Arts et mémoire

 (Maroc)

Abdelfattah Kilito, "Dites-moi le songe", 2010.

Cette chronique a été rédigée en 2012 par Yves Chemla dans le cadre du projet littafcar initié par l’ONG CEC (Coopération Education Culture).

Abdelfattah Kilito, Dites-moi le songe, Arles, Actes sud, 2010.

La critique littéraire, elle-même un genre au statut improbable, touche rapidement ses limites  lorsqu’elle tente de s’emparer et de s’approprier un livre comme celui de Kilito : ce n’est pas vraiment un essai, ni totalement un récit, à peine un roman, peut-être un recueil de nouvelles. Serait-ce le croisement de ces genres ? Mais alors, que vaudrait cette catégorie dont les variables se diluent dans un livre ? De surcroit, un livre dont l’arrière-plan est tout entier dessiné par un autre livre au statut lui aussi bien improbable, Les Mille et Une Nuits, dont on sait Abdelfattah Kilito un des éminents spécialistes. On peut aussi ajouter que le titre du livre de Kilito, Dites-moi le songe, est explicitement une citation biblique (Daniel, 2), explicitée dans le second chapitre. Tout livre, on le vit, est précédé d’un cortège d’éléments de significations, de connotations, qui s’offrent comme la première marche, comme ce qui décrit de manière latente un projet de lecture, que celle-ci dans la réalité démonte au fur et à mesure de son avancée. Le livre réel ne saurait être strictement conforme à ce que le lecteur véritable en attend, sous peine alors de le décevoir.

Le livre de Kilito ne déçoit pas, bien au contraire, et participe à ce réenchantement de la littérature qu’apportent certains ouvrages rares et délicats. Dans quatre récits, qui décalent chacun à sa façon, et dans des situations différentes, les avatars d’au moins deux personnages : un homme poursuit le rêve d’une approche plus décisive des Mille et une Nuits, et une femme, qu’il semble poursuivre. Les variations de la recherche de cette femme qui apparaît puis disparaît à sa fenêtre, qui semble à la fois le poursuivre et le rechercher, qu’elle s’appelle Ida, Aïda, Edda, les variations des noms de ces chercheurs qui consacrent leur existence au recueil de contes dont les nombreux manuscrits, et les traductions, celles de Galland, de Mardrus, de Burton, ont peu à peu déterminé le canon, tissent un rapport à l’œuvre qui est d’emblée celui de l’énigme. K., Kamlo, le Je qui tente de trouver sa place dans un monde dont il paraît aussi d’emblée exilé, marginalisé, refoulé dans une posture de témoin silencieux, tel l’Ismaël qui se dévoue à raconter Moby Dick, dessine alors cette configuration qui est celle de la littérature même : l’espace du secret qui voit les présences s’effacer en glissant dans des configurations que seul le lecteur, en fin de compte, parvient à nouer et dénouer, depuis ses propres savoirs, depuis sa sensibilité, depuis le démon de l’analogie. Car ce n’est pas la moindre surprise que montre ce livre, en apparence si court : ce qui est en son centre, c’est la façon dont le personnage du narrateur convoque un nombre important de figures de cette histoire de la littérature et de ses essayistes, des commentateurs arabes à Valéry, Derrida et Barthes. Mais aussi par le caractère allusif de telle ou telle évocation : le personnage féminin, son nom en particulier, introduit des pans culturels entiers, au sein d’un récit de séduction. Comme ce monsieur K., qui doit tant à Borgès, et à sa fascination pour les Mille et une Nuits mais aussi à Joseph Kafka. Le narrateur s’avance dans un monde dont les rapports entre les êtres et les relations qui les régissent sont incompréhensibles, sujettes à des interprétations multiples et qui prennent parfois le contrepied les unes des autres, comme pour, dans un même mouvement, se défaire du sentiment de culpabilité tout en le réancrant solidement dans le flux de l’existence. On aurait tort de n’y lire qu’un rapport tragique à la réalité.

Le lecteur est ainsi balloté dans l’intériorité même du personnage, ce qui très rapidement transfigure le sentiment d’une réalité de référence. Est-il fou ? Est-il seulement à côté de lui-même, spectateur de sa propre déchéance ?

