicite et situe immédiatement le cadre de ce roman dont l’action sera circonscrite à la capitale parisienne et plus particulièrement dans un triangle délimité par quelques rues du dix-neuvième arrondissement. Un quartier riche de bien des aventures et de bien des échouages commencés en terres africaines. Un quartier «africain» de Paris avec ses zones d’ombre, ses douleurs et ses misères, ses débrouillardises et ses magouilles, ses élans et ses fièvres.
Kalogun, héros détective de ce roman, appartient au GROPACAS, le Groupement panafricain d’action et d’assistance. Il est chargé de retrouver Djeli Diawara, un travailleur malien exilé exerçant dans le bâtiment, nanti d’un faux passeport et embarqué dans une sinistre affaire de squat et faux papiers. Ce dernier a soudainement disparu à la suite de contrôles dérangeants. Une photo le représentant, “un grand maigre sans bonnet, la quarantaine CFA””, en compagnie d’une cinquantaine d’Africains, hommes, femmes et enfants, regroupés sur le parvis de l’église Saint-Bernard, servira de premier indice à l’enquête qui se révélera pour le moins mouvementée, ponctuée de sérieuses embûches et jonchée de cadavres…
D’entrée de jeu, le romancier situe son intrigue dans un cadre social et politique déterminé dans l’espace et le temps, et tout son développement n’aura de cesse de donner à voir cet envers du décor de l’émigration. Un univers fait de non-dits qui tend, de par et d’autre, à être maintenu entre le silence de connivence et la caricature, et que le romancier donne à voir sans les complaisances habituelles. Dealers, prostituées, proxénètes, petits (et grands) trafiquants polyvalents y donnent libre cours à leurs activités diverses et de préférence illégales, se livrent à des commerces en tous genres et fréquentent des “maquis” dans lesquels la gastronomie n’est pas le seul point d’attraction du lieu. Ils y côtoient aussi le cortège de toutes les espérances déçues par les paillettes ternies de l’émigration vers l’Europe.
L’intrigue policière du roman d’Achille Ngoye devient un prétexte à une chronique sociale et un regard aiguisé sur ces quartiers interlopes de Paris, soigneusement évités par les tours opérators. Des quartiers sur lesquels d’autres écrivains également éloignés de leurs terres natales ont récemment porté leur regard distancié. Ainsi en va t’il du Congolais (Brazzaville) Alain Mabanckou avec Bleu blanc rouge, du Haïtien Louis-Philippe Dalembert avec Rue du faubourg Saint-Denis ou, dans un autre registre, de l’Algérien Abdelkader Djemaï avec Gare du nord.
Achille Ngoye jubilant dans la trouvaille langagière, adapte sa langue à l’ambiance… du cru. Les phrases nominales ponctuent souvent son récit, agrémentées de quelques anglicismes, et le tout rythmé par la syncope d’un phrasé heurté, en phase avec le chaos du lieu et de l’intrigue. Quant au vocabulaire, le romancier emprunte volontiers aux transgressions usuelles du genre, argot, verlan et autres détournements linguistiques. Il ne répugne pas à quelques néologismes (“zarbi-zarbissime” ou “kigaliesque”) mais il recourt aussi aux savoureux africanismes, d’”alphabête” à “bandicon”, de “camembérer” (sentir mauvais) à “misérer” (vivre dans la misère) et autres créations verbales tout droit importées, sans visa académique, du continent ; ainsi «coco taillé» est un crâne rasé, «kaoter» signifie mettre k.o. et «cadeauter» faire un cadeau…
Achille Ngoye choisit ainsi le masque, souvent le cocasse et la démesure, afin de dire l’insoutenable réalité et d’en stigmatiser les complicités et les duplicités plus ou moins affirmées. Mais il serait faux de ne faire de ce roman qu’un livre de dénonciation et d’engagement, il est aussi un vrai roman policier, troussé avec les règles du genre, qui maintient son lecteur en alerte par un suspense de bon aloi.
(1) Gallimard «série noire»
(2) Serpent à plumes