Et pourtant : ce narrateur est particulièrement en prise avec la réalité de ce qui lui importe : les Mille et une Nuits. Il découvre, presque par hasard, un conte apocryphe. Il interprète sans relâche le texte et les interprétations du texte, qui en ont peu à peu constitué la matière même. Ne serait-ce pas Galland, le traducteur, qui a intégré au corpus des histoires qui n’en faisaient historiquement pas partie, qui en serait d’une certaine manière, l’inventeur ? Poser une telle question, c’est alors remettre en cause précisément la légitimité de l’auteur comme sujet stable. Le fait est d’autant plus marquant que les Mille et Nuits sont des contes, déclamés la nuit par une femme qui a fait le pari de sauver sa vie, et celle des autres femmes, face à un roi qui justifie sa cruauté par le fait qu’il a été trompé. Et de nombreux contes racontent aussi des histoires qui ressemblent à un exutoire à la tromperie et au mensonge, au chasse-trappe et à la flagornerie, et dont l’origine mêle des traditions diverses, de l’Inde, la Perse, du monde arabe. C’est bien ce que chacun des quatre temps de ce livre raconte à sa façon, avec un humour particulièrement décapant dès lors qu’il met en scène les rituels des fondations universitaires d’un discours de vérité. Toute posture bascule alors dans l’imposture, voire dans l’exacerbation de la banalité. Seul le narrateur, qui demeure conscient de ces jeux, de ces clignotements, parvient à voir un peu plus clair que le simple reflet d’un miroir dans la nuit. Kilito condense dans la part de l’essai de son livre d’une intensité peu banale une mise en perspective de ce qu’est la littérature, ce pur jeu sérieux et bouleversant qui fait décaler la réalité ordinaire et la plus humainement quotidienne.

Qui est l’auteur, alors, en littérature, ou plutôt, qu’est-ce qu’un auteur, semble demander sans cesse ce narrateur ? Cette perte des repères est pourtant bien celle que la littérature se doit d’accomplir. Et dans le dernier chapitre de ce livre, alors que le doute s’insinue dans la conscience du lecteur sur un discours du narrateur qui paraît quelque peu déraisonnable, un retournement en forme d’éclat de rire, montre à la fois qu’il n’en est rien, et que la question de l’identité n’est qu’une mauvaise blague inventée par le monde du savoir – celui des grandes catégorisations ! – pour mieux neutraliser la vitalité de cet art : dans le domaine de la séduction, tous les moyens sont bons, mêmes les moins recommandables. Le narrateur fait fi de ces règles d’une morale de la culpabilité, de ces histoires d’enfants sages – comme celle de la première page – et offre alors au lecteur de partager un moment rare : l’état de jubilation.

Car c’est bien là, par ce sentiment qui est tout aussi un état, et pas une passion triste, comme semblent le revendiquer certains personnages  médiocres dans leurs ambitions : le livre de Kilito fait exulter la littérature, et participe de cet épanouissement du sens qui n’est jamais aussi abondant que lorsqu’il est seulement suggéré. C’est par cela qu’il rend l’improbable si tangible : c’est bien tout le contraire de ce qui disparaît dans et par le regard d’Orphée.  Ici, chez Kilito, c’est bien toute la réalité de la littérature, depuis qu’elle est manifeste, qui se cristallise pour le bonheur du lecteur, à partir des aventures d’un universitaire qui semble manifestement croire à ce qu’il raconte. Mais une autre voix, celle sans doute d’un pitre, lui rappelle aussi que tout n’est pas aussi simple, et que ce qu’il raconte est sans doute aussi écrit quelque part, et qu’il en est traversé, peut-être à son insu. L’important n’est pas seulement de répondre aux questions, mais de les comprendre, et depuis le réel, les retrouver. C’est une leçon à la raison que nous offre en fait l’auteur de ce livre chatoyant, qui interroge le statut même de cette invention surprenante, la littérature : « c’est comme si le Sphynx demandait à Œdipe, non pas de résoudre la fameuse énigme, non pas de répondre à la question, mais de deviner la question elle-même qu’il s’apprêtait à lui poser ! ». Parce que nous le savons bien, la réponse du héros était vraiment enfantine. L’allégresse de la littérature, la sienne propre et celle dont elle fait don, tient d’abord à cette sortie de soi que suscite la lecture, et justement à ce caractère à la fois improbable et certain de ce que raconte le texte, mais surtout des questions qu’il fomente.